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Politique Archives N°103
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Guido Liguori : « L’hégémonie libérale au sein de la gauche »

Hugues LE PAIGE

Guido Liguori enseigne à l’Université de Calabre. Il préside l’International Society Gramsci Italia et est rédacteur en chef de la revue Critica marxista . Il a notamment publié :  Qui a tué le parti communiste italien ? , Éditions Delga, 2011, 357 p et  Berlinguer rivoluzionario – Il penserio politico di un communista democratico , Carocci editore, Quality Paperbacks, 2014, 180 p (non traduit). Dans cette campagne électorale, Guido Liguori soutient les listes de la gauche radicale « Potere al Popolo ».

 

 

 

 

 

 

 

 

Hugues Le Paige : Dans le corps de l’article « Italie, disparition d’une gauche modèle » (Politique, n°103), Guido Liguori explique quelles sont, à ses yeux, les raisons fondamentales de la crise de la gauche italienne qui fut d’abord et avant tout celle du PCI. Mais il ajoute d’autres éléments.

Guido Liguori : ll y a un autre élément important qui intervient dans la crise de la gauche en Italie. Sous la prédominance de l’hégémonie libérale-démocrate, le système électoral a été modifié. Dans les années 90, on a abandonné le système proportionnel au profit du système majoritaire qui oblige à des coalitions. C’est ainsi que Rifondazione Comunista a dû faire partie des coalitions de centre gauche où le centre ou la gauche modérée était prépondérant. Le premier gouvernement Prodi est mort parce que Prodi ne respectait pas les accords avec Rifondazione qui soutenait le gouvernement de l’extérieur. Dix ans plus tard, il y eut une nouvelle tentative avec le second gouvernement Prodi et celui-ci ne dura aussi que deux ans pour les mêmes raisons. Aucun point du programme de la gauche n’était appliqué. Ce qui a provoqué une forte crise dans l’électorat et Rifondazione qui a donc quitté le gouvernement. En 2008, le système électoral a aussi été décisif. L’ensemble des partis situés à la gauche du PD avait constitué une liste dite « Arcobaleno » (Arc en ciel) qui devait normalement obtenir beaucoup plus de voix que ne l’exigeait le seuil électoral permettant d’avoir des élus. Mais Veltroni1 et le PD ont joué la carte du vote utile. « Seul le vote utile pourra empêcher Berlusconi de revenir au pouvoir ». C’est ainsi que la tentative de constituer un pôle politique à la gauche du PD a échoué2 : à cause du spectre de Berlusconi et du vote utile. Alors que quelques mois auparavant, Rifondazione avec encore un groupe parlementaire consistant et Fausto Bertinotti, son leader, avait accédé à la présidence de la Chambre, la gauche a été complètement détruite lors de ces élections. Mais je pense qu’à la base de tout, il y a la nouvelle hégémonie libérale y compris au sein de la gauche elle-même.


Pour revenir un instant à l’histoire, vous datez le début de la crise de la gauche italienne la mort de Enrico Berlinguer en 1984. Vous insistez sur le rôle de celui que l’on a appelé le « second Berlinguer » qui s’est manifesté après l’échec de la politique de solidarité nationale quand le PCI gouvernait de facto avec la DC. Mais ce Berlinguer-là était relativement isolé au sein même du PCI…
Isolé  ? Non. Mais disons qu’il avait beaucoup plus de soutien à la base que dans le groupe dirigeant. Le groupe dirigeant, y compris au niveau local, était très sceptique. Il ne comprenait pas ce changement politique, cette nouvelle radicalité et avait la nostalgie non pas de la politique du compromis historique qui n’avait jamais été appliquée, mais de la politique de solidarité nationale qui signifiait gouverner avec la DC. Quand Berlinguer change, il se déplace nettement plus à gauche dans une démarche « mouvementiste » (retour aux usines, mouvement féministe, pacifiste, etc.) une partie des dirigeants ne comprend plus (ou y sont opposés). Et donc, dans les années 80, le courant réformiste fait ouvertement la guerre à Berlinguer. Et celui se défend dans les réunions de direction en disant : « Très bien, si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je démissionne et nous ferons un congrès avec des motions contradictoires ». Les réformistes refusaient, car ils connaissaient le charisme de Berlinguer et le soutien populaire dont il bénéficiait au sein du parti. Mais jusqu’à sa mort, Berlinguer dut faire face à l’opposition d’une partie de la direction. Lors de sa mort, le journaliste et dirigeant du Manifesto, Valentino Parlato évoqua la mort du « Clairon qui sonnait la charge… ». C’est évidemment un épisode fondamental de l’histoire de la fin de la gauche italienne.

Pour en revenir à la situation actuelle, comment jugez-vous les tentatives de construire une force politique à la gauche du PD, notamment dans la perspective des élections du 4 mars  ?
Le pense qu’il manque à cette gauche3 une plateforme théorique et culturelle. Elle continue à être l’otage d’un dilemme : constituer un groupe autonome ou construire une alliance avec le PD. La contradiction est forte. Parmi ceux qui ont quitté le PD en désaccord avec Renzi, ils sont nombreux (comme Bersani et D’Alema) à vouloir, en fait, refaire un « vrai » centre gauche c’est-à — dire sans Renzi. Mais sans remettre en cause la politique de Renzi qu’ils ont eux-mêmes soutenu et voté (comme le JobsAct – la dérégulation et la précarisation du travail). En son temps, alors qu’il était Premier ministre, d’Alema avait engagé l’Italie dans la guerre au Kosovo et plus tard Bersani, au nom du PD, avait soutenu le gouvernement technocratique et antidémocratique de Mario Monti dans la même majorité que Berlusconi. Et puis surtout leur seule perspective est de refaire un « bon » centre gauche… D’autres (Rifondazione Comunista, notamment) tentent de construire une gauche autonome du PD et même si le chemin est long, jeter les bases pour la reconstruction d’une gauche de classe et on peut dire que Sinistra Italiana (SI) est un peu à mi-chemin entre ces deux positions. Cette question des alliances divise aussi le peuple de gauche qui est toujours sensible au vieux mot d’ordre d’unité qui était aussi celui du PCI même si pour autre partie de ce peuple, il y a un rejet très fort de ceux qui comme D’Alema ont fait la politique du PD. Que faire dans ce contexte ? Rassembler tout ce qui existe à la gauche du PD ou présenter une deuxième liste qui rejette l’hypothèse d’un centre gauche qui est désormais mort au niveau européen. Personnellement je pense qu’avec un seuil électoral fixé à 3 %, on peut présenter deux listes à la gauche du PD. 4Certains affirment qu’il vaut mieux, même sans succès électoral, prendre date avec un discours cohérent pour préparer l’avenir.

1 Walter Veltroni ex-communiste, à l’époque dirigeant du PD. Très influencé par le modèle du Parti Démocrate américain qu’il a voulu imposer en Italie.

2 La liste Arcobaleno n’obtint aucun élu. Échec historique : pour la première fois, le parlement ne comprenait aucun élu de la gauche radicale. Mais il me semble un peu rapide d’attribuer cet échec au seul système électoral. (note HLP)

3 Il s’agit de la gauche qui a constitué les listes Liberi eUguali (LeU). Voir l’article.

4 Depuis lors ces listes ont vu le jour sous le nom de « Potere al Poplo » (PAP) et auxquelles Guido Liguori a apporté son soutien (comme Rifondazione Comunista). Elles auront un rôle très marginal.

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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