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Politique Archives N°68
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Le hasard et le direct, la télévision de Mauriac

Hugues LE PAIGE

«La TV a créé une certaine race d’hommes très célèbres, et qui souvent n’ont rien écrit, rien publié, rien créé dans aucun ordre, rien fait à la lettre que d’être regardés par des millions d’yeux, et pourtant ils agissent ; ils sont plus que des acteurs, ils interviennent, et non pas en interprétant un rôle : ils sont en prise directe avec un public immense ». Ces lignes datent de 1962 et elles sont de la plume de François Mauriac dans l’une de ses chroniques de télévision. Le regard perçant de l’auteur du « Bloc-notes » sur la télévision est visionnaire. On retrouve dans ses chroniques le meilleur du journalisme et le talent de la polémique qui sait se faire cruelle. La télévision n’en est qu’à ses débuts et déjà elle porte en elle tout ce qui va la conduire aux dérives contemporaines. Sous le titre On n’est jamais sûr de rien avec la télévision Fr. Mauriac, On n’est jamais sûr de rien avec la télévision, Chroniques 1959-1964, édition établie par Jean Touzot avec la collaboration de Meryyl Moneghetti, Éditions Bartillat, 2008 , Jean Touzot, le grand mauriacien, a eu la riche idée de rassembler et publier l’ensemble des chroniques de télévision de François Mauriac qui se partagent entre L’Express (1959-1960) et Le Figaro Littéraire (1961-1964). En dehors des questions morales et éthiques où se manifeste son conservatisme catholique un peu rance, le regard de Mauriac sur l’image produite par la télévision est souvent surprenant et surtout d’une incroyable actualité.

Après l’usurpation de célébrité, l’appauvrissement par l’image, Mauriac avait perçu d’emblée les grandeurs et les servitudes du petit écran.

Et il faut d’abord noter que contrairement à l’écrasante majorité des intellectuels de son époque, non seulement Mauriac ne méprise pas le média naissant mais il y voit « un merveilleux moyen de diffusion culturelle » pourvu, ajoute-t-il, qu’on sache garder « un équilibre entre le divertissement et la culture ». Et le téléspectateur Mauriac ne négligera jamais le premier même s’il privilégie évidemment la seconde. Bien sûr, le chroniqueur rend compte des débuts de la télévision publique française qui affirme haut et fort son rôle culturel à défaut d’assurer son indépendance politique. Cette télévision qui diffusera en direct la (devenue mythique) adaptation des Perses d’Eschyle, mise en scène par Jean Prat. « Un chef-d’oeuvre vénérable a surgi du gouffre de deux mille quatre cents années… pour la première fois la télévision aura été au bout de ses possibilités », souffle Mauriac. Mais le critique voit aussi d’emblée que la télévision est d’abord la puissance du direct. Déjà dans son « Bloc-notes », il avait noté, le 8 janvier 1959, assistant en direct à la passation de pouvoir entre les présidents Coty et de Gaulle : « La télévision, un jour comme aujourd’hui, met à la portée de notre regard l’histoire au moment où elle naît et devient image ». Ce qui ne l’empêchera pas quelques mois plus tard, à l’occasion d’une conférence de presse du même de Gaulle (dont il était un fervent soutien) de noter que ce dernier est « devenu presque trop maître de ses moyens, de ses effets .à la télévision.. Le général de Gaulle n’échappe pas à cet impératif de l’image que nous subissons tous dans la mesure où nous sommes des hommes publics. Nous pensons à capter les regards avant de songer à convaincre les esprits ». Après l’usurpation de célébrité, l’appauvrissement par l’image, Mauriac avait perçu d’emblée les grandeurs et les servitudes du petit écran. Adepte passionné du magazine de reportage (mythique, encore) « Cinq colonnes à la Une » qui sera pour lui, comme pour tous ses contemporains, ce que d’autres ont appelé « une fenêtre ouverte sur le monde », Mauriac saisira rapidement les risques de l’information télévisée et notamment ce que l’on ne nommait pas encore « la confusion des genres ». Le 1er novembre 1961, dans la même chronique où il vient d’encenser les Perses, il colle – pour la première fois – un « zéro pointé » à « Cinq colonnes » : «L’impardonnable, c’est d’avoir introduit dans Cinq colonnes à la une, ce dont ces cinq colonnes avaient mission de nous délivrer. En accueillant Sacha Distel et d’autres chanteurs d’ailleurs excellents, les responsables nous ont prouvé qu’ils n’avaient pas conscience de ce qu’ils nous apportaient, et de ce qui les rendait différents de tout le reste. Ils ont pêché contre l’esprit, contre leur esprit : c’est le pêché qui ne se pardonne pas. » Déjà, l’audimat était dans le fruit. Depuis lors, les dirigeants de la télévision publique se rendent quotidiennement coupables de péchés moins véniels. Les chroniques de Mauriac nous annonçaient déjà le pire de la télévision même si le maître de Malagar pouvait aussi en goûter le meilleur, lui qui ne manquait pas une occasion de s’écrier, comme le rappelle Jean Touzot, que le hasard est le plus grand des réalisateurs et que seul le direct fait crier au miracle.

Mots-clés : MédiasRimages

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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