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Le blog-notes d'Hugues Le Paige

Goya : peintre moderne et “collectif “

Hugues Le Paige

Il y a dans l’œuvre et la personnalité du peintre et graveur espagnol des facettes  d’une grande richesse mais aussi très diverses et parfois contradictoires que met superbement en évidence l’exposition « Goya-Génie d’avant-garde, le maître et son école » organisée à Agen jusqu’au 10 février 2020[1]. Le pari n’était pas sans risque pour une ville française moyenne, de mettre sur pied une telle exposition de niveau international. Il est doublement réussi. Le long travail d’Adrien Endefaque, conservateur du Musée des Beaux-Arts d’Agen et Juliet Wilson-Bareau, experte internationale de l’œuvre de Goya a permis d’obtenir aussi bien le concours du Metropolitan Museum de New York, du Prado et des Offices de Florence que de grandes fondations et propriétaires privés. Ce qui permet de présenter 90 œuvres qui n’avaient jamais été réunies et où l’on trouve tableaux et gravures, mais aussi estampes et cartons de tapisserie provenant de l’Atelier de Goya.

« L’atelier de Goya » : cette précision est l’un des thèmes essentiels de l’exposition. Contrairement à l’image forgée par les romantiques, Goya n’était pas un artiste solitaire. Il était entouré de nombreux assistants et élèves. Et tout ce qui sortait de l’atelier était signé du maître, qu’il soit ou non l’auteur direct de l’œuvre. Il y avait là un travail d’École qui, alors, permit aussi à Goya de « commercialiser » l’ensemble de cette production à son nom… et entraîna pour les siècles à venir d’interminables débats.

Juliet Wilson Bareau qui travaille depuis de longues années sur le sujet a précisément souhaité mettre l’accent sur la problématique de l’attribution des œuvres. L’exposition nous éclaire sur le sujet en comparant des œuvres « authentifiées » Goya avec celles réalisées par ses collaborateurs. L’intérêt esthétique et historique de cette recherche ne masque pas les conséquences financières qu’elle peut entraîner. Car si, à l’époque, les acquéreurs payaient le même prix pour toute œuvre sortant de l’atelier Goya, aujourd’hui, comme le souligne l’experte anglaise : « la différence de prix entre un “Goya-Goya” et un “Goya atelier” est énorme. »

Attribué à Francisco José de Goya y Lucientes, Scène des caprices © Musée des Beaux-Arts d’Agen

Le panorama que nous offre l’exposition d’Agen révèle aussi l’extraordinaire diversité dans l’œuvre du peintre de Saragosse. Goya fut tour à tour peintre de la cour espagnole, portraitiste et paysagiste de la vie quotidienne, mais aussi le créateur tourmenté et sulfureux autour du « bien et du mal  », n’hésitant pas parcourir les territoires cachés ou interdits de la société. Ce qui lui vaudra les foudres de l’Inquisition mais lui permettra aussi d’exprimer son style novateur.

Mais c’est sans doute dans la dénonciation des horreurs de la guerre que Goya s’inscrit avec le plus de force dans l’histoire de la peinture. On connaît la célèbre toile « El tres de mayo de 1808 en Madrid, soit “Le trois mai 1808 à Madrid” où Goya montre les soldats français fusillant les prisonniers espagnols. Cette toile du Prado n’est pas visible à Agen, mais les quatre gravures qui font partie de la série les “Désastres de la Guerre” ont une force  de dénonciation que jusque là jamais un peintre n’avait pu exprimer. Massacres de civils, viols, tortures : pour la première fois dans l’histoire de la peinture, la guerre n’est plus héroïque. Goya soutenait les idéaux de la Révolution Française et souhaitait la fin du pouvoir des féodalités espagnoles. Mais patriote il ne pouvait accepter les exactions des armées napoléoniennes. C’est sans doute dans ses peintures et gravures de guerre que Francisco de Goya » exprime sa plus grande modernité.

L’exposition Goya se déroule dans un des plus beaux lieux d’Agen, l’Église des Jacobins datant du XIVe siècle. A priori le lieu ne semblait pas répondre aux exigences des organisateurs. Un remarquable travail muséographique a permis de parfaitement intégrer sous les nefs quatre cubes qui sont autant de salons de peinture déclinant les thématiques de l’exposition, sans oublier des dispositifs numériques et un film en immersion qui rappelle l’ensemble de l’œuvre de Goya. L’originalité de la démarche de cette exposition qui fait rejaillir la modernité de Goya a trouvé là son écrin.

[1] Église des Jacobins, Agen, jusqu’au 10 février 2020

https://www.agen.fr/mes-loisirs/culture/musee-des-beaux-arts-356.html

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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