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Politique Archives N°67
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Pour une société à temps négociés

Rédaction

La fragmentation et la précarité du travail réduisent la revendication d’une réduction collective de la durée du travail à une chimère. Pourtant, pour les travailleurs, et surtout les travailleuses, l’enjeu central de l’emploi se double d’une préoccupation croissante pour les conditions de vie et de travail dont le temps de travail est un élément déterminant.

Les conflits sociaux qui marquent la recrudescence des restructurations d’entreprises tendent à remettre au cœur de l’actualité les enjeux relatifs au temps de travail. Ainsi, la reprise de l’usine Volkswagen par le constructeur automobile Audi s’est soldée à la fois par un rallongement de la durée de travail et par l’introduction d’une nouvelle organisation permettant d’étendre l’horaire hebdomadaire jusqu’à 48 heures selon les besoins de la production. Désormais, le temps de travail est calculé, selon le système inédit plus minus conto Très concrètement, le plus minus conto organise une série de dérogations par rapport à la législation sur le temps de travail. Ainsi, la loi autorise une durée journalière de travail pouvant aller jusqu’à 10 heures et une durée hebdomadaire de travail pouvant aller jusqu’à 48 heures. Une autre innovation concerne la période de référence. Elle est repoussée à un maximum de six ans, ce qui correspond à la durée de vie probable d’un modèle automobile. Dans le chef des directions, l’enjeu du plus minus conto est de pouvoir adapter au mieux le temps de travail par rapport à la charge de travail. Une charge de travail qui est habituellement beaucoup plus importante durant les premières années de vie d’un modèle en raison notamment d’une demande plus forte qu’en fin de cycle , sur une période de six ans, comme une moyenne à respecter sur toute la durée du cycle de fabrication de la voiture. Dans la grande distribution, comme chez Carrefour, le transfert de magasins à des entreprises relevant de cadres conventionnels moins favorables n’a pas seulement pour effet de diminuer les barèmes salariaux, mais il conduit également à répandre des horaires irréguliers et le travail du dimanche, moins sanctionnés qu’auparavant au plan salarial. Pour les salariés, l’extension de la flexibilité se traduit par des exigences accrues de disponibilité à l’égard de l’entreprise dont la seule contrepartie est la préservation partielle de l’emploi. Comme dans les années 1980, quand furent posées les bases des régimes de travail flexibles, à travers une réglementation permissive du temps de travail et la promotion de formes particulières d’emploi, c’est encore aujourd’hui le spectre du chômage qui contraint les travailleurs à accepter une dégradation de leurs conditions de vie et de travail. De fait, les temps ont bien changé depuis l’époque où des emplois stables, inscrits dans des horaires collectifs, assuraient la synchronisation de toutes les activités sociales. Aujourd’hui les variations du temps de travail sont banalisées et le temps libre réservé à la vie familiale et personnelle est de plus en plus envahi par le travail. Contre l’illusion de la poursuite d’un mouvement de réduction du temps de travail que contribue à donner la diffusion du travail à temps partiel, les relevés statistiques indiquent en effet des évolutions opposées : la durée hebdomadaire de travail s’allonge pour les salariés occupés à temps plein, de même que se répandent le travail en soirée, du samedi et du dimanche ainsi que des horaires variables dans le cadre de l’annualisation du temps de travail. De plus, avec la montée de l’activité féminine, les temps professionnels tendent à augmenter au sein des ménages. Il n’est pas étonnant dès lors que la pression du temps soit aujourd’hui si fortement ressentie. Or, les politiques sociales tournées vers l’objectif de la conciliation portent essentiellement sur les possibilités de moduler l’engagement professionnel sur le long terme, à travers des formules comme le crédit-temps ou le congé parental, sans pour autant parvenir à résoudre les problèmes que pose la gestion des temps de la vie quotidienne. Mais, en négligeant les transformations de l’organisation du travail, la rhétorique de la conciliation tend à écarter de la discussion les facteurs essentiels qui sont précisément à l’origine d’une articulation difficile de la vie professionnelle et de la vie privée.

Centralité du temps de travail

« Le temps constitue l’un des points clés de l’égalité entre hommes et femmes, un facteur explicatif central des différences de sexe ». (Rachel Silvera)

Tous les assouplissements apportés à la réglementation du temps de travail et des contrats d’emploi ont ouvert un boulevard aux entreprises en quête de flexibilité. Dans l’industrie, les systèmes de production en flux tendus, répondant aux principes du juste à temps et de la minimisation des stocks, font du temps de travail mobilisé la variable d’ajustement privilégiée pour faire face aux variations de la demande et garantir une utilisation optimale des équipements. Et c’est encore davantage dans les activités de service, en croissance dans les économies contemporaines, que se vérifie la diffusion de régimes temporels atypiques et singulièrement du travail à temps partiel. Certes, la nature de l’activité justifie quelquefois l’adoption d’horaires irréguliers. Il est impensable de suspendre l’assistance aux patients à l’hôpital, de même qu’il n’est pas recommandé d’interrompre le fonctionnement des industries de flux. Il paraît indiqué également qu’une administration communale ou un service social adapte ses heures d’ouverture aux caractéristiques des usagers. Il arrive un moment cependant où la recherche d’avantages compétitifs devient l’élément moteur de la flexibilité du travail. La relation de service a ceci de particulier que les temps de production et d’achat doivent coïncider. De ce fait, l’amplification des heures d’ouverture du service apparaît comme un argument de la qualité et le recours à la flexibilité du travail à temps partiel comme un moyen privilégié pour répondre aux flux irréguliers de la clientèle. De façon générale, l’orientation « client » donnée aux stratégies commerciales conduit à naturaliser des temporalités atypiques que la nature de l’activité ne justifie pas en tant que telle. Les tensions sociales récurrentes à propos de l’ouverture des magasins le dimanche en sont le meilleur exemple. S’il fallait toutefois ne retenir qu’un seul trait commun dans l’hétérogénéité de l’organisation des services, ce serait probablement le caractère féminisé de l’emploi.

La division sexuelle du temps

Comme le rappelle Rachel Silvera, « le temps constitue l’un des points clés de l’égalité entre hommes et femmes, un facteur explicatif central des différences de sexe » R. Silvera, « Temps de travail et genre : une relation paradoxale », M. Maruani (dir.), Femmes, genre et sociétés, Paris, La Découverte, 2005. C’est en effet sur l’emploi sexué du temps que se manifestent les inégalités de genre aussi bien dans la sphère professionnelle que dans la sphère privée. La perspective de la conciliation se présente sous le concept anglo-saxon de work-life balance comme une métaphore qui renvoie à l’appréciation subjective des poids respectifs accordés aux deux plateaux de la balance. La recherche d’un équilibre est défini comme une tentative individuelle de trouver des arrangements temporels appropriés qui permettent la meilleure coordination possible entre les exigences du travail et celles de la vie personnelle. Or, pour filer la métaphore, les deux plateaux de la balance paraissent peu questionnés. D’un côté, la division sexuelle du travail paraît justifiée par les attentes de la vie familiale. De ce point de vue, des convergences dans l’emploi du temps se voient à ce que Margaret Maruani M. Maruani , Travail et emploi des femmes, Paris, La découverte, 2003 appelle une inscription permanente des femmes dans l’emploi : les parcours professionnels sont de plus en plus continus et ne s’interrompent que temporairement à l’âge de la maternité. Cependant, les enquêtes le montrent, les femmes continuent à assumer la plus grande part du travail domestique et parental, malgré l’évolution des structures familiales. Si bien qu’elles se confrontent en permanence au dilemme que pose une double exigence de disponibilité, à l’égard de la famille et du travail. De l’autre côté de la balance, le recours au temps partiel, de même qu’une moindre propension à effectuer du travail supplémentaire ou des horaires de nuit, donnent quelquefois l’image d’un travail féminin épargné par les horaires les plus incommodes. Or, une large part de l’emploi féminin se situe dans des activités de service où précisément la disponibilité au travail est rendue « invisible », parce qu’adossée au temps partiel ou réputée « naturelle » comme dans les services sociaux, de santé ou de proximité. À trop focaliser l’attention sur les facteurs familiaux, on ne viendrait à oublier que la perspective de la « conciliation » questionne aussi les modes de gestion de la main-d’œuvre. Et c’est bien dans la sphère professionnelle que se trouve l’explication des inégalités sociales, en particulier au sein même de l’emploi féminin. Pour ne prendre qu’un exemple, si les infirmières comme les ouvrières du nettoyage connaissent des horaires de travail difficiles, les premières, insérées dans une relation d’emploi plutôt stable, peuvent faire valoir tant leurs conditions de travail que les contraintes de la vie familiale et obtiennent collectivement une réduction de leurs prestations ainsi que des marges de négociation individuelles tandis que les secondes, précaires, doivent se contenter de miettes d’emplois, non négociables.

La démesure du temps

L’histoire de la régulation du temps de travail ne s’apparente en rien à un long fleuve tranquille. Le temps de travail n’a pas toujours été comptabilisé avec la précision que nous lui connaissons aujourd’hui. Travailler de l’aube au crépuscule pouvait paraître naturel dans les communautés paysannes où la perception du temps était orientée vers la tâche et où les temps de travail et hors travail étaient intimement entremêlées. L’organisation sociale du temps qui prédomine dans les sociétés développées a été façonnée par les disciplines issues de l’industrialisation. C’est autour du temps de travail que toute la vie sociale s’est organisée et que se sont formées les représentations sociales du temps. La réglementation du temps de travail est devenue ainsi un enjeu central de la négociation sociale et de là une source majeure de conflits sociaux, comme l’a montré Jean Neuville J. Neuville, La lutte ouvrière pour la maîtrise du temps, Bruxelles, Vie ouvrière, 1981 en retraçant l’histoire des luttes ouvrières pour la maîtrise du temps.

Considérer le temps de travail comme objet de la négociation collective, à la fois dans ses dimensions salariales et en tant que condition de travail ayant des impacts sur la santé et la qualité de la vie, ne va pas de soi.

On assiste à présent à la déstabilisation de cet ordre temporel qui se marque à travers la diversification des temps de travail et la mise en cause de la catégorie du temps dans sa double fonction d’évaluation du travail et d’instrument de protection des travailleurs. Ce mouvement historique qui va de la mesure à la démesure du temps amène à appréhender l’engagement professionnel des travailleurs moins en termes de règles formelles que sous l’angle de la disponibilité temporelle. Ainsi, lorsque le travail n’est plus mesuré en temps mais soumis à des obligations de résultat, le temps de travail n’est plus qu’un produit corollaire des fluctuations de l’activité. L’entreprise n’a plus à se soucier d’économiser cette ressource puisqu’elle ne lui est plus portée en compte. C’est alors une notion de « temps forfaitaire » qui tend à se diffuser, au-delà des groupes de cadres. Et ce n’est pas bien différent lorsque le temps de travail paraît strictement compté. Pour les catégories les plus vulnérables du salariat, soumis à des temps de travail réduits, ce n’est qu’à travers le dépassement des limites contractuelles, le cumul d’emplois à temps partiel, la prestation d’heures complémentaires, la succession de missions d’intérim et l’acceptation d’horaires incommodes qu’un salaire acceptable est atteint. Mais, cette disponibilité temporelle qu’offrent les salariés se présente toujours, sous des formes diversifiées, comme un service accordé gracieusement à l’entreprise. Considérer, dans ce contexte, le temps de travail comme objet de la négociation collective, à la fois dans ses dimensions salariales et en tant que condition de travail ayant des impacts sur la santé et la qualité de la vie, ne va plus de soi.

La concertation sociale sur le temps

Plus encore, la concertation sociale sur le temps est appelée à se développer sur des bases élargies. La féminisation de l’emploi conduit à mettre en évidence la pluralité des temps sociaux qui ne peuvent plus être ramenés à la séparation dichotomique du travail et des loisirs. Des études M.-A. Barrère-Maurisson, « Partage des tâches et des temps dans les ménages et parité professionnelle », E. Istace, M. Laffut, R. Plasman, C. Ruyters (eds.), Sphères privée et professionnelle : vers une recomposition des rôles et des actions, Bruxelles, De Boeck, 2004 ont montré en particulier que le passage à temps partiel se traduisait chez les femmes par une augmentation symétrique du travail domestique et familial. Par ailleurs, les temporalités propres au consommateur (client, public, patient, usager…) s’invitent dans la production de services. Le problème de la coordination temporelle des activités s’adresse dès lors, plus que jamais, à l’organisation de la vie sociale dans son ensemble. C’est dans cette perspective de la recherche d’une meilleure concordance des temps sociaux que l’on peut apprécier l’apport des politiques temporelles impulsées en Italie par les mouvements féministes et étendues à présent à de nombreuses villes européennes. Ainsi, en France, le réseau Tempo Territorial contribue à la diffusion d’expériences locales visant à adapter les horaires de travail aux contraintes familiales, par exemple dans les activités de nettoyage ou pour les cadres des administrations publiques. À Barcelone, le programme Nous usos socials del temps prétend valoriser les pratiques des entreprises favorables à la conciliation et à l’égalité des chances. En Italie, où les bureaux du temps sont institués par un cadre légal, les autorités publiques municipales ont la responsabilité de veiller à la cohérence de l’offre de services à la collectivité à partir d’une planification des horaires et des temps de la ville. Il est certain qu’à travers l’action concertée des pouvoirs publics, des partenaires sociaux et des associations de citoyens, les politiques temporelles locales contribuent à la mise en œuvre de solutions pragmatiques privilégiant la qualité de la vie urbaine face à la vision moderniste d’une ville de services en activité permanente. Elles ont en tout cas le mérite de remettre au centre du débat public la question de l’organisation sociale du temps. Il reste que, dans le contexte à présent établi d’une décomposition de la réglementation du temps de travail, c’est pour une bonne part aux travailleurs que revient la charge de synchroniser l’activité productive et aux collectivités locales de gérer les externalités produites par la flexibilité des entreprises.

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