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Politique Archives N°58
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Les Palestiniens et les autres

JAMIN Jérôme

Si le conflit israélo-palestinien est déjà fort ancien, on peut au moins dire qu’en 2009, en Belgique et en France, la guerre des images n’est pas gagnée par Israël. Accusés de partialité, les journalistes tentent d’afficher toute l’horreur des bombardements de Gaza, critiqués pour leur traitement subjectif des faits, ils cherchent à montrer les conséquences des roquettes du Hamas qui tombent sur Israël. Mais au final, les images parlent d’elles-mêmes tellement la disproportion est grande, et les quelques morts d’un côté de la frontière font pâle figure face au chaos généralisé de l’autre côté.

Crise économique et crise humanitaire

Ce qui caractérise une crise est moins le trouble, la rupture ou la tension vécue par un acteur que l’incapacité de ce dernier à s’en sortir seul, à apporter une solution seul sans l’aide d’autrui. Ce qui définit une crise pour une communauté, un pays ou un peuple, c’est moins le malaise, l’ébranlement, la souffrance ou la pénurie vécue que la difficulté voire l’impossibilité d’activer une politique efficace pour résoudre les problèmes vécus. Si on prend la deuxième façon d’utiliser le mot crise, on voit rapidement que la crise financière dont tout le monde nous parle n’a finalement pas grand-chose à voir avec une crise. Nos pays ne sont pas en crise et ne vivent pas une crise, ils ont la capacité d’agir, le savoir et l’expérience pour agir et si d’aventure les problèmes persistent, ce sera plus une question de volonté politique que de capacité et de savoir-faire politique. Pour bien comprendre ce que représente une crise, il vaut mieux s’arrêter sur la tragédie palestinienne et le funeste destin des gens emprisonnés dans les 360 km2 de la «bande de Gaza». Coincé entre une autorité contestée et à certains égards corrompue, et d’autre part des musulmans intégristes dont le succès repose sur son travail social sur le terrain, et son refus catégorique de reconnaître le droit à l’existence d’Israël, le peuple palestinien n’a littéralement plus d’avenir, il est dans une situation de crise permanente et paradoxalement sa situation reste enviable au regard du million et demi de femmes, d’hommes, de vieillards et d’enfants enfermés dans la «bande de Gaza». Les choix militaires de l’État d’Israël pour répondre aux tirs de roquettes du Hamas en janvier sont fondamentalement scandaleux. Dans les faits, ils se traduisent par le bombardement de populations civiles et cette réalité est suffisamment grave et rare pour être dénoncée quand on sait qu’elle concerne une population qui ne peut même pas fuir les territoires bombardés.

Un géant économique, un nain politique

Si l’Union européenne est un géant économique, elle reste, selon la belle expression d’Ignacio Ramonet (qui dirigeait Le Monde diplomatique), un «nain politique». Un nain politique incapable de développer une identité et une action commune forte et cohérente, notamment en politique étrangère, et plus particulièrement ici dans sa relation avec l’État d’Israël. Quel crédit pouvons-nous accorder à nos «fondamentaux» (droits de l’Homme) lorsque notre pays, la France, l’Allemagne et l’Union européenne restent tristement passifs devant l’horreur ? Les condamnations verbales apparaissent cyniques lorsqu’on découvre les corps d’enfants déchiquetés à la télévision à l’heure de l’apéro. Lorsqu’on reproche à l’armée israélienne de massacrer des innocents, le porte-parole de l’armée explique que les militants du Hamas se dissimulent parmi la population. Ce raisonnement est absurde, il signifie que si des terroristes tenaient une salle de cinéma et son public en otage, il serait normal de bombarder l’ensemble de l’immeuble sans tenir compte des otages… Et puis il y a aussi une question de mots. À quoi renvoie le concept «d’activistes du Hamas» ? S’agit-il d’un homme armé attaché à l’organisation, d’un sympathisant qui paie sa cotisation, d’un bénévole qui participe à l’action sociale du Hamas ? (Une action réelle sur le terrain qui explique l’attrait et la dépendance vis-à-vis de ce mouvement.) S’agit-il d’un proche lié à un activiste ? D’un membre de sa famille ? Ce concept «d’activiste du Hamas» est tellement large qu’il renvoie à peu près à n’importe qui au sein d’une population encadrée de force par le Hamas. La situation est grave, et les actes du gouvernement israélien sont suffisamment scandaleux pour être dénoncés sans devoir faire de liens douteux avec le nazisme et notamment un parallèle entre le ghetto de Varsovie et la «bande de Gaza». Ce parallèle est grotesque, il renvoie à des situations totalement différentes dans des contextes totalement différents liées à des enjeux et des objectifs politiques différents. Mais s’il faut vraiment un fil conducteur, il y en a un, il s’appelle «tragédie».

Esse est percipi

On sait aujourd’hui qu’une catastrophe, un conflit ou une guerre n’ont de sens – et n’existent en définitive dans nos esprits – qu’à travers l’image que la télévision aura bien voulu en donner. C’est un phénomène connu et déjà ancien mais il est bon de le rappeler lorsque des drames entrent – malgré eux – en compétition sur le petit écran et qu’en définitive certains faits dominent lorsque d’autres disparaissent dans le néant. Lorsque George Berkeley philosophe, théologien et évêque irlandais (1685-1753). Voir notre chronique du mois d’avril 2005 (Politique n°39) développait sa théorie de l’immatérialisme il y a un peu plus de 250 ans, il n’imaginait sans doute pas que ce qu’il découvrait dans une perspective philosophique, et à l’échelle des individus, prendrait un jour une dimension bien plus radicale à l’échelle des médias de masse, et dans une perspective plus sociologique. Que signifie l’immatérialisme ? En deux mots, cela veut dire qu’il est inutile de supposer l’existence des choses matérielles car «l’être des objets» – l’existence matérielle et concrète des objets – n’a de sens qu’à travers un esprit ou une conscience qui les perçoit. La conclusion de Berkeley était sans appel : l’existence d’une chose n’est autre que la perception qu’un sujet a de cette chose, l’être des objets n’est que «l’être-perçu» de ces objets (esse est percipi). Aujourd’hui, avec les médias de masse, on dirait que le réel importe peu s’il n’est perçu comme tel par les médias. Les drames sont sans importance s’ils ne sont pas perçus comme tels – comme des drames – par les médias. L’actualité en Afrique, au Proche Orient, et un peu par hasard en Belgique (à Termonde), illustre le fait qu’une tragédie puisse exister à nos yeux et par extension que celle-ci puisse susciter notre indignation. L’actualité récente montre la chaîne extrêmement subjective qui relie les faits à la connaissance des faits, et partant à la colère et à la révolte vis-à-vis des drames humains. Gaza s’écroule sous les bombes israéliennes, on parle de plus de 1000 morts. Les faits sont surmédiatisés, et ce n’est pas les témoignages horribles contre la politique de l’État Israël qui manquent. Les quelques reportages sur les conséquences des roquettes qui tombent sur Israël ne font pas le poids devant le cataclysme qui frappe les habitants de Gaza.

Cacher en montrant

Avant, mais aussi pendant les bombardements de Gaza, les conflits en République démocratique du Congo continuent et certaines agences parlent de plus de 5,4 millions de morts en 10 ans, depuis 1998 D’après l’étude sur la mortalité de l’International Rescue Committee. Voir : http://www.theirc.org (../special-report/congo-forgotten-crisis.html).. . Un rapide calcul macabre affiche un minimum de 1500 morts par jour… Les deux conflits sont fondamentalement différents mais cela importe peu dans la mesure où c’est la couverture médiatique de ces derniers qui nous intéresse. D’un côté, des faits tragiques dominent l’actualité quotidienne pendant plusieurs semaines, de l’autre, le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale http://www.theirc.org (../media/www/congo-crisis-fast-facts.html).. est littéralement ignoré des grands médias occidentaux. Les faits sont-ils passés sous silence pour d’obscures raisons politique ou diplomatique ? Non, ils sont simplement ignorés parce que les médias n’en ont rien à faire. Avec la tuerie de Termonde (également en janvier), la hiérarchie subjective et arbitraire de l’information (particulièrement en Belgique) s’affiche dans toute sa splendeur. Le drame local coiffe littéralement au poteau le Congo et ses 1500 morts quotidiens, mais aussi Gaza, sans même parler de l’Irak où les attentats en tous genres constituent le quotidien de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. On finirait par l’oublier ! En fait, le drame des Palestiniens et l’émotion naturelle qu’il suscite rappelle un vieux mécanisme dénoncé jadis par Pierre Bourdieu : «La télévision cache en montrant». Au nom de la pseudo-transparence et de la recherche du sensationnalisme, les médias cachent en montrant, ils donnent corps à certains drames au mépris d’autres tragédies. Selon des critères contestables, ils suscitent l’indignation ici, et provoquent des réactions politiques là-bas, en même temps qu’ils ignorent d’autres catastrophes et d’autres drames. Devant l’horreur et la disproportion, on ne va pas se plaindre de voir aujourd’hui Israël perdre la guerre des images. Mais l’un dans l’autre, tout ce qui précède nous rappelle que le monde tel qu’il est vu par les médias de masse est foncièrement subjectif et arbitraire.

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