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Politique Archives N°50
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Relier l’immédiatement possible à l’utopie

Rédaction

Il faut partir d’un constat. Le capitalisme comme système d’organisation de l’économie, indissociable d’une idéologie et d’une culture du progrès par la croissance conduit l’humanité à un désastre social et écologique. Cependant, la conscience de ce fait n’est guère développée en Europe. Les élections françaises l’ont bien démontré. Les candidats ont discuté de nombreux problèmes concrets et réels, tout en oubliant qu’ils dansaient sur le Titanic. Il s’agit donc de combiner une vision et une analyse globale avec une pédagogie adaptée au niveau de la conscience collective. Voilà le rôle principal de la gauche. Tributaire de l’agenda de la droite, la gauche, aussi bien sociale que politique, est constamment sur la défensive pour sauvegarder les acquis du keynésianisme, ce qui la fait apparaître comme conservatrice. Au sein de la gauche, la majorité prône un réformisme sans projet et une minorité manie un langage devenu incompréhensible et parfois même archaïque. Or, d’une certaine façon, les deux ont raison. Il faut résoudre les problèmes immédiats: les gens souffrent et meurent aujourd’hui et pas demain; on ne peut accepter le démantèlement par les politiques néolibérales contemporaines des acquis de décennies de combats sociaux. L’enjeu de la gauche est de délégitimer le capitalisme et de proposer des alternatives. Délégitimation du capitalisme, parce que, tout en se présentant, avec raison, comme le plus efficace pour produire des biens et des services, il ne répond pas aux exigences fondamentales de l’économie, c’est-à-dire fournir les bases de la vie physique, culturelle et spirituelle de tous les êtres humains à travers le monde. Sous cet angle, le capitalisme est le système économique le plus inefficace que l’humanité n’ait jamais produit au cours de son histoire. La délégitimation économique débouche nécessairement ensuite sur la délégitimation morale.

Alternatives

La deuxième tâche de la gauche concerne les alternatives. Sans tomber dans une vision apocalyptique, mais sans nier l’urgence des solutions, une position de gauche observe que les alternatives existent à trois niveaux. Tout d’abord celui des utopies nécessaires, non des illusions, mais ce qui n’existe pas aujourd’hui et pourrait exister demain : quelle société voulons-nous construire, quelle agriculture, quelle entreprise, quelle santé, quelle éducation, tous objectifs mobilisateurs pour l’action. Il y a ensuite les alternatives à moyen terme, parce que leur réalisation demande du temps ou que les forces de droite vont résister. Finalement, les alternatives à court terme concernent l’immédiatement possible. Il ne faudrait pas confondre ces trois niveaux avec une hiérarchie dans l’action, comme si transformer la logique du capitalisme signifiait uniquement le long terme et le réformisme le court terme. Non, toutes les alternatives doivent servir à transformer le système économique dans son fondement, à leur niveau, sans quoi elles serviront en fin de compte à promouvoir son adaptation et sa reproduction.

Éléments d’un nouveau projet

Il s’agira pour la gauche de former ses cadres et ses militants dans cette perspective, en développant beaucoup plus qu’aujourd’hui ses programmes de formation et ses instruments pédagogiques. Plutôt que d’essayer de mobiliser sur des concepts: post-capitalisme, socialisme, communisme, il est souhaitable de donner un contenu à un projet de gauche. A cet effet, quatre axes apparaissent centraux. — Un développement économique et social durable, signifiant l’usage de ressources naturelles renouvelables et la gestion publique de celles qui ne le sont pas. Cela exige une nouvelle philosophie du rapport à la nature, passant de l’exploitation à la symbiose entre l’humanité et son environnement. — Donner la prédominance à la valeur d’usage sur la valeur d’échange ce qui exige une autre définition de l’économie que la simple production de valeur ajoutée. — Établir une démocratie généralisée, représentative et participative, dans tous les domaines, politique, économique, de même que l’égalité dans les rapports sociaux entre hommes et femmes, entre peuples, entre groupes sociaux. — Construire l’interculturalité donnant la possibilité à toutes les cultures, les savoirs, les philosophies, les religions de participer à la construction sociale commune sur la base des trois axes précédents. De tels objectifs sont capables de fonder un projet nouveau. La pédagogie de changement pour la gauche se base sur la culture, c’est-à-dire la transmission de valeurs, autour de ces quatre axes. Il s’agit de promouvoir le respect de la nature, parce que c’est une partie de nous-mêmes et qu’elle est l’écrin du bien-être. Définir l’économie en fonction de l’usage fait comprendre qu’elle est un moyen et non une fin et que la solidarité est une condition de la construction du bien commun. Établir des règles démocratiques dans l’ensemble des rapports entre les êtres humains permet de reconnaître leur dignité et l’égalité de tous dans l’organisation des sociétés, tant au niveau mondial que dans le quotidien de l’existence. Enfin, l’interculturalité promeut la reconnaissance de l’autre et élimine toute forme d’exclusion culturelle ou de racisme, en introduisant aussi l’esthétique et l’art dans la vie de tous les jours.

Investir l’éthique

Mettre l’accent sur les valeurs signifie s’inscrire dans un registre positif et faire appel à l’éthique. Une telle affirmation ne signifie pas vivre dans l’illusion et ignorer que l’être humain a tendance à poursuivre son intérêt et ses plaisirs personnels. Tout projet de société doit donc aussi déboucher sur des normes et des sanctions, mais il s’agit surtout de privilégier ce qui peut motiver un agir solidaire aussi bien que des incitants moraux. L’éthique se situe à trois niveaux. Il y a d’abord celle de la vie, c’est-à-dire sa reproduction et son développement dans toutes ses dimensions, biologiques et culturelles et donc en privilégiant sa qualité. Ce premier niveau est central. Il conditionne la survie du genre humain et subordonne nécessairement les deux autres. L’éthique institutionnelle est celle qui préside au fonctionnement de tous les systèmes sociaux, économique, politique, culturel, familial et sans laquelle aucun ne pourrait opérer. Mais on ne peut l’isoler de l’éthique de la vie. Déjà Socrate et à sa suite Adam Smith, relevait qu’il existait une éthique des bandes de voleurs. Il y a aussi celle de la mafia, sans parler de l’éthique interne du capitalisme (contre la corruption ou le manque de concurrence). Enfin, le comportement personnel est une garantie de l’authenticité des objectifs poursuivis et ils forment la troisième dimension de l’éthique. Lui non plus ne peut suffire à assurer le bon fonctionnement de la société, car il n’y a rien de pire qu’une mauvaise institution composée d’excellentes personnes. La société n’est pas, en effet, la simple addition de personnes individuelles, mais un ensemble de rapports sociaux, certes construit par les êtres humains, qui forment des structures conditionnant leur existence collective.

Et concrètement?

La gauche a besoin d’objectifs concrets et dans ce domaine la conjoncture prend le pas sur les définitions de principe. Il se s’agit plus de se demander si un objectif est prioritaire (ils le sont presque tous) mais s’il est atteignable. Le court et le moyen terme obtiennent ainsi la prédominance. Les maillons faibles du système deviennent les cibles, non pas comme des buts en soi, mais comme des moyens de transformer la logique du système capitaliste et de ses dimensions politiques et culturelles et d’en construire une autre. Ainsi, introduire des éléments qualitatifs (sécurité alimentaire, bien-être…) dans les calculs économiques exigeant la prise en compte des coûts réels de la production, en amont (pollution, épuisement des ressources) et en aval (déchets); prôner la taxation des flux financiers internationaux; abolir la dette du Tiers-Monde; supprimer les paradis fiscaux; en finir avec le secret bancaire, ne renversent pas d’un coup le capitalisme, mais cela constitue des avancées révolutionnaires. Établir des traités d’échanges économiques sur base de complémentarité et de solidarité et non plus de compétitivité; rétablir la souveraineté des nations sur leurs ressources naturelles; sortir du réseau des organisations financières internationales; constituer des pôles économiques régionaux; briser le monopole des moyens de communication sociale; promouvoir la collaboration entre pays dans les domaines de la santé et de l’éducation pour tous, en commençant par les plus pauvres, tout cela ne fait pas s’écrouler le système capitaliste, mais sa logique en est ébranlée. C’est ce qui se réalise aujourd’hui en Amérique latine, sous l’impulsion de nombreuses forces sociales mobilisées à cet effet. Plutôt que de se complaire dans les concepts, sans pour autant abandonner la théorie, la gauche peut avancer à condition d’avoir de l’audace dans la désignation de ses objectifs, le remplacement radical du capitalisme et de savoir parler dans un langage accessible. C’est sans doute cela le Socialisme du XXIe siècle.

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