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Trois défis à gauche

D’une certaine manière, l’action politique est un travail fondamentalement ingrat. Sans résultas immédiats, les électeurs sanctionnent les élus à qui ils prétendent avoir fait confiance. Et lorsque ceux-ci demandent plus de temps pour développer leurs projets, deux législatures, trois même pour certaines réformes, ils sont accusés de promettre des «lendemains qui chantent», ou le «grand soir» qui se fait attendre ! Dans la perspective des élections communales et provinciales belges d’octobre 2006 et du scrutin présidentiel français en 2007, il convient de s’arrêter sur trois défis majeurs et inextricables pour la communauté progressiste et surtout, et principalement, pour les partis susceptibles d’attirer son suffrage. Trois obstacles appréciables qui dépendent tous directement ou indirectement les uns des autres. Trois défis qui sont absolument impossibles à relever en quatre et même peut-être huit ans et qui pourtant risquent, c’est même une certitude, d’animer le cœur des campagnes électorales de demain.

Terrorisme et violence politique

Ben Laden dans sa grotte avec son GSM fait désormais totalement partie du paysage politique. Avec ses enregistrements et ses messages diffusés sur Internet, il est dans nos esprits, il appartient au cercle politique et médiatique restreint qui anime l’essentiel de nos journaux télévisés avec les Bush, Blair, Poutine, Sarkozy et autre Barroso. Son nom et ses projets sont connus et si son prétendu réseau terroriste faisait sauter un de ses adeptes à Bruxelles ou à Paris, nous serions tous perplexes, plongés dans l’incompréhension et la recherche de l’erreur, du faux pas, du geste maladroit qui nous sanctionne. Nous serions amener à nous demander pourquoi chez nous, pays de la paix opposé à la guerre en Irak. Un peu comme si Ben Laden avait légitimement sa place dans le champ politique, et que ses choix, même sanglants, obéissaient à une logique au mieux légitime au pire compréhensible. Un peu comme si les propos de cet individu étaient animés par un esprit rationnel, et qu’au rythme de leur médiatisation de masse, ils méritaient toute notre attention. Le système totalitaire de Ben Laden, c’est la pureté totale autoproclamée ! La virginité contre le plaisir, le sexe et la pornographie, la candeur contre l’alcool, la drogue, la décadence, l’argent et le profit. C’est le monolithe parfait contre la corruption. Le système de Ben Laden n’épargne personne parce que son raisonnement prétend à l’universalité. Et lorsque notre tour arrivera, la gauche devra batailler ferme pour contrer dans une perspective progressiste la peur, l’insécurité et l’islamophobie qui les anime ; la démagogie, les mesures politiques radicales et la chasse aux Musulmans qui les accompagneront. Dans une optique de pureté totale et divine, les raisons d’agir contre la Belgique et la France sont nombreuses, et lorsque notre tour arrivera, nous serons devant un problème sans solution immédiate et sans méthode miracle à court terme en dehors des accusations stéréotypées et du choix de quelques boucs émissaires. Quatre ans ne suffiront pas à éliminer la misère qui pousse au désespoir ou aux espoirs farfelus (paradis, etc.), huit ans ne permettront pas de convertir les convertis, et de les persuader de l’excellence de notre civilisation. Le contexte actuel est de plus en plus propice aux discours les plus durs sur le lien entre l’insécurité, le terrorisme et l’Islam, un contexte où un seul attentat (certes spectaculaire) suffit pour perdre son âme comme en témoigne le soutien des Démocrates américains au vote du USA Patriot Act Notons que cette loi avait un caractère provisoire lié à l’urgence provoquée par les attentats du 11 septembre 2001 et le vote du Congrès nécessaire pour sa prolongation ne semble plus aller de soi aujourd’hui pour de nombreux parlementaires. Lire notamment dans le Washington Post du 4 janvier 2006 : http://www.washingtonpost.com (../wp-dyn/content/article/2006/01/03/AR2006010301282.html).. et au développement du camp de Guantanamo, le goulag dont personne n’a rien à faire Selon l’expression d’Amnesty International… Un contexte où la crainte d’un attentat rend possible le vote de textes liberticides en Belgique, au Royaume Uni et un peu partout eu sein de l’Union européenne, au rythme (soutenu) des reportages et des enquêtes journalistiques sensationnelles sur l’Islam.

Eldorado et qualité de vie

Si les murs de Berlin et de Sharon ont mauvaise presse, le véritable mur de la honte revient incontestablement aux rangées de barbelés que l’Union européenne (c’est-à-dire l’Espagne et inversement) a placé au sud-ouest de son territoire pour contenir les miséreux d’Afrique noire, avides de travail, de nourriture et de soins de santé. À l’instar des États-Unis qui ont élevé une frontière réelle et concrète entre leur territoire et le Mexique, l’Union européenne affiche de façon pitoyable les limites que ses États membres sont prêts à dépasser pour prétendument conserver leur richesse. Si nous sommes vraiment européens comme la plupart des gens pour qui nous votons nous le confirment tous les jours, ces barbelés ne sont pas au Maroc ni en Espagne mais à Paris et à Bruxelles. Et à ce titre, ils affichent la schizophrénie galopante de partis politiques de gauche qui défendent des valeurs humanistes et qui cautionnent par leur silence ce qui est véritablement un mur de la honte. Contrairement à une idée reçue, nos pays représentent vraiment et à très juste titre un eldorado, un paradis où les opportunités en termes de travail, de salaire et de santé sont telles que même dans des conditions déplorables et à nos yeux inhumaines, celles-ci restent fondamentalement attractives pour ceux qui n’ont plus rien. La pression migratoire ne cesse d’augmenter (ce qui est bien normal quand on compare la vie au nord et au sud), et les barbelés minent aujourd’hui et ridiculiseront encore plus demain nos valeurs les plus fondamentales. Quatre ans ne suffiront pas à éliminer la misère qui pousse des gens à se jeter dans les barbelés, huit ans ne permettront pas d’aider efficacement les pays pauvres. Aux discours les plus durs sur l’Europe passoire s’ajoutent les expulsions des étrangers en situation irrégulière et les centres de détention qui enferment, entre autres, des enfants. Nos valeurs sont piétinées dans l’indifférence générale et demain la sanction électorale tombera d’abord, et à juste titre, sur les partis qui prétendent être progressistes et respectueux du genre humain.

Banlieues et jeunes désoeuvrés

Les banlieues françaises, «en feu», ont offert le triste spectacle d’une surenchère à droite sur la délinquance, le terrorisme, l’Islam et l’immigration. La gauche a-t-elle quelque chose à dire quand la droite et l’extrême droite se disputent les mesures les plus radicales pour rétablir «l’ordre républicain» ? Tous les amalgames sont permis car les gens ont peur, et ce spectacle désolant nous rappelle les élections présidentielles françaises de mai 2002. Toutes les mesures, aussi radicales soient-elles, sont possibles parce que les gens vivent dans un climat d’insécurité, réel ou vécu comme tel, et cela nous rappelle Lionel Jospin. Un homme intègre par rapport à «Chirac l’escroc», un individu finalement naïf lorsqu’on le juge rétrospectivement. Un homme qui pensait sincèrement, comme beaucoup d’entre nous, que la lutte contre le chômage et les 35 heures allaient naturellement réduire les inégalités, et partant l’incivilité, la délinquance et l’insécurité. Le calcul était juste, incontestablement ! Mais l’agenda devait être long, lent et difficile, des exigences inacceptables en politique ! Des années de travail que les électeurs ne sont plus disposés à attendre et à voir venir. Aucune stratégie ne permettra d’éradiquer ces phénomènes de désolation et de révolte à court terme. Quatre ans ne suffiront pas à éliminer la misère qui pousse au désespoir, huit ans ne permettront pas de convertir les convertis, de ramener à la raison ceux qui n’ont plus rien à perdre et pour qui les droits de l’homme ne sont que des textes vides sans lien avec le réel (égalité, justice, etc.). Le contexte français est maintenant mûr pour les discours les plus durs sur l’insécurité, le chômage et l’immigration et sur le lien entre ces trois composantes. Il offre une ambiance détestable où l’on perd facilement son âme et où la gauche pourra difficilement proposer du concret sur le court terme sans se faire passer pour des rêveurs mous déconnectés des réalités de la rue.

L’ère des belles promesses

Le terrorisme, la pression migratoire et les quartiers «en feu» sont des phénomènes aux causes intrinsèquement proches. Avec la pauvreté et l’exclusion en toile de fond commune, ils nécessitent des politiques globales, audacieuses et de longue haleine. Dans la perspective des élections communales et provinciales belges d’octobre 2006 et du scrutin présidentiel français en 2007, avec des électeurs impatients qui sanctionnent les élus comme ils changent de produits au supermarché, les formations politiques belges et françaises vont devoir s’engager sur seulement quelques années. Avec des partis confrontés à des défis qui les prennent de court, enchevêtrés dans des problèmes nébuleux qui débordent leur marge de manœuvre où qui dépassent leur compréhension du monde, il est à parier que les marchands de promesses vont remporter la mise et que dans ce contexte, seuls les démagogues fixeront les règles du débat, une fois de plus !