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Écolo et l’équivoque E-Change

Henri GOLDMAN

Écolo sort grandi de la « séquence gouvernance » en imposant son agenda et en donnant tort à ceux qui l’imaginaient « courir à la soupe » avec le MR à n’importe quelles conditions. Mais le lancement du proto-parti E-Change par son ancien coprésident Jean-Michel Javaux – pourtant toujours membre d’Écolo qui n’a pas encore réagi – vient tout embrouiller.

Malgré cette embellie, les temps restent assurément durs pour Écolo. Ce parti, qui incarna l’offre politique la plus radicalement novatrice dans les années 1980 et surtout 1990, s’est petit à petit banalisé au fil de quelques expériences de participation gouvernementale en position minoritaire dont il est toujours sorti laminé [1].

Pourtant, Écolo est resté largement fidèle à ses promesses initiales, mais ça ne fait plus la différence. L’intérêt porté à l’environnement et aux générations futures doit souvent s’incliner dans l’opinion publique devant les exigences plus immédiates de préservation de l’emploi, tandis que les autres partis se sont tous enduits d’une couche de vert. Le libéralisme culturel – droits des femmes et des LGBTQI – semble également bien partagé désormais, ne fut-ce que parce qu’il permet de se démarquer des nouveaux obscurantistes que seraient les musulmans. Écolo garde encore une longueur d’avance dans son refus du tout-sécuritaire et son ouverture de principe à la diversité culturelle, sans que cette ouverture ne soit traduite par une modification sensible de son casting, Écolo demeurant, de façon quelque peu injuste, un parti massivement « blanc », y compris dans une ville aussi multiculturelle que Bruxelles.

Les succès électoraux d’Écolo furent généralement la conséquence mécanique d’un fait d’actualité comme, en 1999, la crise de la dioxine. En d’autres temps, la « séquence gouvernance » actuelle aurait fait largement décoller le parti vert dans les sondages. Or il n’engrange qu’une embellie mineure. Car, entre-temps, un nouveau concurrent est venu occuper la plus grande partie de l’espace libéré à gauche par les dérives du PS : le PTB. Là où Écolo a disposé longtemps d’un boulevard qu’il n’a pas su ou pas voulu remplir, l’espace s’est refermé.

 

« Nouveau centre » ou  « nouvelle gauche » ?

Cette impasse apparente doit évidemment beaucoup aux qualités propres du PTB, à sa finesse propagandiste et à son aptitude à prendre en charge les mécontentements populaires les plus anodins. Mais elle doit aussi beaucoup aux ambiguïtés stratégiques d’Écolo. Pour préserver son indépendance politique, ce parti ne s’est jamais interdit aucune alliance électorale. Sans doute à bon droit : au nom de quel purisme exiger de lui des exclusives qu’on n’exigeait de personne d’autre ? Sauf que, derrière les alliances de partis, ce sont toujours des compromis entre groupes sociaux qui se dessinent. Écolo, parti sans relais consistants dans la société, n’a jamais été en état de véritablement peser sur de tels compromis. Certains de ses compagnons de route critiques, notamment dans la société civile, avaient bien le droit d’exiger de lui une ligne stratégique lisible pour, au minimum, le moyen terme.

Or, deux lignes ont longtemps semblé cohabiter au sein d’Écolo : celle du « nouveau centre », où les écologistes remplaceraient un CDH en coma dépassé, et celle d’une « nouvelle gauche », où Écolo pourrait occuper l’espace libéré par un PS incapable de se rénover dans ses pratiques comme dans son projet de société. L’initiative E-Change, portée par une personnalité toujours totalement légitime au sein d’Écolo, redonne de la crédibilité à la ligne du « nouveau centre », puisqu’elle amalgame des personnalités pas trop démonétisées qui ont en commun de récuser le clivage gauche-droite [2].

On concède qu’il y a bien un espace à reconfigurer dans cette case du spectre politique. En revanche, la case « nouvelle gauche » s’est rétrécie. L’échec, en France, de la candidature de Benoît Hamon – qui incarnait un pôle social-écologique et « pro-européen critique » –, que les Verts français soutenaient, donne une idée de l’espace politique réellement disponible entre une vieille gauche social-démocrate qui aura bien du mal à se sortir du pétrin et un courant radical « populiste de gauche [3] » en pleine ascension médiatique mais qui n’est pas encore en situation de concrétiser les espoirs qu’il fait naître.

Mais quelle que soit l’importance de cet espace – la Belgique et ses régions ne sont ni la France ni les Pays-Bas – Écolo devra trancher. En répondant d’abord à cette question fondamentale : faut-il se contenter d’affecter de façon optimale les marges de plus en plus réduites que le néo-libéralisme concède à la gestion publique (option centre), ou faut-il engager la bataille politique contre ce néo-libéralisme (option gauche) ? Si, à Écolo, on se rallie à la seconde option, sa seule place utile est au sein d’une gauche en chantier, dont trois ou quatre composantes se dessinent dans une dialectique d’unité/compétition, en lien étroit avec une société civile fragilisée qui se cherche aussi.

L’horizon de la campagne électorale de 2019 pourrait permettre aux Verts de dissiper ce flou stratégique. À condition de lever, sans trop attendre, l’équivoque que recèle l’initiative de son ancien coprésident.

 

[1] Aux niveaux fédéral, wallon et communautaire entre 1999 et 2004, aux niveaux bruxellois, wallon et communautaire entre 2009 et 2014.

[2] On notera en passant la présence, parmi les initiateurs du think tank, de plusieurs entrepreneurs mais d’aucun syndicaliste ni d’animateur du monde associatif où Écolo a pourtant toujours trouvé ses meilleurs soutiens.

[3] Dans le sens positif donné par la philosophe Chantal Mouffe à cette caractéristique, qui n’a donc rien de péjoratif. Elle s’applique aussi bien, avec les distinctions d’usage, à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et au PTB en Belgique.

rédacteur en chef de « Politique »

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