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Politique Archives N°50
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Être vraiment de gauche, c’est être anticapitaliste

ARNSPERGER Christian

Pourquoi la gauche est-elle, ces temps-ci, tellement en recherche d’identité? Nous, «gens de gauche», qui sommes-nous? Qu’avons-nous à proposer exactement ? Sommes-nous encore vraiment différents des gens de droite? Essayons de commencer par des choses assez fondamentales. Dans une perception de gauche, deux choses sont centrales: 1. Les asymétries de reconnaissance matérielle et symbolique sont ancrées dans une logique de système qui avantage de façon régulière et prévisible une minorité de personnes «gagnantes» aux dépens d’une majorité de personnes «perdantes». 2. Ces asymétries, ces déséquilibres de situation engendrés par une logique de système sont, comme telles, injustes et donc éthiquement inacceptables. Il faut les combattre en corrigeant les parties du système qui engendrent ces inégalités systématiques. Ces deux éléments me semblent être des conditions nécessaires pour pouvoir se dire de gauche. Il est cependant très intéressant de noter qu’elles ne sont pas suffisantes: la dénonciation libérale, voire néolibérale, des horreurs du bolchevisme et des crimes des intelligentsias communistes a pu obéir aux deux mêmes règles! Que faut-il ajouter, alors, pour être certain d’être de gauche? La démocratie? Non, il existe des lectures de droite de Rousseau ou de Tocqueville. Le syndicalisme? Non, il existe des syndicats proches du MR ou de l’UMP, et la FEB ou le Medef sont, eux aussi, des syndicats. L’associatif? Non, il existe des pensées néolibérales de l’association. Le rôle central de l’État? Non, le néolibéralisme accorde une place centrale à l’État dans la défense de certains intérêts citoyens. Donc, on peut très bien dénoncer comme injuste et inacceptable une logique de système, et en appeler à plus de démocratie, plus de syndicats, plus d’associatif et plus de mainmise de l’État — tout en étant «de droite»! Être de gauche, c’est donc avant tout dénoncer un certain système socioéconomique, au nom d’une certaine conception de la justice, et appeler de ses vœux une certaine démocratie, un certain syndicalisme, un certain associatif et une certaine action étatique. Qu’est-ce à dire? Peut-être est-ce parce qu’on n’ose plus, aujourd’hui, répondre aussi fermement qu’autrefois à cette question-là que la gauche se sent actuellement en mal d’identité ? Parce qu’il va tout de même bien falloir oser le dire : ce face à quoi «la gauche» s’est traditionnellement regroupée et identifiée, c’est le capitalisme! Ce qui, jusqu’en 1983 (date de la «marche arrière» de Mitterrand en France), faisait qu’on se disait de gauche, c’est qu’on espérait critiquer par la réflexion, et dépasser par l’action politique, la logique systémique du capitalisme et sa façon particulière d’engendrer des asymétries de reconnaissance matérielle et symbolique. Ce que la gauche est nécessairement, et que la droite n’est jamais, c’est être anticapitaliste. Une personne de droite peut être antilibérale, mais rien dans le capitalisme n’implique nécessairement le libéralisme, entendu comme l’engagement envers une société libératrice, ou «émancipatrice». On peut être antilibéral, populiste, et pro-capitaliste. On peut donc aussi, à l’inverse, être anticapitaliste et libéral. Il existe un antilibéralisme de droite, et un libéralisme de gauche.

Clarifier le paysage politique

Être de gauche, c’est considérer que le principe de valorisation maximale du capital n’est pas le dernier mot quant à l’organisation de la vie économique et de la vie en société. Être de gauche, c’est prôner une démocratie anticapitaliste, un syndicalisme anticapitaliste, un secteur associatif anticapitaliste, un État anticapitaliste. Le mot fait un peu peur, certes. Il semble démodé et bien peu à même de mobiliser un électorat important, en dehors de quelques franges dites aujourd’hui d’«extrême gauche». Mais voyons ce que cette terminologie implique. Dans la campagne électorale française, le PS a dit craindre un morcellement de l’électorat de gauche à cause de la multiplication de petits candidats au sein de la «gauche anticapitaliste». Il faut donc en inférer qu’il existerait une importante «gauche pro-capitaliste» (et qui n’est pas anticapitaliste est nécessairement pro-capitaliste par omission). Qu’est-ce qui distinguerait la gauche pro-capitaliste de la droite? La droite pense que la logique de système du capitalisme est la bonne, et que tout changement social doit s’inscrire à l’intérieur de cette logique capitaliste. La gauche dite «anticapitaliste» prétend, à l’opposé, qu’aucun changement social durable ne peut avoir lieu sans qu’on porte atteinte à la logique du capitalisme lui-même. Quant à la gauche pro-capitaliste, elle maintient qu’il est suffisant, pour créer une société libératrice, de réformer le capitalisme «du dedans», sans toucher à sa logique de fond. La droite dit que la logique capitaliste ne doit pas être réformée mais, au contraire, servir de point d’appui pour les avancées sociales, toutes portées peu ou prou par la valorisation de certains capitaux ; la gauche pro-capitaliste, elle, dit que la logique capitaliste ne peut pas être réformée, mais peut être «encadrée» par règles et normes, dont aucune ne porte atteinte à la valorisation des divers capitaux. Au plan des résultats observables, est-ce qu’il y a une réelle différence ? Je ne le crois pas, et c’est ce qui rend de plus en plus illisible le paysage politique. Dans la campagne présidentielle française, le seul moment où Ségolène Royal s’est démarquée comme clairement «de gauche» fut quand elle montra des velléités d’instaurer des mesures fiscales anticapitalistes, telles qu’une consolidation de l’impôt sur la fortune ou un accroissement des taux marginaux sur les hauts revenus. Ce qui caractérise ces mesures, c’est qu’elles vont à l’encontre du principe de valorisation maximale des capitaux et sont donc perçues, par les élites capitalistes, comme des «confiscations». La gauche pro-capitaliste crie alors au scandale, ce en quoi elle ne se distingue en rien de la droite, si ce n’est par une chose fondamentale: la mauvaise conscience J’ai discuté cette question plus en détail dans mon article «John Rawls ou la mauvaise conscience du socialisme français», Revue socialiste, n°14, décembre 2003, pp. 100-110. Là où la droite voit le capitalisme comme le bon système, la gauche pro-capitaliste le voit comme un mauvais système qui lui a échappé et qu’elle ne se sent plus la force de contester en profondeur. Elle avance alors les exemples, devenus classiques, des «acquis sociaux» de la social-démocratie : amélioration des conditions de vie ouvrières, libération de la femme, Sécurité sociale. Question : laissée à elle seule, la logique du capitalisme aurait-elle permis ces avancées ? Réponse : oui, dans la mesure où des ouvriers moins pauvres, des femmes émancipées et des citoyens mieux soignés sont nécessaires à un capitalisme qui fonctionne d’une manière optimale. La mauvaise conscience de la gauche pro-capitaliste actuelle, et du PS français en particulier, c’est de ne plus se sentir «autorisé» à critiquer le capitalisme en soi. La social-démocratie est donc, tout autant, un produit du capitalisme qu’une avancée du socialisme. Du coup, entre la droite et la gauche pro-capitaliste, tout est question de minuscules degrés, de détails régulatoires, certes importants, mais sans impact sur la vision de fond d’une société plus libre, plus libératrice puisque devant passer le test de la compatibilité avec la logique capitaliste et ses contraintes.

L’avenir? L’économie sociale!

Une gauche pro-capitaliste est, dans une large mesure, un non-sens. Il existe des pro-capitalistes décomplexés et des pro-capitalistes mal à l’aise. Le rôle de ces derniers est sans doute non négligeable, mais seulement s’ils acceptent de répondre un jour à la question-couperet: le capitalisme est-il porteur de toute la libération que je souhaite? Si oui, alors je passe à droite; si non, alors je passe dans la gauche anticapitaliste. La gauche anticapitaliste est donc, en ce sens, la seule «vraie» gauche. Elle part du principe que la logique capitaliste (qui, aux dires mêmes de Marx, fut une force de libération majeure au cours de l’Histoire moderne) est arrivée au stade où elle aliène ceux qu’elle prétend libérer. Progresser au-delà du capitalisme, c’est œuvrer en faveur d’une économie de marché non capitaliste; le marché en soi n’est pas néfaste, mais il le devient dès qu’on lui donne le rôle de servir de lieu d’accumulation de profits et de capitaux. Il faut donc, en tant que gens de gauche, mettre en place une logique alternative qui interdise purement et simplement la concentration du pouvoir économique sous forme de capitaux accumulés. Pour éviter de devoir passer exclusivement par une fiscalité jugée oppressive, il importe pour la gauche de propager de nouvelles façons — non capitalistes — d’être humains, ce qui requiert une place centrale pour un État non capitaliste (mais libéral, donc non «étatiste»), une éducation non capitaliste et un associatif non capitaliste. Le secteur d’avenir, c’est l’économie sociale, pourvu qu’on en radicalise suffisamment les fondements et les objectifs Sur cette nécessaire (re-)radicalisation, voir mon article «Le ‘social’ dans l’économie sociale : Pour une nouvelle radicalisation», La Revue Nouvelle, n°1-2, janvier-février 2007, pp. 74-77.

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