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Politique Archives N°52
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Larsen médiatique

JAMIN Jérôme

L’effet Larsen est un phénomène physique dit de «rétroaction acoustique» qui se produit lorsque le son d’un émetteur (un haut-parleur d’un téléphone ou lors d’un concert) est capté par le récepteur d’un système audio (un microphone) qui est lui-même relié, par l’intermédiaire d’un amplificateur, au haut-parleur en question… Le son émis par l’émetteur est capté par le récepteur qui le retransmet amplifié à l’émetteur, et ainsi de suite. Découvert par le physicien danois Søren Larsen (1871-1957), cette boucle produit un signal «auto-ondulatoire» qui augmente progressivement en fréquence et en intensité jusqu’à atteindre les limites du matériel utilisé, avec le risque de l’endommager ou de le détruire. Dans certaines conditions ce phénomène se traduit par un hurlement et un sifflement très aigu que nous avons tous eu l’occasion d’entendre lors d’une conférence, souvent au début avant l’ajustement du son, ou lors d’un concert. Nous savons tous ce qu’est l’effet Larsen et nous savons aussi qu’il est régulièrement suivi par l’arrivée précipitée et gênée d’un responsable technique quelconque qui immédiatement diminue le volume de l’amplificateur, débranche ou éteint le micro ou déplace celui-ci hors de portée du haut-parleur. Pour précisément mettre fin à la spirale infernale qui mène au bruit strident. Et si personne n’arrive, il y aura toujours quelqu’un dans la salle pour prendre les choses en mains tellement ce son est insupportable pour nos oreilles.

La boucle médiatique

Depuis quelques années, certains journalistes de la Une, la Deux et RTL-TVI provoquent une sorte d’effet Larsen non plus sonore mais médiatique sans que personne ne pense à mettre un terme au signal «auto-ondulatoire». En effet, on ne compte plus les séquences du journal télévisé de 19h et 19h30 où le média se met en scène lui-même et commente sa propre mise en scène au risque de provoquer non pas un hurlement et un sifflement très aigu — on ne parle plus ici de son –, mais une espèce de boucle infernale où le journaliste est soit l’acteur et le commentateur des faits qu’il décrit, soit le relais d’un autre commentateur, ce qui revient à peu près au même, nous le verrons plus bas. Ce phénomène a la particularité de s’auto-alimenter et finit par ne plus avoir aucun lien avec la réalité, il continue en s’aggravant tant que personne ne vient non pas débrancher le micro mais écarter le journaliste qui se met en scène devant sa propre caméra avant de se commenter lui-même ou un collègue mis en scène devant sa propre caméra. Quelques exemples illustrent le propos. À l’époque du procès de Dutroux, l’emballement médiatique semblait tellement prévisible que RTL avait jugé opportun d’installer un studio mobile devant le tribunal d’Arlon afin d’être au cœur de l’action. Lorsque le procès a commencé, à la surprise générale, une sorte de consensus rassemblait les principaux protagonistes (victimes, avocats…) pour éviter l’emballement en question. On ne déplace pas autant de matériel et de journalistes pour rien et face au «non-événement», face à l’écart entre l’espoir de l’emballement et la réserve des acteurs concernés, le présentateur de l’époque eu alors l’idée d’inviter un spécialiste des médias pour commenter d’abord l’emballement médiatique potentiel, et ensuite – récupération extraordinaire ! – l’absence d’emballement. Sans le savoir, ce présentateur était en train de produire un effet Larsen absolument insupportable où le média interroge un spécialiste des médias pour commenter sa propre posture, son emballement, et puis finalement l’absence d’emballement. Si tout cela apparaît dans un cours de journalisme à l’Université, c’est normal et utile, si tout cela prend les 15 premières minutes du journal en primetime, le média se déconnecte de la réalité et s’autoalimente sur le modèle de l’effet Larsen. Si ce phénomène ne fait pas mal aux oreilles, il est insupportable parce qu’il témoigne d’une déconnection totale entre des faits, d’une part, et une boucle médiatique complètement folle, d’autre part. L’effet évoqué peut prendre plusieurs formes. Si le média ne renvoie pas à lui-même, il peut également renvoyer à d’autres médias, et donner l’illusion d’un retour à la réalité et à l’investigation. On ne compte plus les séquences du journal télévisé qui renvoie – principalement mais pas uniquement – à la presse, et notamment au «prestigieux New York Times», au « prestigieux Monde»… À chaque fois, la technique consiste à s’accaparer la légitimité et le travail d’investigation d’un autre média afin de redorer sa propre image et gommer au passage la boucle médiatique pourtant problématique. Ce n’est pas le fait de relayer une information qui pose problème mais le fait de mettre un autre média — et parfois un journaliste — dans la position d’un acteur prétendument représentatif de l’opinion ou de l’idée dominante dans un autre pays, ou de dire qu’il est prestigieux comme pour orienter ce qu’il faudra ensuite penser de ce qui est relayé. Ce phénomène a été illustré de façon caricaturale lorsque le Vlaams Belang, le 10 septembre dernier, en réunion de l’assemblée plénière du parlement flamand, proposait un référendum concernant l’indépendance de la Belgique. La presse internationale était au rendez-vous pour mieux comprendre cette curiosité belge et on a vu des journalistes français, suisse ou américains interrogés par les journalistes de la télévision belge sur ce qu’ils pensaient de l’évènement. À l’instar de l’effet Larsen, la scène était insupportable, des médias demandaient à des médias ce qu’il pensait d’un fait qui n’aurait eu aucune existence sans la présence des médias. Les journalistes étaient d’ailleurs plus nombreux que les quelques protagonistes de l’affaire : les députés du Vlaams Belang.

Un système autosuffisant

En reprenant la définition ci-dessus et en remplaçant ce qui doit être remplacé pour activer efficacement la métaphore de l’effet Larsen dans le domaine médiatique, on peut dire que «l’effet Larsen est un phénomène médiatique dit de “rétroaction médiatique” qui se produit lorsque la parole d’un journaliste (un émetteur : un présentateur dans le journal télévisé ou un grand quotidien) est captée par un journaliste (un récepteur) qui est lui-même relié, par l’intermédiaire d’un grand média ou d’un univers professionnel commun, au journaliste en question. La parole émise par le journaliste est captée par le récepteur (un autre journaliste) qui le retransmet amplifié à l’émetteur (le premier journaliste). Cette boucle produit un signal “autosuffisant” qui augmente progressivement en fréquence et en intensité et provoque une autonomie du discours vis-à-vis des faits à l’origine du discours». L’effet Larsen dans le domaine médiatique peut soit être sans lien avec les faits ou, pire, provoquer des faits fictifs dont l’existence est liée à leur seule médiatisation. La boucle médiatique présente le risque d’endommager le rôle et la profession du journaliste en démocratie ou de les détruire, elle fonctionne en autarcie sans avoir besoin d’investiguer le réel. L’effet Larsen dans le domaine médiatique n’est certainement pas étranger à la tentation très présente à la RTBF de devenir un acteur du jeu politique à part entière. Le faux journal du 13 décembre 2007 et le renvoi sur antenne pendant plusieurs mois aux «vagues» provoquées par ce faux journal en témoignent platement. Si un média peut faire l’actualité en s’appuyant sur d’autres médias ou sur lui-même, il devient de facto acteur de l’actualité. Alors pourquoi ne pas l’assumer pleinement et faire un faux journal avec un objectif politique La question de l’audience interfère également ici sur les motivations dites politiques ! De nombreux petits exemples quotidiens affichent cette soif de devenir acteur du jeu politique. Le piège tendu à Yves Leterme au sujet de sa capacité à chanter la Brabançonne en français est un exemple pathétique parmi d’autres. Le média se met en scène lui-même en essayant de démontrer avec un exemple absurde – qui connaît la Brabançonne et qu’est-ce qu’on en a faire ! – le mépris du futur Premier ministre potentiel à l’égard du monde francophone. Si Leterme n’a pas essayé de corriger le tir, cela ne signifie certainement pas qu’il espérait une telle question avec de telles conséquences sur la perception que les francophones ont eu ensuite de lui. L’entretien de Leterme dans Libération sur l’absence de volonté des francophones pour apprendre le néerlandais transformée en «insuffisance intellectuelle» par la presse francophone va dans le même sens. Un média relaie un autre média et décide d’orienter politiquement ce qu’il faut comprendre de l’entretien L’orientation politique caricaturale est normale pour un journal engagé mais devient absurde lorsqu’il s’agit des deux chaînes de télévision les plus importantes de la Belgique francophone et qu’elles se disent, ou que leur cahier des charges se dit généraliste. La multiplication des médias et des supports crée une concurrence qui rend tout le monde fragile. Il faut vraiment vivre au fond d’un puit pour rentrer le soir sans savoir tout ce qui va être dit à la télévision, et à ce titre on devine le combat permanent et cruel dans la profession pour se différencier les uns des autres. Mais au-delà de la course au scoop et au sensationnel, il y a vraiment un problème lorsque celui qui fait le reportage sur le jeu politique est également un acteur du jeu politique. Il y a vraiment une menace sur la vitalité démocratique lorsque le média commente le média qui commente le média, lorsque que l’acteur est aussi le juge qui parle de l’acteur. Au mieux cela donne des événements fictifs dont l’existence n’est que médiatique, au pire, ces mêmes événements se mêlent à la réalité politique et brouillent le déroulement et l’analyse d’enjeux pourtant fondamentaux.

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