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Politique Archives N°54
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Belgique : le passé d’une illusion

JAMIN Jérôme

Depuis le faux journal de la RTBF qui a bien plus contribué à dramatiser une crise potentielle sur l’avenir de nos institutions qu’à dénoncer le risque de cette dernière, on ne parle que de l’avenir de la Belgique et de son «dernier quart d’heure» D’après le titre de l’ouvrage de Paul-Henry Gendebien (Belgique. Le dernier quart d’heure ?, Bruxelles, Labor, 2006). La question est pourtant très mal posée et à certains égards, tous ces débats montrent comment en 2008 ce sont toujours les symboles et les représentations qui comptent en politique en lieu et place de la réalité et de la force des faits. La Belgique ne va pas disparaître ! Si elle a un jour existé, elle a déjà disparu depuis longtemps et l’enjeu fondamental aujourd’hui, c’est de reconnaître cette réalité. Après quelques mois de crise, en mai 2007, Le Canard enchaîné se gaussait de nos histoires et expliquait dans un petit encart que «les Belges sont en train de démontrer qu’un pays moderne marche très bien sans gouvernement»Le texte a été publié en mai 2007., et que «c’est la même chose en France», mais que personne ne le sait ou que personne ne veut le savoir. On pourrait aller plus loin et dire que les Belges sont en train de démontrer qu’avec de bonnes administrations, et dans le contexte européen, un pays moderne marche très bien sans gouvernement et que le cadre national, s’il reste symbolique, ne joue plus un rôle fondamental.

Une communauté imaginée

On peut ramener les significations du concept de nation à deux catégories : la nation au sens ancien et prérévolutionnaire et la nation au sens moderne. Avant la Révolution française, la nation désigne un groupe de personnes unies par les liens du sang, de la langue et de la culture, un groupe qui partage le même sol. Avec l’identification progressive de l’État et de la nation au XVIIIe siècle (naissance de l’État-nation), l’idée de nation va désigner une association de personnes, «unies par des liens contractuels, manifestant ainsi leur volonté de vivre sous les mêmes lois. Ainsi conçue, la nation se définit avant tout, non pas au sens originaire, par la naissance, des liens de sang ou par la race, l’ethnie, le territoire, bref non pas par l’histoire, mais au contraire par la volonté, par la libre adhésion aux principes d’une communauté politique» Voir l’entrée «Nation» dans P. Raynaud et S. Rials, Dictionnaire de Philosophie politique, Paris, PUF, 1996, p. 411. Après la Révolution française, la nation est devenue «volontariste» et «constructiviste», elle rassemble des gens qui volontairement veulent construire quelque chose ensemble. Poser la question de la fin de la nation belge, c’est ignorer que notre pays ne correspond ni à l’ancienne ni à la nouvelle définition de l’État-nation. Il n’a jamais été une communion de sang et encore moins une communion de langue et de culture. Il ne sera pas demain un projet d’individus volontaires qui expriment leur souhait de partager une destinée commune. Et avec la crise qui nous précède, il ne le sera jamais. Mais qu’est-ce qu’une nation en définitive ? D’après Benedict Anderson, spécialiste international du nationalisme, une nation est avant tout «une communauté politique imaginaire, et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine». Elle «est imaginaire (imagined) parce que même les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens : jamais ils ne les croiseront ni n’entendront parler d’eux, bien que dans l’esprit de chacun vive l’image de leur communion». Elle est imaginaire parce qu’elle regroupe dans une vision commune des gens qui ne se connaissent pas et qui sont très différents les uns des autres et qui pourtant pensent partager un certain nombre de choses en commun. «La nation est imaginée comme limitée parce que même la plus grande d’entre elles, pouvant rassembler jusqu’à un milliard d’êtres humains, a des frontières finies, même si elles sont élastiques, derrière lesquelles vivent d’autres nations. (…) Elle est imaginée comme souveraine parce que le concept est apparu à l’époque où les Lumières et la Révolution détruisaient la légitimité d’un royaume dynastique hiérarchisé et d’ordonnance divine» B. Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2002, pp. 19-20. La nation, ajoute Anderson, est également imaginée comme une communauté parce que, «indépendamment des inégalités et de l’exploitation qui peuvent y régner, la nation est toujours conçue comme une camaraderie profonde, horizontale». Et c’est cette fraternité qui fait «que tant de millions de gens ont été disposés, non pas tant à tuer, mais à mourir pour des produits aussi limités de l’imagination» Idem, p. 21. La nation n’existe pas au sens où elle n’existe que comme «nation imaginée». Si le livre d’Anderson date de 1983 (pour la version originale en anglais), il reste une référence dans la littérature, et avec les conceptions ancienne et moderne de la nation, on peut légitimement se demander qui, aujourd’hui, peut honnêtement, et sans rire, appliquer une telle définition de la nation à la Belgique. On devine bien la communauté imaginée qui regroupe les Corses et les Bretons, les Berlinois et les Bavoirois, les Texans et les habitants du New Hampshire, mais quel genre d’imaginaire et de projet commun a pu rassembler ou rassemble aujourd’hui les Wallons et les Flamands ?

Un pays, deux destins

«Ils dorment ensemble mais rêvent séparément». Voilà bien l’image qui caractérise les Wallons et les Flamands aujourd’hui. Ils ne partagent plus cette communauté imaginée et ne l’ont peut-être jamais partagée. Ils vivent dans des univers culturels, linguistiques et médiatiques foncièrement différents, il n’ont pas la même histoire, les mêmes héros ni les mêmes combats, ils ne regardent pas les mêmes chaînes de télévision, ne lisent pas les mêmes ouvrages et ne participent pas aux mêmes débats. Tout séparait les Wallons et les Flamands entre 1830 et la Deuxième Guerre mondiale, et dès la fin des années 1960, tout a été fait pour que cette séparation devienne effective, et qu’elle n’apparaisse pas seulement dans les esprits mais aussi dans les institutions avec la troisième révision de la Constitution et la naissance des Régions et des Communautés. Qu’est-ce qui fait un pays ? Une communauté imaginée mais aussi une monnaie, une langue, une armée, une solidarité. Les Belges partagent la même monnaie que la plupart des pays membres de la zone euro, ils seront bientôt, dans quelques années, près de cinq cents millions d’individus à acheter, échanger et vendre en euros. Cette monnaie ne constitue en rien un quelconque levier de rapprochement ou d’unité entre le Nord et le Sud de la Belgique ! Qu’est-ce qui caractérise un pays ? La solidarité, la redistribution des richesses, l’impôt, c’est-à-dire l’idée selon laquelle nous sommes tous dans le même bateau et que dès lors, les riches d’aujourd’hui ont intérêt à payer pour les pauvres dont les enfants seront peut être les riches de demain. Voilà bien un domaine où depuis les années soixante et l’apparition des Régions et des Communautés, on ne parle plus du même bateau mais de deux bateaux séparés, deux entités livrées à leur propre agenda social et économique dans un contexte européen ou les transferts de richesses et la redistribution sont plus élevés qu’au sein du cadre belgo-belge. Si l’argument de la solidarité entre régions est utile pour faire payer le prix fort à celui qui voudrait quitter le navire, il perdra de son efficacité avec le temps, au rythme notamment de la redistribution monumentale opérée par le biais de l’Union européenne et des programmes de soutiens aux régions les plus défavorisées (Feder, FSE…). La nation renvoie à un phénomène d’inclusion et à un phénomène d’exclusion. Le premier inclut en faisant croire aux gens qu’ils sont les mêmes et qu’ils ont intérêt à partager le même cadre national. Le second exclut en faisant croire aux gens qu’ensemble, ils constituent une entité foncièrement différente des autres entités, c’est-à-dire des autres nations. C’est le deuxième processus qui justifie l’armée pour défendre le territoire et se protéger de l’influence étrangère, c’est le deuxième processus qui fait que des millions de gens «ont été disposés, non pas tant à tuer, mais à mourir pour des produits aussi limités de l’imagination» (Anderson). Aujourd’hui, celui qui cherche dans l’armée un moyen de justifier la Belgique risque d’être déçu ! Les quelques paras dont nous disposons n’interviennent que dans des situations motivées par des intérêts géopolitiques et géostratégiques sans lien direct avec la Belgique (Otan, Onu…).

L’avenir d’une illusion

La communication et surtout la langue expliquent les linguistes, c’est la culture en acte, c’est notre univers en expression, avec notre histoire, notre culture, nos peurs, nos angoisses et nos espoirs. Les lois linguistiques ont littéralement développé deux communautés de destin, deux univers imaginés, deux mondes désormais sans lien et sans intérêt l’un pour l’autre. Avec ce qui précède, on peut parler de redistribution, de justice sociale, d’administration, de collaboration, de négociation et d’efficacité dans le cadre fédéral belge et européen, mais dans tous les cas, désormais, ce n’est plus la Belgique qui doit retenir notre attention. Avec ce qui précède, on peut parler de transfert, d’équité, de gouvernance, de concertation et de productivité dans le cadre fédéral belge et européen, mais dans tous les cas, désormais, ce n’est plus l’idée nationale qui doit orienter notre réflexion.

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