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Universités : l’urgence d’une régulation démocratique

Il est particulièrement banal de faire le constat de la globalisation de nos sociétés. Pourtant, c’est probablement là qu’il faut chercher l’origine de la privatisation de l’enseignement qu’on peut observer aujourd’hui.

La construction européenne a sa logique. A partir du moment où les citoyens jouissent d’une totale liberté de circulation au niveau international et où ils disposent réellement des moyens leur permettant d’avoir accès à cette mobilité, il paraît logique et souhaitable d’envisager de rendre les systèmes d’enseignement — et particulièrement d’enseignement supérieur — compatibles entre eux. Depuis plusieurs années déjà, cette mobilité, en pleine croissance, ou les possibilités d’apprentissage en ligne, créent ipso facto une concurrence entre les établissements d’enseignement supérieur. En l’absence de toute régulation et dans un contexte de réduction des budgets publics qui fragilisent l’école, la modification des politiques éducatives vers la rentabilité dans un cadre concurrentiel n’est plus un choix. En outre, l’harmonisation européenne — ou la mise en concordance selon une terminologie plus politiquement correcte — des systèmes éducatifs suscite nécessairement une redéfinition des systèmes d’enseignement, aujourd’hui fort différents les uns des autres, en ouvrant le chantier d’une conception plus ou moins unifiée de l’enseignement. Or le contexte est celui d’une pression libérale extrêmement forte sur le service public en général. Et là où la rigidité des systèmes nationaux — par ailleurs source de problèmes et d’inadaptation aux nouvelles réalités sociales — permettaient de faire de la résistance, la redéfinition européenne de l’enseignement, dans un cadre démocratique préoccupant et sous la pression de lobbies économiques nombreux, produit un recul important. On ouvre en fait la boîte de Pandore dans un contexte où on sait qu’il sera extrêmement difficile de la refermer… Tout cela montre le besoin particulièrement criant de structures de régulation démocratique à des niveaux supra-nationaux, seuls à même de faire le poids face aux phénomènes en cours. D’autant plus que l’attitude des autorités européennes est aujourd’hui plus que préoccupante. Loin de tout objectif de qualité ou de démocratisation de l’enseignement, la Commission européenne paraît être le «premier des lobbies» à la privatisation. On se concentrera ici sur l’enseignement supérieur et surtout sur l’université. Non que le phénomène étudié soit circonscrit à ce périmètre, mais qu’il est tellement vaste qu’on a préféré ne pas s’éparpiller. Ce dossier constitue une mise en bouche générale de la question Le lecteur intéressé consultera par exemple : «ecole@business.com», Cahiers Marxistes, Nov-dec 2001 «L’éducation, nouveau marché mondial», DEHAIS B., in Alternatives économiques n°187, décembre 2000. «L’école prostituée», HIRTT N., Bruxelles: Labor, 2001. «Education, un marché de 2000 milliards de dollars», GUTTMAN C. in Courrier de l’UNESCO, novembre 2000. «Manifeste pour une école globale», Paris : Club de la république sociale, 2002. De nombreuses questions, plus techniques, touchant notamment aux méthodes d’harmonisation — équivalences des diplômes, systèmes unités de valeur, nouvelle structure des études autour des « bachelor » et des « master » — ou aux questions sociales dans le cadre d’une mobilité européenne sont ici à peu évoquées. Les pages qui suivent se focalisent essentiellement sur une approche générale d’un fait de société pour le moins marquant. Trois phénomènes institutionnels majeurs structurent ainsi ce débat. Le « processus de Bologne » A Bologne (Italie), les ministres de l’éducation européens ont signé le 19 juin 1999 une déclaration définissant une base de convergence européenne en matière d’enseignement supérieur tout d’abord, partie émergé de l’iceberg que constitue une vaste mouvement d’harmonisation des cursus d’enseignement supérieur en Europe, est abordé par Bernard Swartenbroekx, qui analyse les concepts véhiculés par cette évolution, tente de faire la part des choses dans les liens qui existent entre Bologne et la marchandisation, et montre les risques qu’il implique au niveau démocratique. Jean-Marie Vanlathem fait ensuite le point sur les conséquences de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), discuté dans le cadre de l’organisation mondiale du commerce en matière d’éducation. Il dresse un rapide panorama de la situation de l’éducation dans le Tiers Monde, peu armée pour faire face à la privatisation et qui se dégrade rapidement et de la situation concurrentielle mondiale en général. Benoît Bayenet, enfin, dresse l’état des lieux du financement de l’enseignement supérieur, prémisse à la compréhension des phénomènes de privatisation, en Communauté française. Il montre à quel point le désinvestissement public sur le long terme est criant. Trois textes d’analyse plus générale suivent. Fabrizio Bucella, d’abord, pour qui « la possibilité d’engager le supérieur vers sa privatisation ne relève pas du phantasme et est effectivement susceptible de venir à l’agenda politique », écrit que « contrairement aux clichés qui voudraient que les orientations politiques fondamentales échappent à nos gouvernements, la question de la marchandisation de notre enseignement semble dépendre moins des lointaines décisions prises au sein de l’OMC que des pouvoirs sur lesquels s’exerce effectivement un contrôle démocratique« . Nous reprenons ensuite un texte de Jean-Luc Mélenchon, prononcé au dernier forum social mondial de Porto Alegre. « Nous retrouvons les grandes problématiques de la mondialisation libérale écrit-il, ou bien se développe un système d’éducation et d’apprentissage où chacun est responsable de sa propre formation et se la paye. C’est le système par capitalisation. Ou bien, l’ensemble de la population prend en charge l’éducation de chaque génération, et c’est le système par répartition ». Daniel Cornerotte et Pierre Reman, se posant la question du caractère inéluctable des bouleversements en cours, voient une lueur d’optimisme: « Un peu partout surgit une prise de conscience face aux dérives qu’entraînerait une extension radicale de la sphère marchande dans l’enseignement supérieur, comme dans l’enseignement tout court. Elle est présente dans les universités elles-mêmes où des interrogations se font jour sur la nature des financements privés, sur les effets de l’enseignement à distance sur les processus de pédagogie participative et sur les inégalités persistantes dans l’accès à l’université« . Avec Andrzej Bielecki, je fais pour terminer le point sur l' »e-learning », pratique en plein essor de la formation à distance par le biais des nouvelles technologies. Ces pages se clôturent sur une interview croisée de François Dupuis et de Marcel Crochet, acteurs et observateurs privilégiés de l’enseignement supérieur francophone, qui confrontent leurs points de vue sur une série de questions liées à la marchandisation, aux différents systèmes de financement, à l’accréditation, à la formation tout au long de la vie, à la recherche…