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Le blog-notes d'Hugues Le Paige

Renzi : les fourberies de Matteo

Hugues Le Paige

« En politique, il y a une seule chose pire que la scission, c’est le chantage », disait Renzi quand il dirigeait le PD. Notre homme a donc évité le pire — encore que — puisqu’il a choisi la scission qu’il préparait depuis des mois. En fait, depuis qu’il n’était plus aux commandes du parti et du gouvernement, après sa lourde défaite aux élections législatives de mars 2018 qui avaient porté au pouvoir les Cinque Stelle et de la Lega.

 

Mural Livorno 2016
“Il mostro di Firenze” associe l’image de Renzi à un célèbre fait divers de la région.

Le parcours de Matteo Renzi est celui d’un homme obsédé par son pouvoir personnel . Cet « homme pressé » issu du scoutisme catholique et de la culture démocrate-chrétienne (celle qui fut violemment anticommuniste) a rapidement grimpé les échelons des différentes formations qui ont incarné le centre gauche à partir de 1996, quand Romano Prodi dirigeait la coalition de « L’Olivier ». Maire de Florence en 2009, le jeune toscan va vite. Il investit le Parti Démocrate pour le diriger. Après un échec face à Bersani, il remporte les primaires du PD dont il devient le secrétaire général en 2013. C’est l’époque où il prône et met en application la « rotomazione » (littéralement la « mise à la casse ») des dirigeants du centre gauche, issus du PCI. On a oublié le succès que Renzi rencontra, alors, auprès de l’intelligentzia italienne postcommuniste et même des vieux militants du PCI qui voyaient en lui le sauveur du « parti ». Ce parti, qui pour eux, quelle que soit son évolution politique de plus en plus inspirée par le blairisme, demeurait LE Parti, héritier de leurs illusions perdues. Le soutien des uns et des autres a laissé des images et des mots qui laissent pantois. Mais Renzi ne se contente pas de mettre à la retraite les anciens dirigeants historiques de la gauche, il s’en prend aussi à ses concurrents et amis. En décembre 2013, il conquiert donc le secrétariat général du parti et assure le Premier ministre PD Enrico Letta de son soutien. Deux mois plus tard, sans aucune consultation électorale, Renzi remplace Letta par le seul vote de la direction du PD. Et cela, sans véritable conflit politique : les deux hommes sont des sociaux libéraux bon teint.

Modernisme sociétal, flexibilité et précarité (son « Job’s Act), anti syndicalisme virulent, hostilité aux corps intermédiaires, partisan du « dépassement idéologique », Renzi préfigure Macron sans avoir eu, jusqu’ici, la capacité de transformer ou de « dépasser » le parti dont il est issu. Le résultat ne se fait pas attendre. Aux Européennes de 2014, Renzi porte le PD à un score historique de 41 %. Il a capté une part importante de l’électorat de la droite berlusconienne qui apprécie sa politique. Succès éphémère et trompeur. Sur l’onde de cette victoire, il organise un referendum constitutionnel qu’il a l’imprudence de transformer en plébiscite. En décembre 2016, la coalition de ses adversaires qui ont eu à subir, pour des raisons différentes, son arrogance lui fait mordre la poussière. Comme tous les sociaux libéraux en Europe, il s’est coupé des couches populaires. Durant la campagne référendaire, Renzi avait déclaré à propos des syndicats : « Ils sont figés dans le passé. Dans les smartphones, ils cherchent la fente pour introduire le jeton de téléphone… » « Nous avons trouvé la fente » dira un dirigeant de la CGIL après le résultat du referendum.
« Si je perds, je m’en vais », avait dit Renzi donnant une raison supplémentaire à ses adversaires de se mobiliser. Il ne partira pas vraiment. Il passe la main à Paolo Gentiloni, copie politique conforme, à la tête du gouvernement, mais il garde le secrétariat général du PD. En février 2017, courte manœuvre de démission et de réélection à ce poste, question de réassurer son autorité battue en brèche. Départ de l’ancienne garde du PD issue du PCI (Bersani, D’Alema et consorts) qui crée Liberi e Uguali . Le scrutin de mars 2018 est catastrophique pour le centre (gauche) et la gauche alternative dont la totale incapacité à créer une alternative a ouvert la voie au succès des populistes qu’ils soient antisystèmes ou d’extrême droite.

À partir de là, la résolution de Renzi est claire : il prépare la scission. Un jour il dénie, un autre il évoque la création d’un « nouveau sujet politique ». Mais il veut partir sur une victoire politique, une victoire tactique s’entend. Quant à la mi-août (le sacré « Ferragosto » italien), Salvini déclenche la crise, Renzi, habile tacticien, saisit l’opportunité. Pour écarter le « Capitaine », il propose une alliance avec ses ennemis jurés des Cinque Stelle et l’impose au secrétaire général du PD, Nicola Zingaretti qui souhaitait, lui de nouvelles élections. Renzi voulait les éviter à tout prix, craignant de perdre l’essentiel de ses troupes parlementaires qui n’auraient plus eu l’aval de la direction du PD. Finalement, il quitte donc le PD, crée de nouveaux groupes parlementaires, garde ses ministres dans le gouvernement Conte qu’il assure de son soutien, conserve des fidèles au sein du PD. Il peut donc jouer sur tous les tableaux en attendant de créer son nouveau parti. Pour justifier son départ, Renzi ne met en avant aucune divergence politique (c’est lui qui a porté la majorité sur les fonts baptismaux…). Mais il dit clairement : « Le Pd est né comme une grande intuition d’être un parti à l’américaine capable de se reconnaître dans un personnage charismatique et fondé sur les primaires . Qui a tenté d’interpréter ce rôle a été défait par le feu ami. » Et, en effet, sur le temps long, Renzi n’a pas été en mesure d’imposer son pouvoir personnel sur le parti. Au-delà de la personne, cette nouvelle crise illustre les contradictions du PD comme projet politique. Les alliances entre le centre gauche, le social-libéralisme et les courants « modérés » (comme on dit en Italie pour parler d’un certain centre droit) qui ont présidé à la naissance de ce parti volent aujourd’hui en éclat. Renzi tentera d’en récupérer l’essentiel. Le PD est face à des choix vitaux. Retrouver une identité de gauche ou sombrer. La confusion politique et idéologique qui y règne laisse place à tous les doutes.

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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2 contributions pour "Renzi : les fourberies de Matteo"

  • Bonjour,
    C’est toujours un plaisir de lire vos analyses de la situation italienne.
    Ce n’est pas une contribution que je vais formuler, mais une interrogation peut-être naïve à vos yeux, mais sincère pour ce qui me concerne.
    Si nous sommes bien d’accord que la Lega (Salvini), le mouvement Cinq étoiles, et le PD de Renzi ne constitue pas une solution, que reste-t-il aux Italiens? Et nous pourrions étendre la réflexion aux prochaines élections en Espagne?
    Vers qui faut-il se tourner?
    J’ai, parfois, une curieuse impression en vous lisant. Il ne resterait que le suicide “démocratique” du peuple italien, à savoir, laisser le peuples aller jusqu’au bout en donnant les pleins pouvoirs à Salvini lors des prochaines élections.
    Mais peut-être que le modèle “démocratie” est mort ou en train de mourir?

    1. Désolé de répondre tardivement mais votre commentaire s’était perdu dans les arcanes du site… Un commentaire qui m’interpelle évidemment. Sur l’aspect ponctuel des choses d’abord : sans doute, en effet, fallait-il avant tout éviter des élections qui auraient porté Salvini au pouvoir et la coalition (aussi contre nature à mes yeux) PD-M5S était la seule en mesure de le faire. Mais régler un problème en évitant des élections n’est jamais une véritable solution c’est plutôt un aveu d’échec. De plus, cette coalition de circonstances n’est porté ni d’un projet, ni d’une vision commune et le risque l’éclatement au moindre débat de fond. On vient de voir que l’adoption de la réforme constitutionnelle qui réduit le nombre de parlementaires ne s’accompagne d’aucun projet sur l’évolution de la démocratie parlementaire et ne s’accompagne pas d’une modification indispensable de la loi électorale. Le PD qui s’était toujours prononcé contre a offert son soutien dans le cadre d’un échange de bon procédé avec son partenaire qui avait absolument besoin d’un succès politique. Plus fondamentalement, je pense, en effet,, qu’il n’y a pas, actuellement d’alternative à gauche. La gauche italienne en est à l’année zéro. Tout est à reconstruire et cela prendra du temps ce qui ne veut pas dire, pour autant, que le “suicide” soit la seule solution. J’ai essayé de faire le bilan de cette gauche l’an passé dans une enquête parue dans Politique ( https://www.revuepolitique.be/italie-disparition-dune-gauche-modele/ ). J’essaie, pour ma part, d’affiner cette analyse et d’interroger cette gauche qui fut jadis un modèle. La suite dans d’autres publications… Merci de votre intervention

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