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Politique Archives N°36
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Voyage au Türkbeekistan

Rédaction

Pas un jour se passe sans une belle histoire, nourrie d’un grand souffle originaire des vents violents chargés d’histoire de l’Asie mineure, en plein cœur du Türkbeekistan. Cette longue allée commerçante de la chaussée de Haecht allant de Saint-Josse à Schaerbeek en plein centre de Bruxelles est le théâtre public des campagnes électorales au loukoum, des rumeurs de mariage intervillageoises, des alliances et divorces de la communauté turque. Dent en or qui brille, chemise ouverte et moustache de pasha, l’un des seniors envoie une volée ottomane sur la nuque fraîche du serveur de thé. «Allez, tu as du bol, j’ai entendu qu’on allait te marier!». Qui aime bien, châtie bien et fort… La vie de la diaspora turque en Belgique est à l’opposé de celle des ancêtres. De villageois, ils sont devenus des citadins vivant dans la capitale de l’Europe. Ils étaient de petits paysans travaillant la terre et élevant des bêtes, ils sont devenus des commerçants ou salariés, purs produits des années quatre-vingt de la crise économique. Ils vivaient dans des fermettes entourées de grands espaces presque verts, ils vivent maintenant dans des appartements bruxellois entourés d’autres immeubles semblables où il a fallu souvent installer la première douche. D’un niveau d’éducation se limitant souvent à l’école primaire, ils gèrent actuellement un commerce et un ménage en terre étrangère. Après 40 ans de présence en Belgique, les Turcs se remettent à peine du changement radical de mode de vie pour s’intéresser à la citoyenneté. Qui aime bien, s’installe bien… Et pourtant, tout est histoire de perception. Lorsqu’on demande à d’autres minorités ethniques la vision qu’ils ont des Turcs, la réponse est constante. L’illusion d’optique présente la communauté turque comme un bloc monolithique, organisée et capable d’agir en groupe de pression ethnique auprès des autorités belges. Soit exactement la vision que développe de plus en plus la même communauté turque à propos des autres minorités installées en Belgique tout en pressant ses membres d’apporter un soutien indéfectible afin de créer ce «vrai lobby» tant désiré. L’obsession du lobby ancrée dans les esprits tente de créer l’homogénéité à partir d’une si forte diversification. En effet, regardons à travers une analyse croisée la composition de la communauté turque ou turcophone en Belgique. Ainsi, sur l’axe ethnique, on constate une forte diversification des origines (turque, kurde, arménienne, assyrienne,…). Sur l’axe religieux, l’apparente domination islamique en nombre cache souvent les conflits interclaniques et les luttes d’influence entre les différentes obédiences religieuses (tendances étatique, milli görüs, nurcu, suleymanli…). Enfin l’analyse politique (nationalistes, communistes, islamistes, progressistes, libéraux) offre une lecture spécifique pour décoder les activités organisées. Bien entendu, le tout se passe dans ce qu’on appelle l’infrapolitique, cette strate d’activités non visible du grand public et pourtant si forte en tension. ÊEtre d’origine turque en Belgique signifie donc un positionnement sur cette grille hachurée qui en l’espace de quelques temps vous transforme afin de vous préparer à affronter la strate visible, la seule vraie qui compte: l’autre dimension communautaire belge parsemée de conflits linguistiques (francophones-néerlandophones), économiques (wallons-flamands), régionaux (Bruxelles vs Wallonie vs Flandre et vice versa). Qui aime bien, s’amuse bien… En ouverture de ce thème, Pierre-Yves Lambert et Pierre Vanrie tracent les fondements historiques de la Turquie et en décryptent les diverses composantes ethniques et religieuses. Dans la foulée, Murat Daoudov pose son regard sur les différents groupes de population minoritaires vivant en Turquie et en Belgique, pour en faire ressortir leurs rapports avec la communauté turque. Amertume, colère, haine, reconnaissance, le temps a charrié un lot de sentiments souvent âpres entre trois des grandes communautés vivant sur le territoire de l’ancien empire ottoman ; turque, kurde et arménienne. Nous avons tenté une rencontre entre des représentants de ces groupes en Belgique. Une entreprise ambitieuse qui a finalement pu se réaliser…à distance. Pierre-Yves Lambert s’emploie ensuite à présenter les principales étapes de l’ascension politique de la communauté turque de Belgique. Une rapide et glorieuse progression, polychrome sur le plan idéologique et suivie de près par les autorités turques. De leur côté, Dirk Jabobs, Eric Cillessen et Mehmet Koksal tentent de recomposer le réseau associatif turc bruxellois en mettant en évidence les relations politiques à travers une minutieuse recherche. Dispersée sur l’ensemble du territoire de l’Union européenne, la diaspora turque est traversée par des courants religieux multiples. Meryem Kanmaz en décrit les contours et différencie l’islam turc de l’islam européen naissant. Toujours sur le registre religieux, Mehmet Koksal a poussé les portes du nouvel Exécutif des musulmans de Belgique en formation. Pour y découvrir des rapports tendus entre certains représentants musulmans et les autorités belges ainsi qu’une omniprésence d’Ankara dans les négociations Enfin, deux rencontres terminent ce voyage. L’une avec Hüsniye Kardas, styliste, l’autre avec Rabia Kaçar, réalisatrice de documentaires, qui nous content leur enfance et leur parcours d’émancipation à partir de leur communauté d’origine. Le thème a été coordonné par Mehmet Koksal.

Mots-clés : BruxellesImmigration

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