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Un avenir à l’alliance rouge-verte?

Hugues LE PAIGE

Interrogeons-nous sur ce qui diférencie la gauche de la droite. Ni une affaire de programme ou de valeurs affichées, mais bien de position sociale, de «lieu d’où l’on parle».

Le samedi 28 septembre, Ecolo et le PS célébraient en grande pompe leurs «convergences». Les fins observateurs qui assistèrent à l’événement n’étaient pas dupes de certains sourires. Des deux côtés, tout le monde ne partageait pas la sincérité manifeste d’Elio Di Rupo et d’Evelyne Huytebroeck qui scellaient leur alliance. Tout s’était passé tellement vite. Déjà, l’appel du président du PS au «pôle des gauches» lors de son discours du Premier Mai avait eu de quoi désarçonner. Un an auparavant, dans les mêmes circonstances, il avait durement brocardé les Ecolos. Depuis, évidemment, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts. La défaite honteuse de Jospin, venant après quelques autres échecs de la social-démocratie, semblait démontrer que les accents sociaux-libéraux d’une gauche gestionnaire soucieuse de s’attirer les faveurs des classes moyennes aisées n’étaient pas récompensés en termes électoraux. En outre, le lancement du MR, coalisant tout ce qu’il pouvait autour du pôle libéral, ne pouvait rester sans réaction. Un rapprochement entre socialistes et écologistes s’imposait, ne fut-ce qu’en guise de contre-feu tactique. Cette «évidence» allait pourtant à contre-courant de tendances lourdes à l’oeuvre des deux côtés depuis des années. Dans la législature précédente, Ecolo n’avait cessé de fustiger le PS coupable de lui préférer l’alliance libérale. Le nouvel axe «violet» (rouge + bleu) était bien le choix des socialistes et les verts ne durent qu’à leur victoire électorale historique de juin 1999 d’être admis au bout de la table des coalitions gouvernementales. N’arrivant pas à «décoller» les socialistes des libéraux, les écologistes étaient condamnés à une guerre de mouvement permanente pour profiter de tous les espaces qui s’ouvriraient entre les partenaires de l’«axe laïque». L’expérience gouvernementale obligea les verts à s’allier tantôt avec les uns, tantôt avec les autres chaque fois qu’ils ne se trouvaient pas face à un bloc violet déjà consolidé. Au niveau des cabinets où se constituait une nouvelle élite verte, les convergences avec les socialistes, bien installés à tous les étages du pouvoir, n’étaient pas forcément plus évidentes qu’avec les hussards bleus de Louis Michel qui débarquaient comme eux. Ainsi, les verts n’arrivaient à tirer parti de l’arc-en-ciel qu’en le concevant comme un triangle équilatéral. C’est dire à quel point l’idée-même d’un «pôle des gauches», impliquant une réorganisation bipolaire du paysage politique, ne pouvait que les hérisser. Jacques Bauduin dut s’effacer de la direction d’Ecolo pour l’avoir sous-estimé. Et pourtant, en même temps, les écologistes se découvraient unanimement `de gauche’. Un credo qu’à titre personnel, beaucoup partageaient déjà – c’est le cas d’Evelyne Huytebroeck et de la plupart des Ecolos bruxellois. Sous Morael, la rupture avec l’ère du «ni gauche ni droite» n’avait pas été jusque-là. Le pas ne fut franchi qu’après l’entrée d’Ecolo dans le gouvernement Verhofstadt, comme s’il avait fallu se dédouaner d’une compromission que la base du parti vert avait du mal à digérer. On se retrouvait donc avec deux partis s’affirmant à gauche dans les majorités. Mais, curieusement, ni Ecolo ni le PS n’en tirait de conclusion stratégique. La référence commune à la gauche semblait n’être pour l’un comme pour l’autre qu’une coquetterie idéologique, impliquant au mieux la perspective d’un rapprochement lointain. D’ici là, tous les accommodements tactiques étaient autorisés. Et si les «convergences à gauche» n’étaient qu’un accommodement tactique de plus par lequel deux appareils tentent simplement de reprendre la main d’ici les élections? Pour répondre à la question, il faut prendre un peu d’altitude. La Belgique est un des rares pays d’Europe où des dirigeants de premier plan (Louis Michel, Joëlle Milquet) peuvent soutenir que les notions de droite et de gauche sont dépassées. France, Italie, Grèce, Portugal, Pays-Bas, Allemagne, Autriche, pays scandinaves (et au-delà, Pologne, Hongrie…): partout, et quel que soit le mode de scrutin, la vie politique est structurée par cette polarisation. Ceci ne veut pas dire que l’offre politique se limite à deux projets. Mais simplement que ces offres s’organisent en coalitions. Ce système présente de nombreux avantages. Il est lisible, dans la mesure où, au bout du compte, on connaît les termes de l’alternative. Il est démocratique, dans la mesure où les électeurs votent en connaissance de cause pour une formule gouvernementale, tout en arbitrant les influences à l’intérieur des coalitions, comme ils viennent encore de le faire en Allemagne. Mais ces considérations font l’impasse sur les contenus. Fondamentalement, qu’est-ce qui fonde la ligne de démarcation entre gauche et droite? Vaste question. Pour ma part, ce n’est pas d’abord une affaire de programme ou de valeurs affichées, mais bien de position sociale, de «lieu d’où l’on parle». La droite moderne et centriste se penche équitablement sur toutes les catégories sociales — les travailleurs et les chefs d’entreprise, les locataires et les propriétaires, les VIPO et les médecins libéraux. La gauche prend acte de la logique inégalitaire du capitalisme et utilise consciemment les positions de pouvoir qu’elle occupe pour contrecarrer cette tendance, voire la renverser, si c’est possible. Face au pouvoir du marché, la gauche du gouvernement doit se comporter comme un contre-pouvoir. Ceci impose une relation toute différente vis-à-vis de la société qui ne se réduit pas à une collection de possibles électeurs atomisés. Vu sous cet angle, le MR, qui doit être un des plus «centristes» des partis libéraux européens, est bien un parti de droite. Droite démocratique et tout à fait honorable sans nul doute, mais droite quand même. Dans ce rapport à la société, on voit bien ce qui rapproche «objectivement» les socialistes et les verts, qui sont en compétition constructive dans leur volonté d’être l’expression des couches dominées de la société. Mais la convergence ne s’arrête pas là. Est-on encore bien sûr que le socialisme et l’écologie politique soient porteurs de projets de société radicalement différents? Cela fait longtemps que le socialisme ne désigne plus qu’un mouvement et une culture sans qu’il soit besoin de faire référence à des «lendemains qui chantent» d’après l’appropriation collective des moyens de production. Quant à la société du développement durable, elle ne nous dit que des banalités sur les rapports des hommes entre eux. Entre un socialisme qui fut naguère productiviste mais qui est en train de dépasser petit à petit ses propres impasses, et une écologie politique qui ne se contente pas de proposer des corrections à la marge et ne s’accommode pas des inégalités sociales, il y a en ce moment une véritable convergence théorique. Cette convergence est aussi sociale dans la mesure où, à partir d’enracinements sociaux et géographiques diversifiés, chacun des deux partis exprime les aspirations distinctes mais compatibles de couches particulières de la population. Si elle se confirme, la convergence des rouges et des verts peut hâter la constitution d’un nouveau bloc social mariant l’ancien et le nouveau. En passant, elle redonnera du sens au débat politique qu’une législature arc-en-ciel a singulièrement brouillé.

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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