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Politique Archives N°55
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Dormez en paix

Rédaction

Ce 25 mai on a frôlé la catastrophe à l’aéroport de Zaventem. Un Boeing 747 cargo de la compagnie américaine Kalitta Air a raté son décollage et s’est brisé en bout de piste. Aucune victime n’est à déplorer, ni parmi les cinq membres de l’équipage ni au sol ; cependant, vu la proximité des habitations, de la voie ferrée et de la route, on est passé très près du drame. Dès l’annonce de l’accident, les associations de riverains se sont réjouies. En effet, il correspondait en tous points au scénario dont elles avaient averti depuis longtemps qu’il était à craindre: un vieil appareil cargo — Kalitta Air avait plusieurs fois été nommément citée comme dangereuse — ne parvenait pas à décoller de la piste 02, légèrement en pente et la plus courte des trois pistes de l’aéroport. Très heureusement, il n’y avait pas de victimes. Les riverains ont donc sabré le champagne, convaincus que cet accident allait servir d’avertissement aux gestionnaires du dossier, et qu’enfin, les impératifs de sécurité autour de l’aéroport seraient pris en compte. Las, il leur a fallu déchanter. Le secrétaire d’État à la mobilité Etienne Schouppe (CD&V) a annoncé qu’il attendrait les résultats de l’enquête sur le crash — ce qui peut prendre un an ou deux — avant de modifier éventuellement les procédures d’utilisation des pistes. Quant à la demande des associations de bannir les avions poubelles et de bloquer le développement des activités cargo à Zaventem, elle résonne sans écho. Par ailleurs, de nombreuses questions quant à la nature du chargement de l’avion accidenté — du «courrier» diplomatique américain — restent sans réponse, alors que des forces de sécurité américaines ont rapidement pris position autour de l’épave. Ce qui est l’occasion de rappeler que l’administration Bush est le principal client de la compagnie Kalitta, qui achemine régulièrement du matériel des États-Unis vers le Moyen Orient via Bruxelles. De là à croire que la compagnie bénéficie d’une certaine complaisance des autorités américaines pour la certification de ses vieux appareils, il n’y a qu’un pas que certains observateurs du dossier n’hésitent pas à franchir. Mais il y a plus grave. En raison de la mise hors service de la piste 02 suite à la présence de l’épave du Kalitta, il a fallu utiliser une autre procédure pour les atterrissages par vent d’est. Et le vent s’est mis à souffler du secteur nord-nord est dès le soir de l’accident et pendant plusieurs jours, au grand dam des habitants de Ganshoren, Jette, Koekelberg, Schaerbeek et Evere, et même de certaines communes du Pajottenland qui ont vu défiler à basse altitude des avions, train d’atterrissage sorti. Dans les jours et nuits qui ont suivi le crash, les avions ont atterri en survolant la Région bruxelloise à partir de l’ouest. Il faut savoir que cette procédure n’est utilisée qu’extrêmement très rarement, une à deux fois par an depuis la création de l’aéroport. Notamment parce que ces pistes ne sont pas équipées d’un système de guidance automatique (ILS) : les pilotes doivent s’y poser à vue et avec l’assistance d’un système radar. Pour la toute première fois, cette procédure a été mise en œuvre la nuit, celle du lundi après le crash de Kalitta. Atterrir de nuit en passant en rase-mottes au-dessus d’une ville sur une piste non équipée en ILS et avec laquelle les pilotes ne sont pas familiarisés présente à l’évidence des risques non négligeables dont les autorités ont choisi de ne pas tenir compte : tout, plutôt que de fermer temporairement l’aéroport. Il n’y a eu aucune communication vis-à-vis des habitants des communes concernées, pas même via la presse. En réalité, il y a tout lieu de croire que les gestionnaires du dossier ont exploité à leur profit la coïncidence entre l’accident de la Kalitta et les conditions météo empêchant l’usage des pistes 25. Elle leur permet de démontrer la nécessité d’équiper en ILS l’une des pistes 07 — c’est la gauche qui a été choisie car elle survole (un peu) moins d’habitants –, un poste qui a été budgétisé par le SPF Mobilité pour 2008. Il est à craindre que le crash de la Kalitta soit exploité par les responsables politiques pour leur permettre d’avancer dans ce dossier, ce qui aura pour résultat de soulager les riverains de l’est de Bruxelles, de créer la zizanie avec les victimes du Nord de la Région, en application du vieux principe diviser pour régner, et d’exposer un maximum de personnes au risque de crash lors d’un atterrissage… mais aussi de renforcer la capacité d’exploitation de l’aéroport…en effet, l’usage de pistes parallèles (les pistes 07 ou 25) autorise une cadence plus élevée que l’usage de pistes croisées (combinaison avec la piste 02/20). Le 25 mai, les populations qui habitent à proximité de l’aéroport ont eu beaucoup de chance ; les responsables politiques également. Mais au lieu de tirer les leçons de l’accident, ils ont cyniquement décidé de l’exploiter au mieux pour continuer à développer l’aéroport au mépris de la sécurité des Bruxellois et des Brabançons.

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