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Politique Archives N°60
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La politique européenne de l’eau

Rédaction

En suivant une logique essentiellement économiciste (application des règles de la compétitivité), la politique des Vingt-Sept de l’eau en néglige les aspects humains (accès pour tous à l’échelle mondiale) et environnementaux (fragilisation des écosystèmes et de la biodiversité).

Chaque année, l’Agence européenne de l’environnement publie un rapport très étayé sur la situation relative aux grands enjeux européens de la politique de l’environnement. La version 2009 analyse notamment la problématique de l’eau avec en perspective l’impact probable des changements climatiques sur l’approvisionnement en eau douce au sein de l’Union européenne. L’Agence constate que les vagues de chaleur, les sécheresses, les précipitations et inondations extrêmes affectent actuellement de nombreuses régions d’Europe. En 2008, la Catalogne a vu s’assécher des rivières alors que les inondations frappaient l’Angleterre. Le changement climatique devrait, selon les prévisions du Giec, augmenter la fréquence et la gravité de ce type d’évènements, même si des politiques volontaristes de réduction de gaz à effet de serre étaient mises en œuvre (ce qui, faut-il le préciser, n’est pas le cas dans le cadre du protocole de Kyoto).

Constat préoccupant

Récemment, une conférence internationale de glaciologie, qui a eu lieu à Tromsk (Norvège), a confirmé ce que de nombreux scientifiques annonçaient depuis de nombreux mois : les différentes masses glacées subissent une accélération mesurable de leur fonte : c’est le cas du Groenland, de la calotte antarctique et des glaciers terrestres, tels les glaciers alpestres.  «Ceux-ci constituent le château d’eau de l’Europe, en lui fournissant 40% de son eau douce. Les Alpes, signale l’AEE, jouent un rôle déterminant en termes d’approvisionnement en eau pour une immense partie de l’Europe continentale, alimentant bon nombre des principaux fleuves.» L’AEE plaide en conséquence pour une politique d’adaptation, consistant essentiellement à réduire la vulnérabilité des régions face à des évènements préoccupants pour l’alimentation en eau douce comme les épisodes de sécheresse et la fonte des glaciers tout en insistant diplomatiquement sur l’urgence de dépasser Kyoto. Ceci dit, les pénuries d’eau douce sont déjà une réalité essentiellement pour certains pays méditerranéens comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce et Chypre : —  au printemps 2008, le niveau des réserves en eau alimentant Barcelone était si bas que des projets furent mis sur pied pour importer l’eau par voie maritime. L’apparition de fortes pluies au mois de mai a sauvé in extremis la situation ; —  Chypre vit actuellement une sécheresse catastrophique qui a contraint le gouvernement à des mesures de rationnement de l’eau exceptionnelles (réduction de 30% de l’alimentation en eau) ; —  selon l’Office des eaux de l’île de Crête, les réservoirs aquifères (souterrains) ont baissé de 15 mètres depuis 2005, en raison d’un excès de pompage. Certes, ces pénuries peuvent sans doute être accentuées par le changement climatique en cours mais elles résultent aussi sinon surtout de politiques anti-écologiques. Les prélèvements sans cesse croissants d’eau douce dans les nappes aquifères et les rivières liés à des filières agricoles exigeantes en eau, à des stations touristiques surpeuplées en été, à des concentrations industrielles voraces en eau douce (et polluantes) ou à des centrales électriques nucléaires ou thermiques de grande puissance conduisent à des prélèvements excessifs par rapport aux ressources et donc au stress hydrique. L’indice d’exploitation des ressources en eau donne une bonne information sur la vulnérabilité des différents pays européens ; il informe en effet sur les ressources en eau disponibles dans un pays ou une région comparées à la quantité utilisée. Un indice supérieur à 20% est considéré comme révélateur d’un stress hydrique. Huit pays membres de l’Union européenne souffrent de stress hydrique : la Belgique, la Bulgarie, Chypre, l’Allemagne, l’Italie, Malte, l’Espagne et le Royaume-Uni.

Frilosité communautaire

La pièce maîtresse de la politique européenne de l’eau est la directive-cadre 2000/60/CE entrée en vigueur le 22 décembre 2003. Elle propose un cadre communautaire pour la protection des eaux afin de prévenir et de réduire leur pollution, promouvoir leur utilisation durable, protéger leur environnement, améliorer l’état des écosystèmes aquatiques et atténuer les effets des inondations et des sécheresses. Le recensement de tous les bassins hydrographiques et la définition de districts hydrographiques conduisent à un plan de gestion spécifique et à un programme de mesures ayant notamment pour objectif explicite, outre ceux cités ci-avant, d’assurer un équilibre entre captages et renouvellement des eaux souterraines. À partir de 2010, les États membres doivent assurer que la politique de tarification incite les consommateurs à utiliser les ressources de façon efficace. Enfin, l’annexe X de la directive présente une liste de substances polluantes prioritaires sélectionnées parmi celles qui constituent un risque important pour ou via le milieu aquatique. Des mesures de contrôle relatives aux concentrations de celles-ci sont aussi proposées. Comme la plupart des législations communautaires en matière d’environnement, cette directive est plutôt bonne dans ses principes et ses objectifs mais elle souffre des faiblesses habituelles du genre : les délais de mise en œuvre sont très longs et les dérogations et exceptions l’affaiblissent notoirement. Mais, et la critique est ici beaucoup plus fondamentale, elle s’inscrit dans la logique de croissance et de libre-échange qui sous-tend le traité européen et imprègne toutes les politiques européennes. Si les objectifs et les principes d’une législation ne s’accompagnent pas des mécanismes qui permettent d’atteindre ces mêmes objectifs mais au contraire laissent inchangées les politiques qui entraînent les désordres écologiques dénoncés et la violation des capacités de régénération des ressources, cette législation sera inopérante. Le cas de la Politique agricole commune est emblématique en ce qui concerne l’eau. On sait que la demande en eau douce est due pour 70% environ au secteur agricole. La logique plaide pour une révision de la Pac visant à privilégier l’agriculture écologique et le marché régional au détriment des monocultures industrielles polluantes et dévoreuses d’eau douce et d’énergie. Pourtant, l’obsession de la compétitivité et la conquête des marchés internationaux continuent à dicter les choix de politique agricole. Il est pour le moins surprenant que les messages relatifs à la problématique de l’eau généralement diffusés en provenance des responsables politiques concernent le plus souvent les comportements individuels et la nécessité de les modifier pour «économiser» l’eau alors que la consommation domestique est nettement moins significative que la consommation agricole ; elle ne pèse que pour 10% dans la demande globale en eau douce dans les pays les plus vulnérables.

Logique capitalistique

La politique touristique, telle que menée dans les pays méditerranéens, mérite aussi un commentaire sévère. Alors que 50% du littoral méditerranéen est urbanisé, la construction de nouveaux immeubles à appartements pour accueillir encore plus de touristes ne manquera pas d’accroître le stress hydrique et la vulnérabilité de régions déjà touchées par les pénuries d’eau. En l’absence de volonté politique pour réduire la pression sur les ressources en eau douce et éviter des pénuries, trois types de réponses sont d’ores et déjà mises en œuvre. 1. La première consiste à transférer de grandes quantités d’eau douce d’un bassin hydrographique considéré comme suffisamment bien pourvu vers les régions menacées par la pénurie. C’est ainsi que le détournement de l’eau de fleuves tels que l’Ebre et le Rhône fait toujours l’objet de discussions sérieuses. Dans l’immédiat, pour pallier des situations de pénurie grave, c’est par la voie maritime que le transfert d’eau douce est pratiqué. Durant l’été 2008, des bateaux ont transféré de Grèce vers Chypre des tonnages d’eau douce considérables jusqu’à ce que la sécheresse en Grèce mette fin à l’opération. 2. La construction de nouvelles retenues d’eau à grande échelle continue à séduire de nombreux politiques. Les inconvénients d’une telle «solution» sont pourtant bien connus : —  les grands barrages comme les détournements de rivières altèrent non seulement le cours des rivières mais perturbent profondément les écosystèmes et détruisent la biodiversité ; —  ils provoquent des déplacements de population très lourds à supporter ; —  ils ont un impact négatif sur le climat du fait des émissions de méthane qu’ils provoquent ; —  ils représentent des coûts d’investissement très importants. 3. La troisième réponse représente le miracle technologique qui permet d’oublier les contraintes imposées par le respect du cycle de l’eau et le caractère fini des ressources en eau douce. Il s’agit du dessalement de l’eau de mer. Séduisante a priori, au moins pour les régions côtières, cette technologie largement adoptée en Espagne, qui compte 700 installations à ce jour, n’a pas, loin de là, les vertus qu’on lui prête. Elle est à la fois démesurément coûteuse, polluante, socialement dangereuse et aliénante. Elle exige en effet de gros investissements et s’avère à l’utilisation beaucoup plus coûteuse (deux à quatre fois) que les programmes d’amélioration et d’entretien des réseaux de distribution d’eau douce où les pertes dues à la vétusté des installations peuvent être considérables. Ces trois réponses ont en commun leur caractère capitalistique, leur capacité à entretenir l’illusion que tout peut continuer comme avant et un impact  écologique global qui les rend non pertinentes dans un vision de long terme. Elles participent d’un processus d’acharnement technologique écologiquement et socialement dangereux. Les perspectives de pénurie d’eau douce considérées comme étrangères aux pays industrialisés, et à l’Europe en particulier, deviennent une réalité pour le Sud de l’Europe. Les changements climatiques risquent d’aggraver la situation. Les législations mises en place à la fin du XXe siècle ne suffiront pas à apporter des réponses de nature à réduire notre vulnérabilité en la matière. Elles doivent s’accompagner de changements profonds des politiques qui conduisent en fait à ce que ces législations soient largement inopérantes. Plus fondamentalement, la logique de croissance des activités n’est plus supportable ni écologiquement ni socialement. Elle implique une fuite en avant dans la production-consommation au détriment des ressources naturelles ; l’eau, à cet égard, doit être vue comme un bien vital et non comme une matière première. L’Union européenne a, en outre, une grande responsabilité au plan international. Plutôt que de se complaire dans une vision économiciste de l’eau, tout en proclamant une volonté d’assurer un accès à l’eau douce pour tous sur la planète ; il s’agit pour l’Europe d’agir concrètement en ce sens. On est loin du compte à ce jour.

Mots-clés : EnvironnementEurope

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