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Politique Archives N°55
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Les nouveaux parasites

JAMIN Jérôme

Dans un ouvrage fondamental consacré aux droites radicales aux États-Unis, Chip Berlet et Matthew Lyons définissent le «producérisme» Le concept de producérisme est obtenu en francisant le terme anglais «producerism». Nous préférons «producérisme» à «productivisme» ou «productionnisme» qui ont déjà d’autres significations comme «une des structures les plus élémentaires du récit populiste». Le producérisme évoque l’existence «d’une classe moyenne noble et laborieuse constamment en conflit avec des parasites malveillants, paresseux et coupables au sommet et au pied de l’ordre social. Les personnages et les détails ont changé de façon répétée, ajoutent Berlet et Lyons, mais les grandes caractéristiques de cette conception des choses sont restées les mêmes pendant près de deux cents ans» C. Berlet et M. Lyons, Right-Wing Populism in America. Too close for comfort, New York, Guilford Press, 2000, pp. 348 et 349. On parle peu de producérisme en Europe et pourtant ce concept est potentiellement très utile pour décrire et qualifier des discours relevant de la démagogie, du populisme ou de l’extrême droite. Le producérisme renvoie premièrement et spécifiquement à l’idée du peuple qui produit. Le peuple des producteurs, c’est ceux qui sont à l’origine de la production de toutes les richesses de la nation. Les agriculteurs, les fermiers, les ouvriers, les artisans et l’ensemble des professions manuelles, c’est-à-dire tous ceux qui «vivent à la sueur de leur front», font partie du peuple producteur. Le producérisme se réfère ensuite à l’idée selon laquelle le peuple qui travaille est écrasé par un ensemble de «parasites» qui profitent du peuple et des fruits de son travail sans participer à la production des richesses en question. Il y a les «parasites d’en haut» et les «parasites d’en bas», les premiers correspondent aux «élites» c’est-à-dire aux banquiers, aux financiers, aux «mondialistes», aux bureaucrates, aux syndicalistes, aux intellectuels, aux académiques et à tous ces gens qui profitent du système sans travailler avec leur corps. Les parasites d’en bas, pour leur part, sont identifiés à une «clique» de paresseux qui profitent également de la situation. Ce sont les étrangers, les immigrés, les bénéficiaires de l’aide sociale, les «faux» chômeurs, mais aussi les «asociaux» en tous genres qui profitent également des ressources de l’État : les artistes, les homosexuels, les militants pour l’avortement, les féministes, les laïques… Le producérisme renvoie enfin à l’idée fondamentale selon laquelle il existe une solidarité, ou à défaut une sorte de connivence ou d’accord tacite, entre les «parasites» d’en haut et les «parasites» d’en bas pour spolier le peuple. Le discours producériste présente les parasites comme des alliés objectifs qui ne se connaissent pas mais qui ont des intérêts communs. En guise d’exemple, on évoquera le discours des élites dans les grandes métropoles, qui aspirent au cosmopolitisme et à la mondialisation quand au même moment les immigrés et les «faux» réfugiés aspirent à la disparition des frontières et à la libre circulation des personnes. Ces deux revendications concernent des objectifs différents qui font écho au final à une même réalité, et cela mène au soupçon de connivence entre les uns et les autres. Un soupçon qui est au cœur de la rhétorique producériste et qui en fait sa spécificité au regard d’autres discours.

Enfermer et diaboliser

Les individus susceptibles d’être caricaturés dans la rhétorique producériste sont nombreux et à chaque fois le processus est le même, des caractéristiques sociales et des comportements sont associés à des caractéristiques physiques ou des origines ethniques, raciales ou nationales en vue d’enfermer des gens dans des stéréotypes solides et efficaces. On trouve depuis toujours cette logique dans le racisme qui naît avec l’association de comportements sociaux à des caractéristiques raciales (couleur de peau…) : tel ressortissant de République démocratique du Congo a volé une voiture, tel Marocain a volé un GSM, et on déduira que tous les Africains sont des voleurs. En associant abusivement l’origine nationale ou ethnique (Afrique) à un comportement social (voler quelque chose), le raciste enferme des individus dans des comportements définitifs et immuables. De même , on trouve cette logique dans le sexisme qui naît également de l’association de comportements sociaux à des caractéristiques physiques sauf que dans ce cas, on passe de la race au sexe : telle femme est gentille mais pas intelligente, telle fille est bonne cuisinière mais pas bonne en mathématique et on en déduira que les femmes sont moins intelligentes que les hommes en associant par généralisation abusive l’appartenance sexuelle (féminité) à un comportement social (les femmes sont juste bonnes pour le ménage). L’antisémitisme naît également de l’association de comportements sociaux à des caractéristiques physiques ou religieuses : tel «Juif» est avare, tel ressortissant israélien est très riche et on en déduira que tous les Juifs sont riches et avares, qu’il n’y a pas de différences entre les Juifs et les Israéliens ou entre les croyants et les non-croyants considérés comme juifs ou israéliens, et que surtout, ils cherchent tous à nous ruiner pour s’enrichir davantage ou pour dominer le monde (complot juif…). Par association et par généralisation abusive d’une origine nationale ou religieuse (israélienne ou juive) à un comportement (enrichissement personnel de tel individu), on enferme des hommes et des femmes dans une caricature.

Les jeunes parasites

Le Mosquito est un petit boîtier muni d’un haut-parleur émettant des ultrasons douloureux pour les oreilles et audibles uniquement par les adolescents, il est utilisé par des acteurs privés ou publics qui cherchent à éloigner les jeunes de leurs établissements sous prétexte que ceux-ci sont naturellement susceptibles de provoquer des nuisances sur la voie publique. Le Mosquito fait l’objet d’une polémique en Belgique Voir notamment la campagne des Territoires de la mémoire contre le Mosquito et la pétition mise en ligne : http://www.trianglerouge.be (../mosquito/signature.php?lang=fr) et en France parce qu’il associe les jeunes à des individus «nuisibles». Et à bien y regarder, son fonctionnement et sa finalité s’inscrivent clairement dans le processus d’association et de généralisation dénoncé plus haut. N’étant techniquement efficace que pour les jeunes, le service proposé par le Mosquito naît de l’association de comportements sociaux (nuisances) à des caractéristiques physiques (jeunesse) : tel jeune a fait des graffitis, tel jeune écoute la musique très fort le soir sur la place publique et on en déduira que tous les jeunes sont des parasites et qu’ils nuisent à la société. «Toute société, explique Tzvetan Todorov, possède ses stratifications, se compose de groupes hétérogènes qui occupent des places inégalement valorisées dans la hiérarchie sociale. Mais ces places, dans les sociétés modernes, ne sont pas immuables : le vendeur de cacahuètes peut devenir président. Les seules différences pratiquement ineffaçables sont les différences physiques : celles dites de ‘race’ et celle de sexe. Si les différences sociales se superposent pendant suffisamment longtemps aux différences physiques, ajoute Todorov, naissent alors ces attitudes qui reposent sur le syncrétisme du social et du physique, le racisme et le sexisme» T. Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989, p.139. L’association systématique de caractéristiques physiques à des caractéristiques sociales est le point de départ du racisme, du sexisme, de l’homophobie… Par association et par généralisation abusive d’une caractéristique physique (jeunesse) à un comportement (nuisance sonore…), le Mosquito s’inscrit à son tour dans ces nombreux processus qui poussent régulièrement une partie de la société à s’en prendre à une plus petite partie d’elle-même sous prétexte qu’elle est responsable de tous les maux. Si c’est déjà dramatique quant il s’agit des étrangers, des femmes, ou des Juifs, que pensez d’une société qui enferme sa propre jeunesse, et donc son avenir, dans l’image du parasite…

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