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Politique Archives N°51
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La laïcité instrumentalisée

Rédaction

Le plus grand danger qui guette la laïcité en Belgique réside dans l’amalgame progressif qui est fait entre la critique de la religion, d’une part, et la diabolisation de certains individus en raison de leur religion, leur origine, leur nationalité ou leur culture, d’autre part. Cette association abusive peut s’orienter à terme vers deux dangers. D’un côté elle pourrait permettre à chacun d’inciter à la haine vis-à-vis de millions de personnes au nom de la critique d’une religion – ce qui peut ressembler à du racisme déguisé si une religion est associée à un pays, une origine ou une nationalité –, de l’autre, elle pourrait justifier l’interdiction de toute critique de la religion au nom de la protection des personnes et du respect de leurs convictions et de leurs croyances – on est alors devant l’insupportable «politiquement correct» qui casse toute tentative de débats. La manifestation interdite à Bruxelles de Stop the Islamisation of Europe (SIOE SIOE et l’ensemble de ses «sites amis» sont accessibles via le lien http://sioe.wordpress.com/..) le 11 septembre et le débat qui a suivi sur l’opportunité de cette interdiction dans une démocratie témoignent de la difficulté en question. Est-on devant une tentative légitime pour critiquer une religion ou devant une stratégie efficace pour dissimuler en réalité le rejet du «monde arabe» et l’incitation à la haine vis-à-vis de tous ceux qui ont un lien avec le Maghreb ? La réponse à cette question se situe au niveau des acteurs en présence et de la nature de leur message.

Des alliés objectifs

Au niveau des acteurs, ou plus exactement au niveau des différents sites Internet qui se présentent comme autant de membres de la coalition SIOE, c’est la confusion et la diversité qui dominent. À certains égards, on trouve des textes typiques de l’extrême droite qui empruntent aux classiques dans ce domaine : rejet des immigrés et des élites, xénophobie, racisme et antisémitisme, nationalisme exacerbé… À certains égards pas du tout, comme en témoignent des textes en faveur des homosexuels, des féministes et de l’égalité entre l’homme et la femme. La coalition regroupe en réalité toutes sortes d’individus aux profils et aux objectifs parfois très différents, des gens qui se retrouvent néanmoins dans leur rejet, leur peur ou leur haine de l’Islam. Il y a des militants pro-israéliens qui veulent discréditer le monde arabe et qui présentent systématiquement les vidéos et les images les plus choquantes en provenance du Maghreb, du Moyen-Orient, du Pakistan ou de l’Afghanistan : massacres, tortures, guerres civiles, terrorisme, exécutions publiques… Il y a des militants pro-américains qui soutiennent la guerre en Irak et l’Occident contre les «barbares» du Sud. Il y a des populistes qui ne sont pas racistes, antisémites ou xénophobes mais qui, à l’instar de feu Pim Fortuyn Leader populiste hollandais assassiné par un écologiste radical le 6 mai 2002 , ont peur de l’Islam et qui voit dans cette religion soit un danger pour la laïcité, soit un danger pour les homosexuels, soit un danger pour la sécurité (terrorisme). Les populistes reprochent aux «élites» de Bruxelles d’avoir laissé l’Europe «s’islamiser» au profit de «l’Eurabia» Sans aucune base scientifique, le concept d’Eurabia renvoie dans certains discours hostiles à l’Islam à une prétendue tentative de rapprochement à l’oeuvre entre l’Europe et le monde arabe contre les États-Unis et Israël. L’islamisation de l’Europe est partiellement expliquée à partir de ce projet dénoncé notamment par l’extrême droite des deux côtés de l’Atlantique. Il y a aussi l’extrême droite classique hostile aux étrangers et aux immigrés, et en particulier aux immigrés issus des pays arabes (Vlaams Belang, Front national…), il y a des groupements de jeunes identitaires qui pensent que le salut contre la mondialisation et la société multiculturelle, c’est la culture de l’identité locale, des ancêtres et de la terre, du sang et du sol. Il y a des groupes qui se présentent comme «arabes, musulmans et apostats», et qui affirment en connaissance de cause que l’Islam représente une menace. Il y a enfin aussi, et peut-être surtout, des individus terrorisés par le 11 septembre et Ben Laden, des gens qui n’osent plus prendre l’avion et qui ont peur des lieux publics.

Stéréotype et généralisation

Au niveau des idées véhiculées sur les sites Internet concernés, on peut relever trois caractéristiques communes traversent l’ensemble des sites. La principale est la tendance à la généralisation hâtive et expéditive. Dans les textes disponibles, des millions d’individus aux origines, aux nationalités, aux profils, aux expériences, aux générations, à la langue, à la culture et au rapport à la religion différents sont enfermés dans un stéréotype grossier et expéditif : le musulman intégriste terroriste. À chaque fois, les immigrés sont présentés exclusivement comme des Maghrébins, les Maghrébins sont forcément des musulmans, les musulmans ne peuvent être que des intégristes, et les intégristes sont tous des terroristes. La deuxième caractéristique commune aux textes réside dans l’usage d’un discours «ethno-différentialiste» qui rappelle la rhétorique de la Nouvelle droite en France dans les années septante. On ne dit plus «je n’aime pas les Arabes», on dit «j’ai le droit de défendre ma culture», on de dit plus «les étrangers sont des êtres inférieurs», on dit «leur culture est incompatible avec la nôtre», on ne critique plus la «race» ni même la culture, on s’en prend à la religion qui devient dans le cas de l’Islam une sorte de caractéristique biologique propre à tous les gens qui ont un rapport avec le Maghreb et le Moyen-Orient. Ce changement dans le discours qui fait de la culture et de la religion une sorte de «seconde nature» sur laquelle il est impossible d’agir s’inscrit également, troisième caractéristique, dans un processus de normalisation par la loi. Inciter à la haine raciale dans un pays de l’Union européenne est aujourd’hui risqué, les procès sont légion. En conséquence, les discours passent de l’incitation à la haine raciale au rejet radical d’une religion présentée dans ses aspects les plus caricaturaux, un changement qui crée une ambiguïté : sommes-nous dans la critique d’une religion ou dans la haine d’individus sur base de leur origine qu’on associe à une religion ?

Le droit de manifester

La confusion quant aux profils des acteurs derrière SIOE et aux idées qu’ils cherchent à véhiculer a pu pousser certains à défendre le droit de manifester «contre l’islamisation de l’Europe». Marc De Vos (directeur de Itinera Institute Extrait d’un texte publié dans Le Soir du 21 août 2007. Itinera Institute est un «think tank» privé basé à Bruxelles (http://www.itinerainstitute.org) ) au sujet de SIOE : ils «fulminent contre la ‘Sharia latente’ et ‘l’islamisation grandissante’. Ils agissent pour la ‘liberté’ et la ‘patrie’. Nous pouvons nous moquer ou les dédaigner mais ce n’est pas une raison pour que la liberté d’expression cède le pas à la censure. (…) Pourquoi interdire une manifestation qui vise à protéger l’essence de l’identité européenne contre une menace présumée, qu’elle soit réelle ou imaginaire ?». Si nous étions devant une coalition d’acteurs et d’associations au sein de SIOE qui visent à critiquer une religion ou seulement quelques groupes ciblés qui représentent sa forme radicale, il serait difficile d’empêcher une telle manifestation et d’être en désaccord avec M. De Vos. Personne ne vous reprochera de manifester contre Ben Laden, contre les auteurs des attentats du 11 septembre ou contre ceux qui font l’éloge de tels crimes. Si en revanche vous êtes devant des gens qui veulent enfermer des millions d’individus très différents (origine, nationalité, profil, âge…) dans un stéréotype caricatural et expéditif – l’intégriste terroriste omniprésent sur les sites de SIOE – cela relève plus de l’incitation à la haine raciale. Dire que tous les immigrés sont des terroristes, c’est dire implicitement que tous ceux qui ne sont pas «de chez nous» sont «des fous qui vont se faire exploser dans le métro». C’est donc inciter à la haine vis-à-vis de certaines catégories de la population en raison de leur origine – la religion et l’origine étant ici systématiquement et délibérément liées.

Des idées et des hommes

Si en démocratie tout peut être proposé et discuté, rien en revanche ne peut menacer l’intégrité ou la réputation d’un individu, d’un groupe ou d’une partie de la communauté : «Aucune idée ne peut exiger le respect, aucun groupe ne peut exiger le respect de ses convictions. Seules les personnes méritent le respect et aucune attaque contre une idée ne justifie la mise en cause ou l’insécurité de ceux qui la défendent.» Lire l’introduction de Patrice Dartevelle, Blasphèmes et libertés, in Collectif, Paris et Bruxelles, Les Editions du CERF et Espace de libertés, 1993, p. 8 La loi du 30 juillet 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie La loi a été publiée au Moniteur belge du 8 août 1981 punit des paroles ou des intentions, elle ne vise pas les opinions, les idées ou les convictions religieuses, elle ne vise pas non plus à sanctionner les injures ou les opinions racistes en tant que telles. La loi exige qu’il y ait une incitation auprès d’autres personnes à commettre des actes inspirés par le racisme et la xénophobie, elle exige qu’il y ait une incitation à la haine ou à la violence, elle exige qu’il y ait une menace pour l’intégrité et la sécurité de la personne ou du groupe concerné par l’incitation à la haine. Le droit ne protège pas ici des idées ou des croyances religieuses contre d’autres idées ou croyances, il protège des personnes ! Avec SIOE et son cortège de sites Internet qui incitent à la haine vis-à-vis de «millions d’illuminés potentiellement terroristes», ce n’est pas une religion qui est critiquée mais des millions d’individus qui sont réduits à un stéréotype grossier et injurieux sans lien avec la réalité.

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