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Politique Archives N°66
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La fracture du monde laïque

Caroline SAGESSER

C’est au sein du monde laïque que l’irruption dans la société d’un islam visible a fait le plus de dégâts. Deux visions s’affrontent désormais, parfois avec outrance. Au détriment de l’objectif pourtant apparemment partagé d’une société juste et fraternelle.

Comme chacun le sait, les origines du mouvement laïque en Belgique se trouvent dans l’opposition qui s’est construite au XIXe siècle contre l’hégémonie de l’Église catholique, son influence sur la vie politique, l’enseignement et la société en général et les avantages que lui accordaient les pouvoirs publics. Ce combat-là n’a jamais été véritablement gagné. En particulier, la Belgique n’a jamais connu de législation comparable à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 en France. Il s’est plutôt émoussé, essentiellement faute de combattants du côté catholique. La sécularisation de la société, l’évolution de l’attitude de l’Église après le concile de Vatican II ont partiellement vidé de sa pertinence le combat anticlérical. Les organisations laïques ont évolué, se sont renforcées à mesure que se répandaient l’athéisme et l’agnosticisme dans la population, et de force d’opposition au pouvoir de l’Église elles se sont muées en porte-parole de la communauté humaniste non confessionnelle ; aboutissement du processus, elles ont été graduellement admises au financement public sur des bases comparables à celles des organisations cultuelles. Reste que l’histoire de la laïcité est, et demeure, perçue par ses héritiers comme celle de cette lutte d’une minorité éclairée contre l’obscurantisme d’une Église catholique omnipotente. Devant la disparité des forces en présence, confrontés aux appuis dont bénéficiait l’Église jusqu’au palais royal, les laïques se sont trouvés longtemps dans la position moralement très confortable de l’« underdog » : la puissance de l’ennemi donnait à la cause un surcroît de légitimité ; il ne fallait guère s’embarrasser de gants pour tenter de le frapper (dans un sens strictement figuré, bien entendu).

Conserver les acquis laïques

L’arrivée de l’islam a radicalement modifié le contexte dans lequel évoluent les organisations laïques. Non seulement la présence musulmane conduit à réinterroger des convictions que l’on supposait acquises notamment sur la séparation entre l’espace public et la vie privée, l’expression de convictions religieuses devant être cantonnées à cette dernière, ou sur les bienfaits de la mixité hommes/femmes, mais, surtout, elle a inversé le rapport de forces dans lequel le mouvement laïque était habitué à se situer.

L’histoire de la laïcité est, et demeure, perçue par ses héritiers comme celle de cette lutte d’une minorité éclairée contre l’obscurantisme d’une Église catholique omnipotente.

Eu égard au caractère de minorité (tant sur le plan religieux que sur le plan ethnique) des communautés musulmanes de Belgique, et au niveau socio-économique globalement inférieur à la moyenne nationale de leurs membres, il était impossible de ne pas les considérer comme des acteurs sociétaux faibles. En revanche, la laïcité organisée désormais reconnue et financée par les pouvoirs publics – à un niveau d’ailleurs très supérieur au culte musulman, mais elle n’est y est pour rien –, et dont les membres engagés ont souvent un niveau d’éducation et d’aisance socio-économique (ce n’est bien sûr pas une règle générale) supérieure à la moyenne, occupait désormais une situation privilégiée. De fer de lance d’une révolution progressiste et anticléricale, le monde laïque s’est transformé en défenseur, en conservateur, des acquis de la société laïcisée. Cette évolution ne s’est pas faite sans douleur. Elle a conduit à une prise de distance entre ceux qui défendent cet « ordre laïque établi », refusant que l’islam remette en cause les acquis de deux siècles de luttes anticléricales, et ceux qui estiment que ce changement de contexte est précisément favorable à une émancipation de la laïcité de ce socle d’anticléricalisme, d’antireligion, pour achever sa redéfinition en un mouvement humaniste doté de valeurs propres, dont la laïcité politique ne serait plus que l’une d’entre elles. Les instances « officielles » du mouvement laïque (au premier rang desquelles le Centre d’action laïque) ont été lentes à prendre la mesure du changement de réalité. Peut-être ont-elles également voulu ménager les opinions des uns et des autres. Toujours est-il qu’elles ont longtemps prudemment ignoré, ou presque, la question de l’islam.

Laïques « orthodoxes » et laïques « ouverts »

Pendant ce temps, elles se sont fait dépasser, j’aurais envie d’écrire tant à leur droite qu’à leur gauche, même si ce clivage ne peut pas se superposer à un axe droite-gauche traditionnel, par ceux qui estimaient urgent de régénérer le combat pour une société laïque et face aux revendications d’un islam perçu comme un obstacle, et par ceux qui souhaitaient au contraire conduire la laïcité à plus de tolérances face à de nouvelles expressions d’identité religieuses souvent ramenées à de simples modes culturels différents et à ce titre parfaitement acceptables. Les tenants de l’« orthodoxie laïque » se sont rassemblés au sein du Réseau d’action pour la promotion d’un État laïque (Rappel), dont le manifeste appelle à l’inscription du principe de laïcité politique dans la Constitution belge, et ont lancé une pétition sur la place des convictions philosophiques à l’école, qui, s’inspirant de l’exemple français, réclame l’interdiction de tout signe religieux ou philosophique ostentatoire à l’école. L’interdiction du foulard islamique, question qui agitait l’école et le milieu associatif depuis plusieurs années, était clairement l’objectif visé. Depuis lors d’ailleurs, la plupart des prises de position du Rappel et de ses membres concernent l’islam, et en particulier la question du port du foulard qui semble être à leurs yeux la menace principale sinon unique à laquelle doit faire face la laïcité À cet égard, le dernier livre de Nadia Geerts, Fichu voile (Bruxelles, Luc Pire, 2010) s’il ne ne convainc pas tout le monde de la grandeur du péril posé par ce bout de tissu, démontre en tout cas par son succès le grand intérêt du public pour la question.

De fer de lance d’une révolution progressiste et anticléricale, le monde laïque s’est transformé en défenseur, en conservateur, des acquis de la société laïcisée.

C’est en réaction à la pétition pour l’interdiction des signes religieux à l’école que les partisans de ce qu’ils ont appelé « une laïcité ouverte » ont publié un livre intitulé Du bon usage de la laïcité M. Jacquemain et N.Rosa-Rosso (dir), Du bon usage de la laïcité, Bruxelles, Aden, 2008. Contrairement à ce que son titre pouvait laisser espérer, ce livre est lui aussi essentiellement consacré aux questions que pose l’islam aux laïques et plaide pour une réponse qui « accommode » les particularismes culturels y compris cultuels des musulmans, et en particulier pour la tolérance du port du foulard islamique à l’école. Proposant une autre réponse, celle de demander à chaque citoyen de se conformer strictement aux règles (c’est-à-dire non seulement aux lois, mais aussi dans certains cas aux usages) en vigueur dans notre société, le Rappel a ensuite publié La laïcité à l’épreuve du XXIe siècle, qui engage les laïques à ne pas céder aux pressions auxquelles ils sont confrontés N. Geerts (dir), La laïcité à l’épreuve du XXIe siècle, Bruxelles, Luc Pire, 2009. Bref, la question de l’islam est aujourd’hui devenue la question centrale qui agite et même déchire les milieux laïques. Le Centre d’action laïque s’est résolu il y a quelques mois à prendre position en faveur de l’interdiction du foulard dans les écoles, suivant en cela la grande majorité, mais non l’unanimité, de ses membres Communiqué de presse du 18 septembre 2009.

Perte inutile d’énergie

Si les ouvrages évoqués ci-dessus sont argumentés et présentés sous une forme globalement respectueuse des positions défendues par autrui, même s’ils ne sont pas exempts de vindictes parfois teintées d’agressivité, il n’en va pas de même de certains autres propos tenus, dans des cartes blanches, pamphlets et forums internet. Nous ne ferons pas à leurs auteurs l’honneur de les citer, mais chacun, pour autant qu’il s’intéresse aujourd’hui à l’articulation de l’islam et de la laïcité, en aura été le témoin ou la victime. Les partisans d’une laïcité forte, ou stricte, sont traités de racistes, tandis que les partisans d’une laïcité plus accommodante sont accusés de faire le lit du terrorisme islamiste. On reste souvent confondus devant la violence des attaques ; le conflit d’opinion semble dégénérer en conflit de personnes. On ne peut qu’être surpris, également, par la relative absence des musulmans de ces débats houleux qui se déroulent entre laïques dont la grande majorité sont des ex-cathos à une, deux, voire trois générations… ceci n’ayant pas empêché une organisation juive de s’engager résolument aux côtés des laïques « stricts », et une autre d’échouer dans sa tentative d’emmener ses membres sur la voie d’une laïcité plus souple qui s’accommoderait, notamment, du port du foulard à l’école Il s’agit, dans le premier cas, du Centre communautaire laïc juif (CCLJ) et, dans le second – mais la péripétie évoquée est moins connue – de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) dont l’adhésion au Comité d’organisations opposées à l’interdiction du port du foulard à l’école (Coife) fut contestée par ses propres membres …

Les partisans d’une laïcité forte, ou stricte, sont traités de racistes, tandis que les partisans d’une laïcité plus accommodante sont accusés de faire le lit du terrorisme islamiste.

L’islam fâche et divise le monde laïque, qui ne peut qu’être affaibli par ces divisions, surtout lorsqu’elles sont stigmatisées dans des termes dont la violence empêche la collaboration future sur d’autres thèmes. Une énergie précieuse est perdue par les uns et les autres, dont parfois il n’est même pas sûr qu’ils cherchent vraiment à convaincre plus qu’à insulter leurs adversaires. Les uns comme les autres se préoccupent relativement peu de ce qui devrait être l’un de leurs objectifs, à savoir promouvoir les idéaux laïques ou leur vision de ces idéaux au sein de la communauté musulmane ; ils semblent s’occuper tout aussi peu d’améliorer le niveau de vie, les conditions d’emploi, de logement et de formation d’une population dont la discrimination sur le plan socio-économique devrait, pour un laïque, être vue comme bien plus grave qu’une discrimination religieuse… La laïcité ne doit-elle pas travailler à la construction d’une société juste et fraternelle ?

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