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Politique Archives N°34
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Déplacement et généralisation

JAMIN Jérôme

Il est plus facile de réduire une culture à sa plus simple expression, ou à la caricature de l’une de ses composantes que d’examiner nos propres référents identitaires. Il est plus facile de figer un individu dans une identité fixe et immuable, de le cristalliser et de le visser dans ses traits les plus grossiers que d’interroger, même partiellement, même furtivement, nos propres marqueurs d’appartenance. Se poser en s’opposant, exclure pour mieux se percevoir, haïr pour mieux s’aimer, s’aimer de détester ensemble sont autant d’attitudes qui caractérisent tout le temps les extrémistes, parfois le commun des mortels. «On ne peut avoir de vrais amis si on n’a pas de vrais ennemis (…)» nous raconte un romancier cité par Samuel Huntington S. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000, p.16. Le romancier en question est Michael Dibdin et son ouvrage Dead Lagoon (1994) , l’homme dont les écrits surmédiatisés provoquent plus qu’ils ne démontrent l’existence d’un choc des civilisations: «Tous ceux qui sont en quête d’identité et d’unité ethnique ont besoin d’ennemis» Ibidem, p.17… Figer l’altérité dans la caricature est un moyen comme un autre pour exister, et surtout pour affirmer notre position. «Sans ennemi, pas de frontière à poser ; et sans frontière, pas de “Nous”» D’après Erwan Lecoeur au sujet des membres du Front national français. Voir E. Lecoeur, Un néo-populisme à la Française. Trente ans de Front national, Paris, La Découverte, 2003, p.239. C’est vieux comme le monde! C’est même une démarche universelle pour reprendre le mot utilisé par Cornelius Castoriadis qui décrivait à sa manière le racisme: «.ce dernier. est un rejeton, ou un avatar, particulièrement aigu et exacerbé, (…), une spécification monstrueuse, d’un trait empiriquement presque universel des sociétés humaines. Il s’agit de l’apparente incapacité de se constituer comme soi sans exclure l’autre — et de l’apparente incapacité d’exclure l’autre sans le dévaloriser et, finalement, le haïr» C. Castoriadis, Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe III, Paris, Seuil, 1990, p.29. Ce triste réflexe à la fois humain, historique et dérisoire plombe le débat public sur l’intégration et notre identité collective. S’agissant de «l’immigré terroriste», de «l’étranger chômeur» ou de la «femme voilée et soumise», nous sommes chaque fois en présence d’un double réflexe de déplacement et de généralisation, un double réflexe qui semble pourtant facile à éviter.

Intégration et déplacement

Il existe dans l’ordre du discours un déplacement efficace qui consiste à passer de la question centrale de «ce à quoi nous voulons collectivement nous intégrer» à la question secondaire de «la réussite ou de l’échec de l’intégration». L’idée est simple et donc elle est suivie par beaucoup de monde. Il est en effet plus prudent, plus percutant et plus facile de spéculer férocement sur les bombes à retardement que générerait le fait migratoire que de définir correctement, et préciser avec rigueur, ce qui nous donne l’impression de former un ensemble et d’adhérer à des valeurs communes. Il est moins risqué de figer dans la caricature quelques individus ou une culture, et de penser pour eux, de parler pour eux, (de dicter leurs intérêts), que d’établir convenablement en quoi ces derniers sont véritablement différents de nous, en quoi ces derniers constituent une menace pour notre identité et les valeurs que nous défendons, ou prétendons défendre. Résider légalement sur le territoire belge, bénéficier d’un contrat à durée indéterminée, posséder un casier judiciaire vierge, avoir des enfants, écouter et apprécier la famille royale, être en bonne santé et affilié à une mutuelle, faire du vélo le dimanche, payer ses impôts chaque année, respecter les lois de son pays sont autant de critères susceptibles de figer et de sceller les traits d’appartenance à la bonne société intégrée. Qu’ils proviennent du délire de l’extrême droite ou des grands partis traditionnels, ces derniers doivent être clairement établis, totalement assumés et publiquement reconnus. Ainsi l’exige toute tentative pour inverser l’inversion «historique» dans l’ordre du discours sur l’intégration. Ainsi le dicte toute volonté d’interroger premièrement la société intégrée avant de batailler, secondairement, sur les échecs de l’intégration et les menaces du communautarisme rampant. La mise à jour de ces critères d’appartenance offre une opportunité unique de clarifier le débat sur ce qu’il faut voir et entendre par individu et société intégrés. Est-ce le casier judiciaire vierge ou la promesse de respecter la constitution qui fait l’individu intégré? Si c’est le respect des lois, des droits et des devoirs qui fait celui-ci, Alain Juppé et Daniel Ducarme incarnent sans aucun doute l’échec de l’intégration. Les enjeux risquent donc d’être passionnants! Est-ce le plein emploi, l’environnement de qualité, le respect de la famille ou l’émancipation personnelle qui font l’individu et la société intégrés? Est-ce la laïcité ou les croyances qui font le bon « Belge intégré »? Si c’est la religion, laquelle correspond le plus à la société que nous voulons construire? Et surtout, qui aura l’autorité pour figer la lecture « vraie » de ces dernières? Le Pape? Qui aura l’autorité pour en vérifier le caractère moderne, démocratique et pluraliste? Le Roi? Qui pourra distribuer les bonnes et les mauvaises cartes entre les mouvements sectaires, les religions reconnues et les groupes fanatiques? Les «standards» exigés par les différentes sensibilités politiques et idéologiques pour obtenir le label de l’intégration méritent pleinement notre attention. Anodin en apparence, cette mise au point aura dans les faits l’avantage d’identifier les conceptions étroites, et donc intenables, de la société et de la nation dans l’esprit de certains, dans les phantasmes de quelques uns. Débattre de ce que doit être la société intégrée à laquelle nous aspirons, c’est interroger nos propres marqueurs d’appartenance, c’est défier notre identité, c’est nous obliger à nous définir à partir de nous-mêmes sans l’aide de la différence et de l’altérité. C’est nous poser sans nous opposer. C’est accepter un débat difficile sur notre propre raison d’être. Un vrai défi! Une épreuve passionnante!

Intégration et généralisation

Le déplacement n’est pas anodin, il est l’aboutissement, la conséquence d’un autre réflexe tenace. Le réflexe de généralisation qui anime une partie des propos autour de l’immigration, des étrangers et des Belges d’origine étrangère. La généralisation consiste à profiter d’une superposition en apparence fréquente de certains traits physiques avec certains traits sociaux pour établir une sorte de causalité biologique entre les uns et les autres dans le chef de certaines catégories de la population. La généralisation fonctionne autant dans les bistrots de quartier (« ils ont souvent une tête de maghrébin et volent souvent des voitures donc les étrangers sont des voleurs ») qu’au Parlement (« pour voter aux élections communales, les étrangers doivent prouver qu’ils ne sont pas des malandrins »). Afin d’être vraiment efficace, la généralisation doit concerner des individus ou des groupes d’individus dont les caractéristiques sociales et les caractéristiques physiques sont clairement identifiables. Que ces dernières relèvent de la réalité, du phantasme ou de la fiction médiatique importe peu pour autant qu’elles soient reconnaissables. Ainsi, à partir du nœud entre la massification de la pauvreté (les quartiers pourris et abandonnés) et le fait migratoire (la couleur de la peau) propre à l’histoire de la Belgique et de nombreux pays européens, à partir des conséquences multiples de ce dernier en termes d’exclusion sociale et économique, il est possible, à l’appui du réflexe de généralisation, d’évoquer pêle-mêle le lien «naturel» entre les immigrés d’une part, et la paresse, le chômage, la criminalité, le terrorisme, le fondamentalisme musulman, la folie religieuse, la soumission des femmes, etc., d’autre part. Autant de tares, de défauts et de vices que le principe de généralisation permet d’attribuer à la biologie de l’immigré, ou à sa culture d’origine considérée alors comme immuable et non négociable La recherche sur la relation entre origine allochtone et comportements criminels commandée en 2001 par l’ancien ministre de la Justice, Marc Verwilghen, s’inscrivait totalement dans cette logique. Autant de travers et de perversions qui affirment en apparence la solidarité entre caractéristiques physiques et caractéristiques morales, entre origine ethnique et comportements sociaux Voir notamment T. Todorov, Nous et les autres, Paris, Seuil, 1989, p.133 et M. Stroobants, « Actualité du biologisme dans l’interprétation des faits sociaux – la notion de seuil de tolérance » in Recherche sur l’immigration, Critique régionale, 10-11, ULB, Bruxelles, 1984.

Identité et négation

«Une culture refuse l’autre pour affirmer sa cohérence. Lorsqu’elle se sent menacée dans son existence, elle pourra chercher à reconstruire son identité sur le diagramme seul de la négation de l’autre» Voir P.-P. Gossiaux, L’Homme en société, Paris, PUF, 1995, p.171-172. Cité par Gossiaux dans Gossiaux P.-P., « Etrangers. De l’ordre du sang à celui de la raison » in Réseaux, Revue interdisciplinaire de philosophie morale et politique, n°85-86-87, 1999, p.133. Elle utilisera le principe de généralisation afin d’énoncer l’incompatibilité «naturelle» entre le groupe «intégré» et le corps étranger. Elle affirmera délicatement, discrètement, mais fermement, le rejet mutuel entre nous et les autres, entre nous et ceux qui risqueraient de ne pas respecter la constitution et les lois belges, entre nous et ceux et celles qui risqueraient d’être soumis(es) à l’insu de leur plein gré, entre nous et ces fameux gangsters qui cherchent à obtenir le droit de vote aux élections communales. Entre nous et ceux qui, en définitive, braves mais naïfs, ne réaliseraient même pas le mal culturel qui les pousse vers le fanatisme et la soumission. Le réflexe de généralisation vient à l’appui du déplacement dans l’ordre du discours autour de l’intégration. Il justifie la spéculation directe autour de l’échec de l’intégration et permet d’éviter un débat sur nous-mêmes. Il offre la possibilité de s’arrêter sur des détails (le foulard et le droit de vote des étrangers notamment) et d’exclure toute forme de réflexion générale sur la société intégrée à laquelle nous aspirons.

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