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Couples domino et descendance controversée: de la «mulâtritude» au métissage

Hugues LE PAIGE

Ce texte est paru dans la Libre Belgique du 20 juillet 2004. Il a été écrit suite à la parution du dossier de Politique du mois de juin «Belgique Congo: le coeur et la raison. Transition vers l’inconnu à Kinshasa».

L’histoire des migrations intercontinentales et les stigmates de rapports de force particuliers hantent les amours et désamours en noir et blanc. Dans le Congo colonisé (1908-1960), la rencontre sentimentale entre Belges et Congolais, dominée par la pesanteur de l’idéologie raciale et le refus de toute logique interculturelle, voua longtemps ces couples inédits à l’illégitimité, à la rupture et au mépris. Intimité tropicale traversée par le portrait récurrent de concubines autochtones chargées de la couche du bwana esseulé durant la durée de son contrat colonial, domesticité sexuelle validant des enjeux de pouvoir et de genre (féminité noire versus virilité blanche) Pour une analyse détaillée, se reporter à: L. Jeurissen, «Femme noire, vision allégorique du crépuscule de la Civilisation. Sexualité et “négrification” du Blanc dans l’ancien Congo belge», Revue Latitudes Noires 2003-2004 (ex Histoire & Anthropologie/HETA), Paris, Homnisphères, pp.33-49. L’administration instaurée alors au Congo excluait de facto la femme congolaise du rang d’épouse tout comme elle refusait les bras de l’Africain aux femmes européennes. Les nombreux enfants nés de ces relations illicites étaient alors désignés sous le terme générique de mulâtres, vocable hérité des conquistadores qui condamnait les «café au lait» à la double disgrâce de bâtard et d’entre-deux racial. Largement abandonnés par leurs pères rentrés en métropole, regardés avec méfiance par communautés blanche et noire, séparés de leur famille maternelle et encadrés par les missionnaires, ces faux orphelins de la colonie formèrent rapidement une classe à part déchirée par les paradoxes du plus ou moins noir ou du plus ou moins blanc dans une société organisée sur la barrière de couleur. D’autant plus que la prose belge tentait maladroitement de définir une «génétique mulâtre» qui aurait prédestiné les métis à tel ou tel bagage psychologique et social. Les mémoires familiales de cette «génération volée» restent donc profondément marquées par la mulâtritude, en somme la construction brutale du regard colonial sur l’altérité Voir L. Jeurissen, «Entre Kinshasa et Bruxelles, les enfants oubliés de la colonisation», Revue Politique, n°35, juin 2004, Bruxelles, pp.40-42… En métropole, la présence (limitée) d’hommes congolais, essentiellement des marins déserteurs ou des soldats démobilisés des deux guerres mondiales, fut à l’origine du scénario inverse. Malgré des mariages légaux dès l’Entre-deux-guerres en Belgique, les couples, très marginaux, formés par résidents congolais et femmes belges étaient soi-disant frappés par la fatalité aliénante d’une inadéquation culturelle, avec le cliché persistant de relations conjugales violentes et instables liant des «maquereaux en devenir» à des «filles de rien». Les progénitures de ces unions, intégrées dans la société belge, furent elles aussi jugées dans la loupe d’une stéréotypie «mulâtre» sans nuance. Après 1960, le remplacement des coloniaux éconduits par des générations de coopérants au Congo et l’arrivée massive d’étudiants congolais en Belgique semblaient a priori instaurer un décor affectif plus serein entre Belges et Congolais. Le spectre colonial persistait cependant de façon maladroite dans les imaginaires identitaires respectifs, mêlant exotisme et malentendus culturels. Les marqueurs «Blanc», «Noir» et «Métis» ont en effet conservé toute leur charge politique, historique et émotionnelle, même s’ils se sont redéfinis au sein d’une socio-économie opposant, de façon souvent pernicieuse, le «Nord» au «Sud», les États industrialisés aux pays dits «en voie de développement». L’intime est resté vicié à un rapport de force et les hauts-fonctionnaires ou généraux congolais affichant, dans les années 60 et 70, leurs épouses européennes furent bien souvent au centre d’une symbolique de renversement, de revanche sur l’ancien pouvoir du colonisateur, voire de pacte avec l’ennemi (méfiance paranoïaque de Mobutu à l’égard des compagnes étrangères en pleine Guerre froide). Tandis que l’opinion générale, tant en RDC qu’en Belgique, continue implicitement à stigmatiser les individus de l’entre-deux à travers leur dualité ou leur position intermédiaire, à dévaloriser les couples euro-africains en réduisant les difficultés liées à la gestion de l’interculturel et de la mixité à une maladroite lecture ethnique ou épidermique… Tandis que les métis eurafricains, face aux miroirs confus de l’apparence, sont postulés «Blancs» en RDC et «Noirs» (voire «Maghrebins» ou «Arabes»!) en Belgique… Paradoxalement, le métissage au sens large, dit «métissage culturel», pétri de bons sentiments et de références à la mondialisation, est en vogue dans les discours et les images depuis près de deux décennies. Le métissage humain n’est plus cette vision frileuse d’une déchéance de l’intégrité des peuples (malgré la persistance d’une phraséologie de la peur de l’invasion), mais a rejoint une sorte d’esthétique politiquement correcte de revendication du différent et du mélange en tant que richesse de premier plan, mais également en tant que sens inéluctable de l’Histoire des populations qui seraient toutes appelées, à court terme, à se métisser si profondément que toute forme de racisme deviendrait caduque, que l’Autre deviendrait Même. Loin de cette projection idéalisée, les circonstances de la rencontre sentimentale belgo-congolaise et les parcours métis de chair et de sang, nous dévoilent le poids latent des préjugés sur ces «minorités visibles», ainsi que la complexité pour cette communauté borderline d’être à soi et aux autres en dehors de catégorisations socialement et historiquement entérinées. Les identités nationales fermeront-elles un instant les yeux pour apercevoir les métis aux mille visages et mille traits? Entendront-elles cet appel à une reconnaissance des dimensions multiples, complexes et mouvantes de l’individu au-delà de ce qui se donne à voir? L’amour est aveugle, dit-on: les amours panachées exorciseront-elles les vieux démons raciaux?

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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