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Pour en finir avec LE citoyen…

Henri GOLDMAN

« LE citoyen n’accepte plus…», « répondre aux préoccupations DU citoyen », «… ce que LE citoyen souhaite…».   Mais, finalement, c’est qui ce monsieur LECITOYEN qui a tant d’interprètes mais qui n’a lui-même ni visage ni voix ?

Qu’on se le dise : LE citoyen, ça ne n’existe pas. C’est une fiction, une construction idéologique. Comme LA femme. Comme LE musulman. Ce singulier fait l’impasse sur la diversité intrinsèque de tous les groupes humains qu’il « essentialise » en les réduisant à un stéréotype. Et comme ce citoyen générique abstrait n’a aucune consistance, cela permet à n’importe qui – y compris à des politiciens qui ont tout couvert dans le passé et semblent subitement saisi d’une illumination – de s’en faire les interprètes. Aujourd’hui, la main sur le cœur, ils entendent le message DU citoyen. Plus exactement, avec l’aide des médias et des sondages, ils le traduisent, le reformulent, lui rabotent les angles. Par exemple, la nouvelle majorité wallonne MR-CDH n’a pas entendu que LE citoyen s’opposait au cumul député-bourgmestre, ce qui permettra à la plupart des nouveaux ministres et à un grand nombre de ses députés de continuer à le pratiquer.

Mais, outre l’abus du singulier générique, cette nouvelle litanie citoyenne dessine une certaine conception de la démocratie. Celle-ci doit être aussi directe (encore un mot à la mode) que possible : plus rien ne doit s’interposer entre LE citoyen individuel, ivre du simulacre de puissance que lui donne la démocratie sondagière permanente, et l’appareil politique chargé de traduire ses aspirations. Dans ce monde idéal, les groupes de pression n’existent pas. Mais dans le monde réel ils existent bel et bien, et la noria des lobbyistes qui tournicotent autour des décideurs pour les mettre dans leur poche sont très loin de cette abstraction.

Avec cette loghorrée citoyenne, on a l’air d’un seul coup de l’oublier : le monde est un champ de bataille entre des intérêts contradictoires, certains étant plus légitimes que d’autres au regard de quelques « valeurs » – par exemple le souci d’égalité et de justice – qui peuvent servir de boussole. Cette bataille peut se doter de règles plus ou moins civilisées, selon les sociétés, la nôtre penchant encore toujours vers le « plus ». Entre ces intérêts qui souvent s’enchevêtrent, des compromis peuvent être passés. Mais ces intérêts ne peuvent être validement portés que par des forces collectives, donc forcément par DES citoyen-ne-s organisé-e-s.

LE citoyen, s’il ne sort pas de son singulier narcissique, n’en est pas un. Son avis ne pèse pas. Et même : son avis n’existe pas, tant il est conditionné par le matraquage conformiste d’un certain prêt-à-penser qui sollicite une opinion publique qu’il a lui-même induite dans un mécanisme en boucle. Si on veut une démocratie vivante, où les idées et les demandes sociales circulent de bas en haut et inversement, des médiations sont indispensables. C’est pourquoi cette démocratie a besoin d’une société civile active, écoutée et indépendante. En Flandre, on l’appelle middenveld (« champ intermédiaire ») pour indiquer la position qu’elle occupe entre la sphère politique et l’ensemble de la population. Sans cette société civile que d’aucuns essaient de réduire en ce moment, on aura beau invoquer LE citoyen, on aura perdu la citoyenneté en cours de route.

rédacteur en chef de « Politique »

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