Recherche sur le site

Politique Archives N°46
Archives

L’algorithme d’investigation

JAMIN Jérôme

Une forme totalement inédite d’identification, de localisation, de redistribution et de hiérarchisation de l’information domine le marché Internet: Google Actualités http://news.google.fr/ … Depuis quelques années, «Google Actualités présente des articles collectés auprès de 500 sources d’information en français dans le monde». D’après la firme Google, l’originalité de Google Actualités « tient à ce que .les. résultats sont compilés uniquement à l’aide d’algorithmes informatiques, sans intervention humaine. De ce fait, les sources d’information sont sélectionnées sans aucun parti pris politique ou idéologique ». Anodins en apparence, le mode de fonctionnement et le succès de Google Actualités incarnent l’aboutissement d’une perte de crédit de plus en plus évidente dans le chef des grands quotidiens, de l’information télévisuelle et de la communauté des journalistes en général.

De l’ORTF à TF1 en passant par RTL-TVI

Si la presse écrite est depuis longtemps aux mains de groupements et de sociétés privés, la télévision et la radio ont longtemps été du ressort des pouvoirs publics en France (l’Office de radiodiffusion-télévision française ou ORTF) et en Belgique (la Radio Télévision belge ou RTB La RTB est aujourd’hui divisée en deux avec la RTBF en Belgique francophone et la BRTN en Flandre ). Cette situation va progressivement changer avec l’apparition de chaînes généralistes privées (RTL-TVI) et dans certains cas la privatisation de certains grands médias comme TF1 en France. Si cette évolution peut être interprétée en termes strictement économiques et sur base de critères de rentabilité, la multiplication des chaînes de télévision privées répond également à l’époque à certaines critiques vis-à-vis d’une information sous contrôle, établie, présentée et organisée par les pouvoirs publics, par le pouvoir politique. Les chaînes privées apparaissent un temps comme une voix alternative aux discours officiels, un premier pas pensait-on vers plus d’objectivité et de diversité éditoriale grâce à la multiplication des points de vue et des sources de diffusion. Aujourd’hui, le résultat est accablant ! Si en effet les sources d’informations se sont multipliées, notamment au niveau des canaux et des supports disponibles (télévision, radio, presse écrite quotidienne et hebdomadaire et Internet), force est de constater que l’exigence de rentabilité économique et la nécessité de faire de l’argent dominent de loin tous les esprits. Ce phénomène serait risible si en matière de télévision il n’avait fini par pousser les grands médias à la concurrence acharnée de tous contre tous pour captiver les téléspectateurs, au rythme des images et des séries sensationnelles achetées aux Américains qui les ont déjà rentabilisés chez eux, ou pire, au rythme de leurs pâles reproductions faites «maison» dans les studios belges et français. Ce phénomène serait risible s’il n’avait poussé les chaînes publiques à intégrer à leur tour, plus tard, la publicité dans leurs programmes et à tirer vers le bas, par souci de rentabilité, la qualité de l’information. Évoquant les médias américains et la pression de l’obligation de rentabilité N. Chomsky, «De quoi les médias dominants tirent-ils leur domination?» in P. Durand, Médias et censure. Figures de l’orthodoxie, Liège, Editions de l’Université de Liège, 2004, p.57-66 , Noam Chomsky explique qu’un journal ou une chaîne de télévision « est une entreprise qui vend un produit». Et que le produit vendu, c’est le public ! Il est le seul vrai produit vendu par la presse écrite et audiovisuelle sur un marché bien spécifique: le marché de la publicité. Dans une perspective privée de rentabilité, le journal ou la chaîne de télévision n’existe pas pour lui-même contrairement à ce qu’on pourrait croire mais pour vendre un public potentiel à des annonceurs, un public susceptible d’être intéressé par des publicités, c’est-à-dire par des produits à acheter. Les médias vendent donc des publics! «Des entreprises vendent des publics à d’autres entreprises», des journaux ou télévisions vendent des acheteurs potentiels à des entreprises qui fabriquent des produits à acheter. Le constat assez radical de Chomsky réduit à néant l’autonomie et la volonté d’informer des rédactions et se base essentiellement sur l’impact de l’argent dans ce domaine: «Le produit des médias (…) reflètera l’intérêt des vendeurs et des acheteurs, et des institutions et systèmes de pouvoir qui forment leur environnement» Ibidem, p.61 . La rentabilité, la concurrence et la nécessité de faire beaucoup d’argent très vite soumettent l’information politique, économique et sociale à la publicité, aux exigences des annonceurs et aux terribles chiffres de l’audimat. La riposte à cette dérive ne s’est pas fait attendre et est venue de l’Internet. Accusés de collusion avec les milieux économiques et financiers, les journalistes des grandes rédactions ont fait l’objet de critiques de plus en plus radicales, au rythme soutenu de l’émergence sur Internet de dizaines et puis de centaines de sites d’information prétendant à cette objectivité délaissée par ces derniers. Considérés dans certains travaux comme autant de marionnettes impuissantes à la solde des barons du «grand capital» et des actionnaires de multinationales Lire, notamment pour la France, S. Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1997; et, pour la Belgique, G. Geuens, Tous pouvoirs confondus. Etat, Capital et Médias à l’ère de la mondialisation, Anvers, EPO, 2003 , les journalistes contemporains souffrent de leur appartenance à des «entreprises (qui) vendent des publics à d’autres entreprises » pour qu’à leur tour elles puissent vendre leurs produits. Les bloggeurs et autres animateurs de site alternatifs l’ont bien compris, ils remettent en question aujourd’hui toute prétention des grands médias à informer de façon lucide et honnête. Doublement indépendant (non-salarié et n’appartenant à aucun organisme), délivré de l’autocensure, débarrassé de toutes formes de tutelle, ces nouveaux investigateurs défient la crédibilité du journalisme professionnel contemporain. Aujourd’hui, deux normes coexistent. D’un côté le marché mondial de l’information est contrôlé par quelques centaines de groupements économiques, détenteurs de chaînes de télévision généralistes ou thématiques, de quotidiens et d’hebdomadaires et de multiples revues spécialisés, des groupes souvent côtés en bourse qui représentent des centaines de milliers de salariés, des correspondants locaux aux journalistes d’investigation en passant par les secrétaires de rédaction, les rédacteurs en chefs, les pigistes et toute la machine comptable et technique qui les accompagne sur le papier ou à la télévision. Et de l’autre côté, les milliers d’animateurs, consultants, enquêteurs, amateurs, journalistes indépendants, conseillers, responsables de sites d’information et spécialistes en tous genres qui narguent, provoquent et défient les « professionnels » sur leur propre terrain. Entrés dans le champ par effraction avec la révolution Internet, ils imposent progressivement une nouvelle norme en matière de production et de diffusion de l’information, une norme qui entre en concurrence avec les grands médias et parvient parfois à les déstabiliser Ce sont par exemple des producteurs de journaux et de bloc-notes personnels sur Internet qui sont parvenus à faire «tomber» Dan Rather, le célèbre présentateur du journal télévisé de CBS aux États-Unis, en mettant en doute ses accusations selon lesquelles le président Bush s’était fait pistonner pour éviter de faire son service militaire au Vietnam. Lire la chronique «De l’avenir de l’information» in D. Howard, La Démocratie à l’épreuve, Paris, Buchet/Chastel, 2006, p.107 et suivantes quand elle ne favorise pas des transferts d’un monde à l’autre.

Google actualités

La guerre à la prétention à l’objectivité fait rage et c’est dans ce contexte qu’est né le portail d’actualité politique, économique, sociale, culturelle et technologique «Google News ou Actualités», un service gratuit parmi bien d’autres offert par le moteur de recherche numéro 1 sur Internet (Google). Si le principe de redistribution et de hiérarchisation des informations et des sources d’information est le bienvenu dans la nébuleuse de l’info sur Internet, la technique utilisée et les arguments pour la justifier affichent clairement le discrédit dont le journalisme professionnel et les grands médias font l’objet. En effet, nous explique-t-on, «Google Actualités n’emploie aucun rédacteur en chef (…). Nos titres sont sélectionnés par des algorithmes informatiques qui s’appuient sur des facteurs tels que la fréquence de diffusion d’une information en ligne et les sites sur lesquels celle-ci apparaît» http://news.google.fr/intl/fr_fr/about_google_news.html … Un algorithme pour identifier, sélectionner, hiérarchiser l’information? Oui explique la réponse 3 de la foire au question du site: «Notre technologie de regroupement examine de nombreuses données pour chaque article publié (…): les titres, le texte et l’heure de publication, entre autres. Nous utilisons ensuite différents algorithmes de regroupement pour déterminer quels articles sont pertinents». En prétendant offrir des sources d’information de toutes sortes qui sont sélectionnées «sans aucun parti pris politique ou idéologique», Google Actualités fait implicitement trois choix totalement contestables. En tant que portail mondialement utilisé au rythme de ses différentes variantes dans de nombreux pays, Google Actualités met d’abord sur un pied d’égalité de grands médias pourvus de centaines d’employés (correspondants locaux, journalistes d’investigation et autres spécialistes) et des petits journaux en ligne réalisés en chambre par des individus isolés qui n’ont parfois comme source d’information que leur seul accès à Internet. Si les premiers n’incarnent pas de facto l’objectivité pour les raisons évoquées plus haut, ils peuvent difficilement être réduits aux seconds et au seul travail de leurs rédacteurs. Deuxièmement, en permettant au nom de la neutralité l’inscription de sources alternatives aux côtés des grands médias officiels, Google Actualités ne fait pas de différence entre un article du Soir, de La libre Belgique, du Monde, de Libération d’une part et, par exemple, les communiqués de presse du Front national ou les «lettres d’information» de Thierry Meyssan et de son Réseau Voltaire, un «réseau de presse non-alignée» http://www.voltairenet.org/fr … Cinq ans après le 11 septembre, les enfants des voyageurs morts dans l’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone seront heureux d’apprendre que leurs parents n’existaient pas puisqu’on sait maintenant grâce à Meyssan qu’aucun avion ne s’est écrasé sur ce bâtiment Lire d’abord T. Meyssan, L’effroyable imposture. Aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone, Paris, Carnot, 2002. Et ensuite F. Venner, L’effroyable imposteur. Quelques vérités sur Thierry Meyssan, Paris, Grasset, 2005. Enfin, et c’est sans doute le pire, Google Actualités cède à l’illusion d’une objectivité et d’une neutralité technologique capables de remplacer la subjectivité des uns, l’autocensure des autres, le positionnement politique et idéologique de tous. Il n’y a pourtant rien de plus politique et idéologique que de croire et de nous faire croire à cette possible neutralité algorithmique!

En débattre ?

En tant qu'abonné-e à la revue papier, vous pouvez accéder directement à votre espace abonné-e et nous soumettre une réaction à un article (elle doit faire au minimum 3000 signes). Si la polémique est bien entendue admise et même encouragée, nous vous demandons de rester courtois, de ne pas recourir à l'injure et de rester dans le cadre du sujet. La rédaction se réserve le droit de supprimer un article qui ne respecterait pas ces règles.

Pour tout autre commentaire ou pour les non-abonné-e-s, n'hésitez pas à vous abonner ou à partager, réagir et commenter sur les réseaux sociaux.

Apportez votre contribution au débat

Vous devez être connecté pour contribuer au débat. Vous n'êtes pas abonné ? Abonnez-vous ici. Plusieurs formules d'abonnement vous sont proposées. Vous êtes abonné ? Connectez-vous sur cette page avec vos identifiant et mot de passe.