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Politique Archives N°44
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VLR! (Vive La Revue) ou l’itinéraire d’un intellectuel critique

Hugues LE PAIGE

En ce temps-là, tout intellectuel devait être de gauche. Normal: l’avenir était forcément du côté de l’émancipation humaine et de l’abolition des privilèges. Et pour galvaniser cet espoir, de grandes voix furent nécessaires. Dans les années de l’après-Mai 68, personne, en Belgique francophone, n’a mieux rempli ce rôle que Marcel Liebman, disparu il y a exactement 20 ans.

Explication du titre: Pour ceux qui ne sont pas des archéologues de l’extrême gauche des années 60/70, « VLR: Vive La Révolution » était à la fois un cri de ralliement très répandu à l’époque et auquel Marcel Liebman a sûrement consenti (avec l’accent critique, bien entendu) maisVLR était également un groupuscule maoïste qui présentait cette particularité, contradictoire et sympathique, de se revendiquer de l’esprit libertaire (et auquel un ML – Marcel Liebman – n’a évidemment jamais appartenu!). «Quel est le critère qui fait finalement l’homme de gauche? L’homme de gauche, au contraire de l’homme de droite, tente autant que faire se peut, de réduire les inégalités et porte un projet – s’il y a un projet – et porte une conviction – s’il a une conviction – qui sont fondamentalement de type égalitaire.» Cette passion pour l’égalité, fondatrice de tout projet de gauche, Marcel Liebman l’exprime au cours d’un débat télévisé qui l’oppose à Olivier Todd en 1982. Cette définition simple – et carrée – où les incises sont comme toujours importantes comme signes de la précision ou de la nuance demeure d’une actualité incontestable. Il ne s’agit pas ici d’affirmer à tout prix la pertinence et la pérennité de la «pensée liebmanienne» mais de rappeler un «point fixe» qui garde toute sa validité pour la gauche et qui traverse tout l’itinéraire de l’intellectuel critique. L’engagement socialiste, anticolonialiste et antiraciste, les prises de position en faveur des droits des Palestiniens sont marquées au sceau de l’égalité, comme les combats universitaires du chercheur et de l’enseignant.

Deux époques

Il faut le rappeler quand on évoque le rôle de l’intellectuel dans une époque par ailleurs fondamentalement différente de notre temps. Marcel Liebman disparaît en 1986, trois ans avant la chute du Mur de Berlin à une époque où l’ultralibéralisme a déjà entamé sa marche triomphale, balayant pour une bonne décennie les velléités de contestation. Le climat est à la résistance et au repli. Les rêves de révolution se sont fracassés, la gauche désorientée est en panne de projet. Si Marcel Liebman a donc aussi connu les débuts de cette période de reflux, il a développé toute son ampleur intellectuelle entre le milieu des années cinquante et le début des années quatre-vingts. En ce temps-là écrire «La Révolution russe» M. Liebman, La Révolution russe, Marabout université, 1967 ou «Le léninisme sous Lénine» M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, 1. La conquête du pouvoir, 2. L’épreuve du pouvoir, Collection esprit, Le Seuil, 1973 est bien sûr d’abord faire œuvre d’historien – et ses ouvrages seront salués en tant que tels – mais le savant est aussi politique, et il parle également pour le présent. L’historien analyse l’évolution de la révolution, nous fait comprendre son déroulement et ses enjeux, l’intellectuel engagé «hic et nunc» dans une double contestation du capitalisme et du stalinisme veut en tirer les enseignements politiques et les faire partager. Les luttes anticolonialistes et anti-impérialistes, les mouvements sociaux de la décennie 60/70, la contestation soixanhuitarde, le printemps eurocommuniste et la chute des dernières dictatures fascistes européennes (qui s’accompagne du souffle révolutionnaire au Portugal) bornent un horizon qui laisse place à l’«optimisme de la volonté» et qui encourage la mobilisation militante. Et l’intellectuel critique peut pleinement y jouer son rôle. De ce point de vue Liebman apparaît à la croisée de deux types d’intellectuels nés au XIXe siècle et qui ont marqué le XXe : «l’intellectuel révolutionnaire» au terrain d’intervention universel, tel que Sartre l’incarnera et le définira, «inassimilable», «suspect à tous» parce qu’il est, comme le souligne l’historien Gérard Noiriel, dès le départ contestataire G. Noiriel, Les fils maudits de la République – L’avenir des intellectuels en France, Fayard 2005. Un ouvrage indispensable pour appréhender l’histoire et le rôle des intellectuels en France (et plus largement dans nos sociétés contemporaines). Un autre historien, Pierre Vidal-Naquet, proche de Liebman, le résumera d’une manière moins académique mais tout aussi parlante comme un «hérisson hérissé»… Mais on peut aussi rattacher Liebman à la figure de l’«intellectuel spécifique» tel que Foucault, le premier, l’a conçu et que Noiriel résume ainsi : «Le projet que défend l’intellectuel spécifique présente toujours deux facettes. L’une privilégie la critique des pouvoirs en place, alors que l’autre me l’accent sur la construction d’un collectif capable de faire évoluer le rapport de forces dans l’espace public.» Ibidem, p. 212

Intellectuel critique, intellectuel potiche

Bien sûr comparaison n’est pas raison et ces cadres généraux ne suffisent pas à rendre compte du rôle de l’intellectuel selon Liebman. Anticonformiste et antidogmatique, critique et rigoureux, il nous interroge en permanence sur la place du politique ou plutôt sur la politisation qui «n’est rien d’autre que la perception globale des phénomènes sociaux et l’action que cette perception engendre» Revue Mai, n°1, décembre 1968. Commentaire qu’il fait après le mouvement de Mai 68, appellant à «une politisation de la contestation» car, écrit-il, «la révolte n’a d’efficacité que si elle s’accompagne d’un effort de compréhension et d’analyse, d’un souci d’information et de réflexion» Ibidem… Le doctorant consacrant sa thèse au Parti communiste belge, l’historien analysant la révolution d’octobre et le Parti ouvrier belge (POB) Les Socialistes belges 1885-1914, Editions Vie Ouvrière, 1979 et l’intellectuel militant mettant en avant la «politisation», Marcel Liebman se devait de poser la question du «parti» comme «intellectuel collectif», de la place que les intellectuels peuvent y jouer. Laissons lui la parole : «Le péril qui guette les ‘intellectuels en chambre’ est réel. Je ne le sais que trop. Leur activité, même politique, risque perpétuellement de s’épuiser dans une confrontation entre leurs spéculations et leurs livres. Les bibliothèques ne sont pas les lieux privilégiés de la lutte des classes. Engagé dans un Parti ouvrier, le danger que court cependant l’intellectuel socialiste n’est pas de ‘trop réfléchir’ et moins encore de ‘trop critiquer’.Il est de démissionner de sa fonction à cause de la pression qu’on exerce sur lui. Ils sont légions les intellectuels auxquels on a fait passer le goût de la théorie, de la réflexion et surtout de la critique en usant à leur égard de tous les chantages : chantage à l’unité face à l’ennemi de classe, chantage à la solidarité avec les déshérités et j’en passe et des pires. (…) Chantages divers et séductions multiples. L’intellectuel est également découragé dans sa fonction critique et militante par les appâts qu’on offre à son besoin d’action et de considération. Il gêne dans les assemblées où sa parole frise l’insolence et l’hérésie. Une heureuse promotion le transfère dans des bureaux et des cabinets où sa compétence, délestée d’un fâcheux penchant au nihilisme, se fait enfin constructive. Aux intellectuels-potiches – et soumis – qu’affectionnent et certains partis s’ajoutent les intellectuels-technocrates – et soumis – que préfèrent d’autres organisations. Ainsi tout va au plus mal dans le pire des socialismes.» Ibidem, pp. 274-276.. Sur la question du parti proprement dite, l’attitude de l’intellectuel critique restera apparemment contradictoire (mais qui est surtout le résultat d’un manque, celui d’un parti auquel il peut réellement s’identifier) : un plaidoyer permanent pour l’organisation-parti et en même temps, pour l’essentiel, un refus d’adhérer Après un passage au PSB – dans la tendance de La Gauche exclue au congrès des incompatibilités de 1964 et dans la suite immédiate, une adhésion à l’Union de la gauche socialiste (UGS) jusqu’à la prise de contrôle totale de ce mouvement par l’appareil trotskyste. Si Marcel Liebman n’a évidemment jamais confondu anticommunisme et antistalinisme, et bien qu’il se soit plusieurs fois posé la question, les incompatibilités demeuraient trop fortes pour une adhésion au PCB dont il est d’ailleurs peu probable qu’elle fût souhaitée par le parti lui-même. Pour le parti socialiste, outre les raisons d’orientation politique proprement dites – sa critique de la social démocratie est sévère – les raisons de cette abstention résident dans l’argumentation qu’on vient de lire. Il n’ y avait pas de place pour les intellectuels «insoumis» dans le mouvement socialiste. Cette question reste d’ailleurs d’actualité, près de trente ans après ce que Marcel Liebman écrivait à propos du…POB. Le PS d’aujourd’hui ne supporte guère mieux l’esprit critique. La place des intellectuels demeure pour le moins problématique s’ils ne se résignent pas à un rôle d’expertise. Et les éventuelles velléités de contestation politique se voient toujours disqualifiés par des procureurs qui agitent le spectre du populisme ou de l’extrême droite. En France la typologie classique et historique désigne une troisième catégorie d’intellectuels (aux cotés – ou plutôt opposés – aux «intellectuels révolutionnaires» et aux «intellectuels spécifiques») : celle des «intellectuels de gouvernement» qui veulent aussi établir des passerelles entre le savant et le politique mais qui travaillent essentiellement en réseau et se classent aujourd’hui dans la famille des réformistes du centre ou du centre-gauche (autour par exemple des revues Esprit ou Le Débat). En Belgique on parlera plutôt d’«intellectuels institutionnels» ou «intellectuels de cabinet» qui sont au service d’un parti ou d’un pouvoir et ne jouissent d’aucune autonomie. Leur rôle n’est d’ailleurs pas d’apporter un regard critique dans le débat interne (ou externe) ou de susciter une réflexion à long terme mais de fournir des compétences immédiates. La difficulté des relations entre intellectuels et politiques est une très vieille histoire qui n’est pas près de se résoudre et qui ne favorise évidemment pas la stimulation du débat politique.

La revue comme «intellectuel collectif»

La revue est, par excellence, le lieu d’expression premier des intellectuels. De tout temps et en tous lieux. Historiquement, au moment de l’affaire Dreyfus, quand naît le concept même d’«intellectuels», Charles Péguy crée les Cahiers de la Quinzaine. «Cette revue, écrit Gérard Noiriel, peut être considérée comme la première concrétisation de l’ ‘intellectuel collectif’ que vont défendre tout au long du XXe siècle, les universitaires en rupture avec le milieu académique» G. Noiriel, op.cit., p.72… et avec les organisations politiques, a-t-on envie d’ajouter. Pour les intellectuels, la revue est tout à la fois, selon la conjoncture politique, un lieu d’autonomie, de rassemblement, de débat et de repli. Parfois même peut-être, un parti par défaut. Il est en tous cas, effectivement, l’espace privilégié de «l’intellectuel collectif», tribune à la fois de l’engagement et de la liberté. Marcel Liebman n’aura de cesse de collaborer à des revues et mieux encore de contribuer à leur création. Dans son itinéraire, la revue Mai, créée en décembre 1968, reste la plus éclairante de par son style, son contenu et sa composition Nous ne résisterons pas à la tentation de noter, dans le cadre de l’archéologie politico-journalistique,que deux des directeurs de POLITIQUE, et un nombre important de ses collaborateurs de la plus ancienne génération, ont été également partie prenante à Mai. POLITIQUE n’était pas dans le testament mais fait partie, à nos yeux, de l’héritage. Elle illustre bien non seulement l’esprit d’un temps mais l’utilité d’un instrument qui couvre tout à la fois le champ de l’analyse, du débat et de la polémique, toutes choses indispensables à l’irrigation de la politique. Tout a changé et rien n’a changé. Le centre de gravité politique s’est déplacé, l’horizon des espoirs est autre, les rapports de forces sociaux, politiques, économiques ont été bouleversés, les champs d’action ont été modifiés. Tout cela est incontestable mais «20 ans après», parmi d’autres, deux enseignements de Marcel Liebman demeurent des exigences vitales pour la gauche : le combat pour l’égalité et la nécessité de l’intellectuel critique.

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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