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Politique Archives N°48
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«Un développement économique sans nuisances, ça n’existe pas!»

KAUFER Irène

À Bierset, 1500 travailleurs, souvent sans qualifications, ont trouvé de l’emploi — surtout de nuit — grâce à l’arrivée de l’entreprise de transport TNT en 1998. Ces emplois justifient-ils les nuisances occasionnées, tant aux riverains qu’aux travailleurs eux-mêmes, sachant combien le travail de nuit peut être nocif pour la santé comme pour la vie personnelle et sociale? Entretien avec Thierry Grignard et José Verdin. Thierry Grignard est secrétaire régional des métallos liégeois (FGTB); José Verdin est directeur de la Form’action André Renard.

Comment ont réagi les riverains à l’arrivée de TNT? Thierry Grignard: Il y a eu pas mal de réactions de citoyens affectés par les activités de nuit. Nous n’avons pas voulu rentrer dans une logique qui revient à dresser les uns contre les autres ceux qui travaillaient et ceux qui avaient leur habitation. On a essayé de concilier les deux. Dès que nous avons su que TNT allait quitter Cologne pour Bierset, nous avons organisé des réunions avec les riverains, qui ont parfois rassemblé des centaines de personnes. Nous avons mis en évidence d’abord l’emploi, mais pas à n’importe quelles conditions : ni pour les travailleurs, ni pour les gens qui vivent près de l’aéroport, qui sont aussi souvent des affiliés! Au début, il y a eu énormément de recours en justice. Les riverains ont reçu des dédommagements par rapport à leurs habitations, des aides pour l’isolation ou des indemnisations s’ils partaient. La Région wallonne a racheté beaucoup de logements. On a dit aussi qu’on allait pousser TNT à faire des investissements pour des avions moins bruyants, c’est notre intérêt et aussi le leur… mais un avion reste un avion. José Verdin: En fait il y a eu une contradiction importante des politiques publiques dans l’aménagement du territoire. Car l’aéroport est là depuis longtemps, et on sait qu’au niveau européen, les aéroports ont un succès croissant. Or on a continué à accorder des permis de bâtir jusqu’il y a peu de temps, sous pression de riverains propriétaires qui exigeaient de pouvoir user librement de leurs biens. Les communes avoisinantes n’ont pas eu le courage ou la volonté financière pour dissuader ceux qui voulaient s’installer tout près. Parmi les logements qui ont été détruits, il y en avait des très récents ! Vous dites: oui aux emplois, mais pas à n’importe quel prix. Mais quand on prend l’ensemble des aides publiques — investissements directs mais aussi dédommagements aux riverains — ne peut-on pas dire que cela revient cher l’emploi? Thierry Grignard: C’est un argument qu’on entend souvent, mais il faut comparer les avantages et les inconvénients. C’est vrai, c’est du travail de nuit, entre minuit et quatre heures du matin, parfois du travail à temps partiel, et nous avons aussi dû nous battre pour améliorer les conditions de travail ou de salaire. De l’autre côté, il y a les avantages. Les travailleurs concernés sont souvent sans qualifications, une catégorie pour qui il devient très difficile de trouver un boulot. Même si là, c’est loin d’être parfait, TNT leur permet d’avoir une activité et un revenu plus élevé que le chômage ou le CPAS. Certains de ces travailleurs ne savent pas lire et écrire, il y a plus de 60 différentes nationalités représentées. Pour eux c’est une remise en selle. Il faut savoir que lorsque TNT est venu s’installer, il recherchait 400 personnes et il y a eu 17~000 candidats. Et aujourd’hui encore, TNT reçoit des centaines de CV par mois… C’est le reflet d’une situation régionale de l’emploi sinistrée. José Verdin: Jusqu’il y a quelques années, une partie du secteur public ouvrait la porte à des gens comme ça, à la Poste, à la SNCB… C’est fini ! C’est qu’on exige du secteur public d’avoir la même rentabilité financière que le privé, on ne prend plus en compte la rentabilité sociale… Il y a aussi des avantages indirects. Par exemple, à Grâce-Hollogne la police a constaté, depuis l’arrivée de TNT, une diminution incroyable de la petite criminalité… parce que les gens ont du boulot, qu’ils sont dans une logique d’insertion. Donc, dans la comparaison entre les coûts et les avantages, il y a beaucoup d’éléments… La région devient aussi plus attractive pour d’autres investisseurs, comme des sociétés immobilières qui viennent construire des hangars pour le stockage, ce qui peut créer d’autres emplois peu qualifiés. Ce qui reste encore insuffisant pour compenser les pertes d’emplois dans d’autres entreprises… Mais ces investissements n’auraient-ils pas pu être consacrés à la création d’autres types d’emplois? Thierry Grignard: Nous entendons dire que les investissements publics doivent surtout aller vers la recherche et développement, les nouvelles technologies : ça ne donne pas des boulots pour les ouvriers, mais pour les ingénieurs, les centres de recherche… Car une fois qu’un produit a été développé ici, il va être fabriqué ailleurs, pour des raisons de coût de la main-d’œuvre.… Les créations d’emplois ouvriers, ça devient très rare chez nous. Mais pourquoi le travail doit-il se faire de nuit ? C’est mauvais pour les riverains, c’est aussi mauvais pour la santé des travailleurs… Quelle part des colis passant par Bierset concerne vraiment des produits qui doivent être livrés d’urgence? José Verdin: On est dans une société où tout le monde veut avoir tout vite. On voit que les consommateurs vont vers les entreprises où la livraison est la plus rapide. Nous pouvons dire que ce n’est pas normal, parce qu’on oblige les gens à travailler la nuit, le dimanche… c’est vrai, mais on ne peut plus résister en tant qu’organisation syndicale, par rapport à l’évolution de la consommation mondiale. On sent bien que c’est l’évolution de notre culture ! Si on veut réfléchir plus largement, on est moins en situation de maîtrise. Jusqu’il y a 15 ou 20 ans, les employeurs avaient besoin de gens pour travailler. Aujourd’hui, le point majeur, c’est le client, et on oblige les travailleurs à être disponibles pour le client… qui est parfois le travailleur lui-même. On peut en faire la critique mais on ne peut pas changer les choses. On l’a vu à la Poste avec le succès du timbre Prior, alors qu’on peut se dire aussi qu’on va imposer des contraintes aux travailleurs… Si on avait le choix entre de nombreux investisseurs, on pourrait être plus difficiles quant aux conditions. Mais ce n’est pas le cas. À plus long terme, les emplois créés à Bierset ne sont-ils pas de toute façon menacés? Le développement sans fin du transport aérien n’est-il pas condamné à la fois par la conscientisation des dangers du réchauffement climatique et par la raréfaction — et le renchérissement — du pétrole ? José Verdin: Notre objectif n’est pas le «tout aérien». Ce que nous voulons à Liège, c’est construire une plateforme multimodale, avec l’arrivée du TGV et le développement du transport maritime. La région liégeoise a de bonnes opportunités dans la logistique. TNT a aussi une flotte de camions et peut-être demain de trains. Quant au réchauffement climatique, il faudrait d’abord dire aux Etats-Unis qu’ils sont entrain de foutre la planète en l’air. Est-ce à nous, petite organisation syndicale à Bierset, de décider de tout arrêter? Cela nous dépasse, ça doit être réglé au niveau mondial. À plus long terme, il y aura aussi des développements technologiques qui réduiront la consommation des avions, et aussi le bruit. Mais imaginer que les gens et les flux de matière vont se déplacer moins… c’est peu probable. En fin de compte, que diriez-vous à un riverain que les avions de TNT empêchent de dormir, qui a des problèmes de santé, dont les gosses ont du mal à se concentrer… ? Thierry Grignard: C’est un problème, c’est vrai. Ceux qui le peuvent déménagent, mais ce n’est pas possible pour tous. Ce sont sans doute les moins favorisés qui se sont installés près de l’aéroport parce que c’était moins cher… Mais même à ceux-là je dirais que moi je préfère moins dormir et pouvoir manger et donner une vie plus digne à mes enfants. José Verdin: Il faut savoir aussi qu’un développement économique sans aucune nuisance, ça n’existe pas. Les habitants de Seraing ont vécu pendant un siècle et demi à côté d’un haut fourneau qui crachait une poussière abominable, qui faisait du bruit, ou à côté des voies de chemin de fer où passaient jour et nuit des wagons avec la fonte liquide. Où est le chemin entre les deux? Savoir ce qu’on peut accepter, c’est le travail permanent du monde politique et syndical.

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