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Colombie : travailleurs flottant à la dérive

Rédaction

En quelques années, le paysage colombien s’est métamorphosé. Dans la région du Curvarado, au nord du pays, des villages entiers ont disparu et des paysans ont été expatriés au profit de grandes plantations de palmes africaines, où ils sont aujourd’hui exploités. En pleine course aux agrocarburants, à quel prix la Colombie tirera-t-elle profit de ce nouvel or vert ? Reportage.

Il y a 10 ans, les habitants du Curvarado, au nord de la Colombie, n’avaient jamais vu de palmiers africains. Les paysans de la région, descendant d’esclaves, cultivaient le riz, le maïs et les bananes pour se nourrir. La terre, arrosée par les averses quotidiennes, leur donnait les fruits qu’ils vendaient au reste du pays. Les seuls palmiers qu’ils connaissaient poussaient dans la forêt tropicale, où le soir on pouvait entendre le jaguar et les singes, juste avant que le soleil se cache derrière les collines de l’Uraba, région voisine. À cette époque-là, le village d’Andalucia possédait une cinquantaine de maisons, un centre de santé et une école. La salle de classe venait d’être refaite. Sur la place principale, les hommes jouaient au football. Il y avait une rivière, enjambée par un pont, et deux petits étangs où les paysans pêchaient du poisson pour le repas du soir. Chacun avait son lopin de terre ou son négoce, une épicerie ou un café. La guérilla marxiste des Farc, Forces armées révolutionnaires de Colombie, venait troubler cette apparente quiétude. D’Andalucia, il ne reste rien aujourd’hui. La route pour se rendre au village a disparu, les étangs ont été séchés, les maisons détruites. Par dessus les ruines, plusieurs centaines d’hectares de palmiers à huile ont été plantés. Rien n’a été épargné, même pas le cimetière. Les pierres tombales ont été retournées par des bulldozers et entassées dans un petit carré de terrain visité de temps en temps par Jorge Elias Lopez, l’un de ceux qui avaient fondé le village en 1963. Armé d’une machette, il défriche régulièrement ce qu’il reste du cimetière : des croix brisées, où l’on devine à peine le nom des familles, des caveaux cassés, des lambeaux de vêtements et quelques ossements. «Tout est fichu. Ils n’ont même pas respecté les morts. Tout ça pour quoi ? Pour la palme !», lance le vieil homme en désignant les arbres épineux qui poussent à perte de vue. Au loin, le bruit des tronçonneuses trahit l’avancée des plantations. La forêt, d’une biodiversité unique au monde, a reculé de 4000 hectares dans la région. Et la coupe devrait continuer : la Colombie veut devenir l’un des premiers producteurs d’huile de palme au monde, suivant le modèle de l’Indonésie et de la Malaisie, pour produire du biodiesel et se placer sur un marché mondial en pleine croissance. Quelques trois millions et demi d’hectares de plantations sont en projet sur la côte pacifique, dans le nord et dans les grandes plaines de l’est du pays.

Une population abusée

Pour concurrencer l’Asie et tirer profit de ce nouvel or vert, les investisseurs colombiens avaient besoin de terres. Dans le Curvarado, comme dans bien d’autres régions du pays, elles ont été obtenues par la force. En 1997 et 1998, les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) ont fait leur entrée dans l’Uraba, pour nettoyer la région de toute présence rebelle. Avec la complicité de l’armée colombienne, ces milices illégales ont tué et chassé de leurs fermes des centaines de paysans, accusés d’aider la guérilla. Les habitants, terrorisés par les «coupeurs de tête», ont abandonné leurs villages. Rosa Mosquera a fait partie de ces exilés et se souvient de cette période sanglante. «Il y avait des morts chaque jour, mais nous voulions rester chez nous. Puis, notre voisin a été assassiné. Les paramilitaires l’accusaient d’avoir vendu des vivres à la guérilla. Il a été tué un vendredi. Le lendemain, un client est allé chercher des cigarettes et a retrouvé son épicerie saccagée. J’ai dit à mon père : ‘S’ils ont tué Justo Reyes, il faut partir’, et nous avons fuit. Nous avions ici tout ce qu’il fallait pour vivre : des poules, des cochons, du riz, du maïs. Pendant un temps nous venions à la ferme pour sauver le peu qu’il nous restait, mais les paramilitaires ont mis un barrage sur la route et nous ont dit de ne plus revenir». Durant 10 ans, Rosa a vécu dans un bidonville de Belén de Bajirá, la ville la plus proche. Ses voisins ont suivi le même chemin, certains forcés de vendre leurs terres aux paramilitaires pour une bouchée de pain. «On nous disait : ‘Ou vous vendez maintenant, ou on achètera le terrain encore moins cher à votre veuve. À vous de voir…’» , raconte Jose Antonio Correa, ancien habitant d’Andalucia.

Perdus dans un désert vert…

Quand les armes se sont tues et que les familles ont osé revenir, leurs maisons avaient disparu et les terrains étaient envahis de palmiers. Une poignée de paysans, accompagnée par l’Ong Justicia y Paz, s’est réinstallée dans ce désert vert. Selon la loi, ces territoires, propriétés traditionnelles des communautés noires, ne peuvent pas être occupés ou vendus. Les tribunaux ont donné raison aux villageois contre 23 planteurs de palme, qui sont censés rendre les parcelles volées ou illégalement achetées. Sur le terrain, cette décision de justice est restée lettre morte, mais, en 2006, les paysans ont commencé ensemble à couper et brûler des palmiers, pour replanter leurs cultures vivrières. «Les contremaîtres nous ont envoyé la police, mais nous n’avons pas cédé», explique le fils de Rosa Mosquera, qui vit aujourd’hui sur une partie de sa ferme retrouvée. Beaucoup n’ont pas encore pu récupérer leurs biens, et leur combat continue malgré les menaces et la surveillance étroite des anciens paramilitaires restés dans la région. «Ces paysans ne comprennent pas où est leur intérêt, ils feraient mieux de travailler dans les palmiers plutôt que de détruire les cultures. La palme, c’est le développement. Ici, nous employons 170 personnes», explique Boris Pitalua, contremaître de l’entreprise Palmas del Curvarado, tout en surveillant les journaliers charger le fruit des palmiers dans les camions qui partiront un peu plus tard vers les usines d’extraction d’huile. En aparté, beaucoup se plaignent de leurs conditions de travail. «C’est difficile, et nous sommes mal payés», explique l’un d’entre eux en essuyant les rigoles de sueur qui coulent sur son visage.

…et loin d’un travail décent

À quelques kilomètres de là, dans la ville de Belén de Bajirá, où les entreprises se sont installées pour exploiter les plantations, la pauvreté est criante. Attirés par le mirage des palmiers à huile, des centaines de travailleurs flottants, parfois chassés d’autres régions par la violence, sont venus s’installer il y a quelques années dans des baraques de fortune entassées à l’entrée du petit bourg. Le quartier s’appelle «ciudad plastico» ou «ville plastique», comme les bâches qui servent de toit à ces familles pauvres. Tous les adultes en âge de travailler, ou presque, sont journaliers dans les plantations, sans protection sociale et sans emploi fixe. Depuis plusieurs mois, leur situation s’est dégradée : les palmiers d’Urapalma, l’une des plus grosses entreprises de la région, auraient été attaqués par une maladie. Les soucis juridiques avec les communautés noires du Curvarado n’ont rien arrangé. La production était quasiment stoppée il y a quelques mois. Pour les travailleurs, employés au gré des récoltes, la situation est catastrophique. Certains ont quitté le village pour survivre. Quant à ceux qui sont restés et travaillent pour d’autres planteurs, ils attendent parfois durant des mois que la paie tombe. «À cause des procès, nous avons eu des problèmes de trésorerie», expliquait, stoïque, l’un des ingénieurs de Palmas del Curvarado début juin 2008, alors que ses journaliers n’avaient pas été payés depuis trois mois. Quand ils le sont, une partie de la paie est versée sous forme de bons d’achats, valables dans des boutiques choisies par l’entreprise. Dans ces épiceries, le litre de lait ou la farine de maïs valent jusqu’à 20% de plus qu’au marché. Un prix que les journaliers, clientèle captive, sont forcés de payer. La peur les empêche de se défendre : en mai 2008, un syndicaliste du secteur a été assassiné dans une autre région de culture. Pendant ce temps-là, à Bogotá, la Fédération des palmiculteurs annonçait une augmentation de sa production et l’inauguration de cinq raffineries destinées à produire du diesel. Ses dirigeants croient qu’un jour la Colombie sera la nouvelle grande puissance des agrocarburants sur le continent. À quel prix ?

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