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Relire les auteurs des années 60 ?

Rédaction

Qu’avons-nous fait des auteurs critiques des années 60 ? De Marcuse, de Debord, de Fanon, pour ne citer qu’eux Sources de ce texte : G. Debord, La société du spectacle, Paris, Editions Buchet-Chastel, 1967. F. Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Libraire François Maspero, 1968. H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Editions de Minuit, 1968. H. Marcuse,Vers la libération, Paris, Editions de Minuit, 1969 … Alors qu’émerge une critique nouvelle à la fois de la société de consommation et des instances étatiques et supra-étatiques, sous les formes variées de préoccupations écologiques, de développement durable, de décroissance, de simplicité volontaire, de revendications sur les conditions de travail, des « Indignés », de mouvements citoyens, des printemps arables, érables, etc., les auteurs qui avaient mené cette critique dans les années 60 semblent être passés à la trappe. Et avec eux, des concepts plus généraux de « libération », d’« aliénation », d’« émancipation », et la volonté d’œuvrer à la naissance d’ « hommes nouveaux », émancipés et maîtres de leur destinée sociale. L’oeuvre d’Hebert Marcuse, par exemple, constitue une des meilleurs critiques de la société de consommation et de l’aliénation qui en résulte. Beaucoup de constats qu’il pose en 1969 sont encore pertinents actuellement. Tout se passe comme si la société qu’il décrivait à cette époque n’avait fait que s’exacerber au fil des décennies. Sa critique n’est en que plus précieuse à l’heure actuelle. Marcuse décrit une société dans laquelle l’État et l’économie forment un même système aliénant. « La loi de l’offre et de la demande établit une harmonie entre les dirigeants et les dirigés », « l’exploitation et la domination ne sont plus ressenties comme pénibles, elles sont ‘compensées’ par un niveau de confort jamais égalé ». La célèbre phrase de Tyler Durden, le héros de Fight Club, qui fait l’objet de nombreux « posters de motivation » sur le net, « Nous achetons des choses dont nous n’avons pas besoin… » avait en quelque sorte été écrite par Marcuse décrivant « le besoin irréversible de produire et de consommer le superflu, le besoin de formes de loisir qui flattent et prolongent cet abrutissement, le besoin de maintenir des libertés décevantes telles que, la liberté de concurrence de prix préalablement arrangés, la liberté d’une presse qui se censure elle-même, la liberté de choisir entre des marques et des gadgets ». Et la critique de la société de consommation trouve son pendant dans la critique des conditions de production, à savoir le travail. Rejeter une consommation aliénante, c’est aussi rejeter une production aliénante. Les deux ressorts de la société que décrit Marcuse sont le développement incessant de la production marchande et l’exploitation productive. Il s’agissait, pour lui, de libérer les individus des impératifs d’une production de rendement et de la soumission à un appareil contrôlé par un pouvoir dont l’individu n’a pas le contrôle. Quelques décennies avant que le burn-out devienne un mal de société et un véritable enjeu dans le monde du travail, les penseurs des années 60 voulaient libérer l’individu d’un « travail qui lui impose des projets aliénants ». Cette libération, disait Marcuse, lui permettrait de « réintégrer sa vie ». Guy Debord, autre grand penseur de l’époque, avec sa critique de la « société du spectacle » dénonçait le fait que « l’immense majorité des travailleurs (…) ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie ». Il parlait d’ « expropriation violente du temps » ! Dans son registre, celui de la décolonisation, c’est la même préoccupation de libération de l’individu aliéné, qui guidait Frantz Fanon, dans Les damnés de la terre. Symbole de l’aliénation, la situation coloniale maintenait les individus dans un « état de dépersonnalisation absolu ». Cette dépersonnalisation est aujourd’hui au centre de nombreuses études sur les burn-out, en tant que sentiment de perte de sens de la réalité, dans lequel l’individu a le sentiment de perdre tout contrôle sur la situation. Marcuse, Debord, Fanon, et de nombreux auteurs de l’époque sont des théoriciens de l’empowerment, c’est-à-dire de ce processus par lequel un individu ou un peuple reprend le contrôle sur sa destinée sociale, sur son parcours, sur son être. Ni l’État moderne ni l’économie ne permettront à l’individu de s’émanciper. Ils ne font qu’un, d’ailleurs, pour ces auteurs. Descendante du Bonapartisme, la bureaucratie étatique moderne, nous dit Debord, représente « la fusion du Capital et de l’État ». C’est « la constitution d’un pouvoir national du capital sur le travail, d’une force publique organisée pour l’asservissement social ». L’individu « administré » ne peut être libre, selon Marcuse. La libération ne viendra que par la prise de conscience. « On ne peut avancer résolument que si l’on prend conscience de son aliénation », dit Fanon ; « toute libération implique qu’on prend conscience de la servitude », confirme Marcuse. Dans une longue interview accordée au journal Le Monde, en 1974, Marcuse affirmait qu’ «il n’y a pas de libération individuelle sans libération sociale mais, en même temps, la libération sociale implique la libération de chaque individu ». A l’heure actuelle, l’un des enjeux est peut-être de retrouver une pensée qui unifierait dans un même mouvement – dans une même critique – les aspirations sociales à une économie plus juste, moins destructrice, moins consommatrice de ressources, et les aspirations individuelles à un emploi plus épanouissant, un mode de vie moins stressant, à un État plus au service des gens et moins au service du Capital. Voilà qui pourrait constituer de nouveaux espaces de prise de position, de nouveaux angles, dans le champ de l’action politique et citoyenne, et du projet de constitution d’une nouvelle société dans laquelle l’Homme pourra s’émanciper en reprenant en main son parcours professionnel et scolaire, son temps et ses modalités de travail, ses choix affectifs, relationnels, politiques et culturels, sa santé, son corps et sa destinée sociale toute entière.

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