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Le blog-notes d'Hugues Le Paige

Susan Meiselas, photographe et historienne du regard

Hugues Le Paige

« Parfois, je crois que la photo remplace la relation, mais la photo est une relation. » Susan Meiselas

L’Amérique centrale — en particulier le Nicaragua – mais aussi, à ses tout débuts, les habitants de sa maison 44 Irving street à NYC, le Kurdistan et avant cela les jeunes filles de Little Italy jusqu’à leur mariage, les stripteaseuses de la Nouvelle-Angleterre ou les femmes victimes de violence domestique : aucun humain ni aucune communauté n’est étrangère à l’œuvre de Susan Meiselas, photographe née en 1948 à Baltimore, entrée en 1976 à l’agence Magnum et dont le Jeu de Paume à Paris présente sous le titre « Médiations » la plus grande rétrospective jamais réalisée[1]. Susan Meiselas compte parmi les plus grand. e. s photographes de l’époque contemporaine.

Roseann sur la route pour Manhatten Beach, New York, 1978Série Prince Street Girls, 1975-1990 Susan Meiselas © Susan Meiselas/Magnum Photos

Du rapport au corps (chez les jeunes filles de Little Italy comme chez les stripteaseuses) aux raisons de se révolter des guérilleros, elle refuse toujours la « surface des choses » et son objectif est inséparable de l’éthique. Sa photographie documentaire, comme le cinéma du même nom — ils sont frère et sœur — s’interroge en permanence sur le sens de son travail qui s’inscrit toujours dans la durée et dans la relation au « sujet » considéré comme le propriétaire légitime de son image. Susan Meiselas est une des premières, dès les années 70, à mettre en cause la relation entre photographe et photographié. e. Elle donne toujours des tirages à ceux qu’elle fixe sur la pellicule. Au Nicaragua, 25 ans après avoir suivi la lutte des guérilleros dans un statut parfois déchirant   (« J’avais fait des photos, ils avaient fait la révolution »), elle revient sur les lieux pour exposer ses photos sur des panneaux : toujours revenir vers  celles et ceux qu’elle a photographié.e.s, toujours recontextualiser pour lutter contre l’oubli. Le lieu est essentiel : question de réappropriation de leur image par les femmes et les hommes qu’elle photographie dans un respect absolu. « Je me suis toujours sentie mal à l’aise de prendre quelque chose sans rien donner en échange. En acceptant de se laisser photographier, la personne consent à la position de sujet. Qu’est-ce que je lui donne en retour. Il y a l’idée d’une forme d’échange et aussi le sentiment que la photographie est un cadeau merveilleux. [2]»  Ce partage solidaire exalte la force et beauté des photos de Susan Meiselas.

Muchachos attendant la riposte de la Garde nationale, Matagalpa, Nicaragua 1978 Susan Meiselas © Susan Meiselas/ Magnum Photos

Elle connaît, mieux que quiconque, les limites de la photo. C’est pourquoi, elle peuple le « hors champ » de témoignages oraux ou écrits, d’archives, de lettres, de films qui replacent ceux qu’elle photographie dans leur histoire. Le cadrage l’interroge sans cesse : « Il existe toujours une tension à l’intérieur d’une photographie, écrit-elle, entre ce qu’elle cadre et ce qu’elle laisse en dehors »[3].

« Médiations » le titre même de l’exposition (et d’une installation 1978-1982) éclaire tous les éléments que Susan Meiselas incorpore à son travail, mais indique aussi le souci constant de l’usage qui est fait de ses photographies. La diffusion de son œuvre documentaire passe inévitablement par les lois du photojournalisme. On la voit tenter désespérément tenter de s’opposer à la publication de photos de jeunes guérilleros qui ont un instant enlevé le foulard qui empêchait de les identifier. Et la « Carte aux histoires » qu’elle constitue pour rendre compte de la mémoire collective du peuple kurde rassemble encore une fois ses propres photos, vidéos, photos de famille, cartes, archives comme autant de bribes et de morceaux essentiels de l’histoire d’un peuple dont elle suit les supplices depuis le génocide  ordonné à son encontre  par Saddam Hussein. Alors — et encore — Susan Meiselas devient cette historienne du regard qui ne peut séparer la représentation de l’engagement.

 

[1] Susan Meiselas — Médiations — Exposition jusqu’au 20/05/2018 au Jeu de Paume à Paris www.jeudepaumes.org

[2] Catalogue de l’exposition (p.139) Entretien avec Kristen Lubben, in « Sussan Meiselas, In History, sous la direction de Kristen Lubben, NY, International Center of Photography et Steidl, 2008, p.16

[3] Catalogue de l’exposition : Susan Meiselas — Médiations — p58

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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