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Le blog-notes d'Hugues Le Paige

La fin du PCI ou quand le fracas de l’histoire traverse des vies

Hugues Le Paige

C’était il y a trente ans, jour pour jour. Le 12 novembre 1989 — un dimanche — il fait froid à Bologne. Froid, gris, pluvieux. Achille Occhetto, le secrétaire général du PCI se rend à la section de la Bolognina pour célébrer une victoire des partisans en 1945. Les jours précédents, il était à Bruxelles en compagnie de Neil Kinnock, le dirigeant du Labour party. Ensemble ils avaient regardé, subjugués, les images de la chute du mur. Kinnock avait demandé à Occhetto — qui a raconté l’épisode — : « vous allez changer de nom ?  Ce sera très difficile, très difficile… » répond Occhetto[1].

Et pourtant en 14 mois, 4 réunions du comité central et deux congrès, le parti communiste italien qui représentait un tiers de l’électorat et comptait toujours 1 400 000 membres sera liquidé. Il y a évidemment de nombreux facteurs, parfois anciens, qui expliquent l’autodissolution du plus grand PC du monde occidental qui, faute d’alliés, n’avait pu accéder au pouvoir central, mais qui régnait sur de nombreuses villes et régions et avait construit avec succès son hégémonie sur une grande partie de la société et du monde intellectuel. Et pourtant, 30 ans plus tard, on reste encore incrédule face à l’évaporation volontaire d’une machine politique inédite dans son organisation comme dans sa vision du monde.

Achille Occhetto, le 12 novembre 1989

Le 12 novembre 1989 donc, Achille Occhetto — qui avait un passé de gauche au sein du PCI — s’exprime devant un public composé essentiellement d’anciens partisans. « Maintenant, il faut tout changer », leur dit-il, faisant allusion aux bouleversements à l’Est. « Y compris le nom ? » demande un des rares journalistes locaux présents. « Tout est possible » répond le secrétaire général qui n’en avait pas touché un mot à la direction du parti. Peu importe, « la svolta » — le tournant — avait pris son envol. Une des erreurs majeures d’Occhetto fut sans doute alors de lier la volonté de changement du PCI à la faillite des pays communistes. Depuis 1956 et le rapport Khrouchtchev, le PCI avait pris ses distances vis-à-vis de l’URSS. Togliatti avec le « polycentrisme » et la « voie italienne vers le socialisme », Berlinguer qui, le 2 novembre 1977, à Moscou, dans une atmosphère glaciale, avait proclamé devant des Soviétiques médusés : «  La démocratie est la valeur historiquement universelle sur laquelle on peut fonder une société socialiste ». Lors du premier Comité Central (du 20 au 24 novembre 1989) qui suit le « tournant », Pietro Ingrao, leader de la gauche du PCI et opposé à l’abandon du nom et de la référence au communisme, s’exclame «  le communisme italien a été et est quelque chose de différent des partis communistes et des régimes dictatoriaux qu’ils ont imposés à l’Est (…) l’on m’annonce qu’à l’Est des partis communistes sont en train de changer ou changeront de nom. J’ai appris dans ce parti l’autonomie par rapport à l’URSS. Il serait ridicule que je l’abandonne maintenant. » L’historien (et militant politique), Guido Liguori, qui a publié l’un des ouvrages les plus intéressants sur la disparition du PCI[2] se demande : « Le PCI est mort sous les ruines du mur de Berlin ? Ou bien le cadavre fut-il trainé là à dessein, comme dans un roman policier de Manuel Vasquez Montalban ?  Cette question a conditionné le déroulement du débat même si son issue fatale n’en a pas été bouleversée. Après un long débat démocratique qui a impliqué, outre les cadres et les dirigeants, plus de 400 000 militants, c’est à une très large majorité (près de 70 %) que les communistes italiens ont décidé, lors de leur dernier Congrès à Rimini (31 janvier au 4 février 1991), leur propre dissolution.

Enrico Berlinguer, 1977 Modena

Naturellement, la fin du PCI ne s’explique pas par le seul coup de tête de Achille Occhetto. Dès les années 70, et malgré de brillants résultats électoraux, les signes d’une crise émergent. La participation des militants s’effrite, la politique (du maillage) du territoire semble s’épuiser, la PCI gouverne de nombreuses régions et villes, mais butte sur les marches du pouvoir central face au veto socialiste et démocrate chrétien. En 1978, l’enlèvement et puis l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges éloignent définitivement la possibilité d’une majorité PCI/DC. La stratégie du « Compromis historique »[3] basée sur l’alliance des forces populaires et  qui avait été conceptualisée par Berlinguer, en 1973, après le coup d’État au Chili fera long feu. Faute de réponse des alliés potentiels, mais aussi avec la confusion qui s’installera entre le compromis historique et une politique « des deux temps » (sacrifices d’abord, réformes ensuite)[4] théorisée à l’époque par une partie de la sociale démocratie européenne. Il faut aussi ajouter à toutes ces raisons, l’énorme pression qu’exercera la bourgeoise « éclairée »[5] sur le PCI pour qu’il abandonne sa référence au communisme afin de venir au secours d’un état en déliquescence. Enfin le poids croissant des permanents professionnels au sein du parti favorisera aussi une tendance à « l’assimilation » au système. Au sein de la direction, l’aile « migliorista »  («  réformiste) conduite par le futur président de la République, Giorgio Napolitano a dès 1986 demandé le changement de nom du parti. Et puis, tout simplement, la montée et le triomphe de l’ultralibéralisme des années 80 n’épargnent pas le PCI dont une partie des dirigeants font désormais référence à une pensée « post-marxiste ».

Pourtant à partir de 1980, Enrico Berlinguer change de cap. C’est pour celui qu’on appellera le « second Berlinguer » une véritable rupture autocritique. Il s’agit de reconquérir une classe ouvrière que le compromis historique a éloignée du parti et de réaffirmer la « nécessité de dépasser le capitalisme » et la validité du « communisme démocratique ». Ce nouveau cours ne fait pas l’unanimité au sein de la direction du PCI. Berlinguer doit batailler, mais la mort interrompt son combat. Le secrétaire général du PCI meurt le 11 juin 1984, à Padoue, victime d’un accident cardio-vasculaire, en plein meeting pour les élections européennes. Les funérailles de Berlinguer se déroulent à Rome le 13 juin dans une ferveur extraordinaire. Deux millions d’Italiens sont présents. Mais rétrospectivement, ces funérailles résonnent comme l’enterrement du communisme italien. Une époque se clôt : rien ne sera plus jamais comme avant. On ne peut jamais affirmer qu’un homme aurait pu changer le cours des choses, mais il est certain que la disparition de Berlinguer a facilité le dessein de ceux qui pensaient déjà à l’abandon de la référence au communisme.

On l’a vu, la décision de la dissolution a été prise à une très large majorité des militants communistes. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle fut facile. Les débats ont été acharnés et souvent de grande qualité intellectuelle et idéologique. Il y eut des cris et des larmes, des revirements et des désenchantements. Et puis ce travail de deuil et d’abandon a été vécu comme une violence inimaginable chez bien des militants. Des amis se sont disputés à tout jamais, des familles ont éclaté, des couples se sont séparés[6]. Cette implication politique et intellectuelle était aussi affective et émotionnelle. C’est en cela aussi que le Parti Communiste Italien n’était comparable à aucune autre construction politique. D’abord, il était aussi un véritable « intellectuel collectif » au sens gramscien du terme. Il faut avoir assisté à des débats au sein d’une section du PCI pour mesurer combien le parti avait su former des militants qui étaient à la fois dévoués, loyaux, mais aussi lucides et souvent dotés d’un esprit critique que l’on trouve rarement dans les formations politiques. Le PCI a aussi été un formidable instrument d’éducation populaire et une communauté affective dont ne pouvait sortir indemne. Outre un instrument politique, « à la fois une famille et une université » m’ont dit plus d’une fois des militants communistes italiens. Cela expliquera le terrible déchirement personnel que sera pour beaucoup la fin du parti. Quelle qu’ait été, d’ailleurs, leur position dans le débat sur le changement de nom. Bien des militants communistes resteront orphelins et pleureront toujours leur « parti perdu ». Voilà pourquoi on peut dire qu’avec la fin du PCI le fracas de l’histoire du XXe siècle a aussi traversé des vies humaines d’une manière indélébile.

Après la dissolution du PCI, des centaines de milliers de militants s’évanouiront dans la nature. Certains se retrouveront au sein de Rifondazione Communista qui entendait maintenir une identité communiste, mais qui sombra dans l’opportunisme ou le sectarisme. D’autres — la majorité — rejoindront les différents partis qui successivement prendront le relais du PCI  — PDS (Parti Démocratique de la Gauche), DS (Démocrates de Gauche), PD (Parti Démocrate) – dans une lente, mais inexorable évolution vers le social-libéralisme. Mais ceci est une autre histoire. Enfin, pas tout à fait, car la quasi-disparition de la gauche italienne traduit aussi l’incapacité des différents héritiers du PCI à inventer une véritable alternative au « communisme démocratique »[7].

[1] https://rep.repubblica.it/pwa/intervista/2019/11/02/news/occhetto_la_mia_svolta_e_stata_dimenticata_ma_dopo_trent_anni_ne_serve_un_altra_-240100740/

[2]   Guido Liguori, «  Qui a tué le parti communiste italien ? »     357 pages, Éditions Delga, 2011, Paris

 

[3] . Ce « compromis historique » repose sur quatre principes de base : on ne gouverne pas avec 51 % des voix, on ne peut ignorer la moitié du pays qui ne pense pas comme vous, on ne construit le socialisme qu’avec toutes les couches populaires, « l’autre » (c’est-à-dire, en Italie, le catholicisme) est porteur de valeurs fondamentales que le marxisme ne saurait négliger.

[4]  Le PCI accepte en 1976 d’appuyer de l’extérieur un gouvernement de « solidarité nationale ( DC/PSI) pour faire face à la crise économique et au terrorisme

[5] Le libéral démocrate, Eugenio Scalfari, fondateur et directeur du quotidien « Le Repubblica » jouera un rôle important en ce sens.

[6] Ettore Scola a fait un film de ces affrontements personnels sur une question politique « Mario, Maria et Mario » (1993

[7] Pour des analyses plus fouillées de cette période et de ses suites, je renvoie à mes articles de fond  et à mon film documentaire

— « A la recherche du parti perdu », revue Radical, n° 1, 2013, Aden, Bruxelles

— Enrico Berlinguer, austérité et morale, Politique n° 85, avril 2014 :  https://www.revuepolitique.be/enrico-berlinguer-austerite-et-morale/

-Italie : disparition d’une gauche modèle, Politique n° 103, février 2018 : https://www.revuepolitique.be/italie-disparition-dune-gauche-modele/

-« Il Fare Politica – Chronique de la Toscane Rouge 1982-2004 », 2005, 86’, Productions Dérives-Lapsus-RTBF-Arte :  https://www.derives.be/films/il-fare-politica

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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