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Politique Archives N°35
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Individualisation

Mateo ALALUF

La modernité est supposée décomposer les fondements collectifs de l’identité (métier, classe, religion, appartenance politique…) et renvoyer les individus à eux-mêmes. La montée de l’individualisme expliquerait la désyndicalisation et l’augmentation des risques sociaux et en particulier d’exclusion. L’hétérogénéité croissante des situations de travail et des statuts d’emploi (contrats à durée déterminée, intérimaires, travail à temps partiel…) en serait la conséquence. Cette «balkanisation de la relation salariale» pourrait aussi être une illusion d’optique. En effet, comme le suggère Pierre Rolle P. Rolle, «Saisir l’activité humaine. Qualité du travail, qualification, compétence», in A. Dupray, Ch. Guitton et S. Monchatre, Réfléchir la compétence, Toulouse, Octares, 2003, pp.77-88 , le salariat a toujours été en extension et s’est étendu aux professions et activités qui jusqu’ici lui échappaient. Le contrat de travail s’est ainsi adapté a des situations diverses parce qu’elles englobaient des populations qui précédemment lui étaient étrangères. Certes, un ingénieur, un architecte, un policier, un concierge ou un mineur par exemple sont différents les uns des autres, mais le fait de les englober tous dans le salariat pourrait aussi être interprété comme une homogénéisation de leur statut. Dans les relations de travail, le salariat apparaît ainsi comme une catégorie homogénéisante qui regroupe plus de 80~% des actifs. Si bien que les constats qui prétendent saisir l’individualisation du travail sont peut-être moins décisifs qu’ils ne paraissent de prime abord. Les collectifs ne s’effacent pas nécessairement parce que les individus s’affirment. La tradition sociologique considère depuis Durkheim que dans les sociétés développées, la division sociale du travail et la spécialisation des fonctions, en raison de la complémentarité qu’elles engendrent, produisent une solidarité qui assure la cohésion sociale. C’est donc parce qu’il devient plus autonome que l’individu dépend plus de la société. Nous ne pouvons être en conséquence nous mêmes dans notre individualité que dans la mesure où nous sommes des êtres sociaux. «Parce que l’individu y est sur valorisé, écrit Robert Castel, et qu’il se sent en même temps fragile et vulnérable, il exige de l’état qu’il le protège. Ainsi, la “demande d’état” apparaît-elle plus forte dans les sociétés modernes que dans les sociétés qui les ont précédées» R. Castel, L’insécurité sociale, Paris, Seuil, 2003, p.22. N’est-ce pas aussi à partir de cette considération que l’on peut comprendre l’exceptionnel succès qu’ont rencontré les mécanismes de la sécurité sociale? Les principes de fonctionnement de la protection sociale réalisent en effet une très grande solidarité entre ceux qui y participent tout en sauvegardant l’individualité complète de chaque bénéficiaire. Il en est ainsi des assurés contre la maladie, la vieillesse, le chômage… Rien n’oblige entre eux les assurés : ils ne se connaissent pas, ils ne se réunissent pas, ils ne se contrôlent pas. Ils bénéficient pourtant d’une grande sécurité résultant de leur apport réciproque à son financement. Au fond, plus la solidarité est forte entre les assurés, plus leur individualité s’en trouve garantie. Il est donc erroné d’attribuer le déclin des syndicats et la fragilisation de la protection sociale au réveil des égoïsmes individuels. C’est en rompant avec les évidences, en s’efforçant de mettre à jour les structures de domination, que l’on pourra, en dehors des schémas convenus, renouer avec des pratiques, non pas d’adaptation au changement, mais de transformation sociale. Les collectifs ne s’effacent donc pas quand les individus s’affirment. C’est seulement dans des structures collectives que les faibles peuvent peser sur l’évolution de la société et préserver leur individualité.

Sociologue

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