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Et Octobre 17 a aussi enfanté en Belgique…

Hugues LE PAIGE

La révolution d’octobre 1917 a marqué de son empreinte le XXe siècle. On peut considérer que la naissance de la Russie communiste, enfantée dans (et en partie par) la Première Guerre mondiale a façonné ce que l’historien Eric J. Hobsbawm appelait le « court XXe siècle » (1914-1991)[1]. Le centenaire d’Octobre a vu l’édition (ou la réédition) d’un nombre incalculable d’ouvrages de valeur historique très inégale, mais qui couvrent largement les différentes facettes de cette expérience unique : la tentative d’instauration d’un régime socialiste et d’une alternative au capitalisme… et son échec. Il n’est pas question ici d’en faire le bilan, mais plutôt de se demander quelles furent les conséquences de cette révolution bolchévique en Belgique. Si dans le passé des travaux universitaires et des études historiques ont évoqué la question, aucun ouvrage récent n’y a été consacré. La réédition du livre de Claude Renard, « Octobre 1917 et le mouvement ouvrier belge »[2], publié pour la première fois en 1967, n’en a que plus de prix. Claude Renard, dirigeant historique du Parti Communiste Belge, né en 1926 est aussi féru d’histoire. Et c’est donc avec ce double regard d’homme politique engagé et d’historien qu’il analyse le contexte et les conditions de la naissance du Parti Communiste Belge (1921). Pour l’historien Jean Puissant qui signe la préface de l’ouvrage, « l’approche (de Claude Renard) est restée originale et mérite d’être représentée au public belge». Pour préciser son point de vue, Jean Puissant ajoute que « la première partie du livre consacrée à la faillite de la IIe Internationale, l’affrontement des impérialismes à l’origine de la guerre appartiennent à la vulgate communiste depuis les origines. Elle reste le témoignage fort de la vision d’un jeune et prometteur cadre communiste de l’époque ». « Vulgate » sans doute, mais à la lecture du texte, on peut se dire que celle-ci comportait, dans le domaine, des éléments d’analyse qui sont restés précieux pour la compréhension de l’époque.

Claude Renard et Jean Puissant lors de la présentation de l’ouvrage

Claude Renard a donc publié la première édition de son livre en 1967. La date compte. Il en convient lui-même dans sa postface : un an plus tard, en 1968, après l’invasion russe de la Tchécoslovaquie, il ne l’aurait pas écrit de la même manière. Renard ajoute que s’il était paru alors, sa « conclusion eut été plus nuancée, même s’il fallut un certain temps pour entrevoir dans cette affaire un signe avant-coureur du processus de délitement qui allait aboutir in fine à l’échec définitif de ce qu’on avait cru pouvoir appeler le « socialisme réalisé ».

Malgré ces réserves et sans faire d’anachronisme, l’ouvrage de Claude Renard demeure au niveau de l’analyse et du témoignage, un élément essentiel pour comprendre la genèse du mouvement communiste belge qui, bien que nettement plus minoritaire qu’en France ou en Italie, jouera un rôle non négligeable sur le plan politique et social dans l’entre-deux guerre et jusqu’au début des années 60.

Reniement et opportunisme

L’histoire de la faillite de la IIe Internationale emportée par le tourbillon sanglant de 14-18 entame l’ouvrage. On sait que les partis socialistes, en dépit de leurs engagements antérieurs, ne résistèrent pas au nationalisme exacerbé et même au chauvinisme dévastateur et que chacun d’eux se mit au service de « son  impérialisme belliciste », parfois avec un jusqu’au-boutisme que l’on peine à imaginer un siècle plus tard. Pour Claude Renard qui s’en réfère à Lénine, l’opportunisme et le réformisme qui dominent alors les partis socialistes expliquent largement le reniement de l’internationalisme, et cela, en particulier pour la Belgique. « L’exemple belge, écrit Renard, est (donc) très révélateur de la manière dont l’opportunisme et le réformisme étaient devenus, à la veille de la guerre, la tendance dominante de presque tous les partis affiliés à la IIe Internationale. Point de reniements spectaculaires. Une progression lente et sûre sous le manteau de multiples équivoques. »[3]. Certes le POB est clairement un parti réformiste, parlementariste, fondamentalement pragmatique — en dépit de discours teintés de marxisme —, bâti sur les coopératives et les mutuelles et dont les syndicats constituent la base de masse.[4] L’immense majorité du POB se reconnaît dans le socialisme de guerre dont Jules Destré se fera le héraut et Renard de noter que la « germanophobie sera la base principielle de toutes les délibérations du Conseil général du POB qui continue à se réunir plus ou moins clandestinement ».[5]L’auteur reconnaît cependant que face à l’invasion allemande et au comportement de l’occupant, le POB « se trouvait dans les conditions les moins favorables pour résister au courant chauvin ». Il est vrai que  « la Belgique est le seul pays (quasi) totalement occupé et Bruxelles, la seule capitale dans ce cas », précise Jean Puissant qui ajoute justement : « Jamais les Belges n’ont été aussi Belges qu’en 1914-1918 ». C’est dans ce même contexte que le POB qui aspire à son intégration dans le système entre dans le gouvernement d’« Union sacrée » qui siège au Havre. À partir de janvier 1916, Émile Vandervelde est membre du gouvernement. Ce sera la première collaboration ministérielle entre les partis bourgeois et les socialistes : « le ministérialisme, jadis honni, avait trouvé sa réhabilitation et sa voie royale dans les élans du patriotisme », commente Claude Renard. Et il aura encore de beaux jours devant lui.

La « peur de la contagion »

En temps de paix, l’internationalisme a toujours été minoritaire, sinon marginal, au sein du mouvement ouvrier belge. Avant 1914, le syndicaliste Joseph Jacquemotte et son journal « L’Exploité » organe des syndicats révolutionnaires belges deviendront la seule réelle opposition de gauche au sein du POB, et, avec eux, quelques groupes dont celui des JGS (Jeunes Gardes Socialistes) de Gand incarneront le courant internationaliste. Les horreurs d’une guerre qui se prolonge sans fin et l’explosion de la révolution d’octobre seront à l’origine du réveil de cet internationalisme consubstantiel au mouvement ouvrier. « La révolution d’Octobre, écrit le dirigeant communiste belge, (leur) apportait un argument décisif contre la thèse révisionniste[6] selon laquelle la puissance acquise par le capitalisme obligerait les partis ouvriers à “s’adapter” à lui ». Par ailleurs, l’existence même de la Russie soviétique fait naître au sein de la bourgeoisie européenne (et d’une partie de la social-démocratie) la « peur de la contagion » et va peser sur l’obtention de réformes politiques et sociales réclamées depuis longtemps par les partis ouvriers. Elle jouera certainement lorsque le 12 novembre 1918 à Lophem sous l’égide du roi Albert les négociations tripartites (catholiques, libéraux, socialistes) aboutissent à un accord sur le suffrage universel simple (pour les hommes) et à la promesse de quelques grandes réformes (comme la journée des 8 heures) pour lesquelles il est vrai le POB et les syndicats avaient mené de grandes grèves depuis 1893.

Si la victoire des bolcheviks à Moscou n’est pas pour rien dans ces avancées, la bourgeoisie « éclairée » savait aussi qu’elle devait lâcher du lest si elle voulait assurer la paix sociale au lendemain de l’armistice. Et si cet appoint d’Octobre aux succès du POB est incontestable, il n’empêchera pas des dirigeants du POB de mener de violentes campagnes antibolchéviques et contre-révolutionnaires. Pour Destrée, rappelle Renard, Lénine n’était qu’« un homme du peuple quelconque où il y aurait eu du Mongol et du Boche ». Quant à de Brouckère, il assimilait le bolchévisme à une « déformation asiatique et barbare d’une conception européenne et civilisée » du socialisme.[7]

« Un rayon de lumière »

Cependant le climat va évoluer. La direction du POB doit tenir compte de la sympathie manifestée envers la révolution d’octobre par une partie de ses militants et de sa base ouvrière. En août 1918, le Bureau du POB prend même l’initiative de publier une brochure de 80 pages intitulée « La Révolution russe » avec une préface de Joseph Wauters. Le texte comporte encore de nombreuses critiques à l’encontre des bolchevicks, mais le jugement sur la révolution est « globalement positif ». Ce qui fait dire à Claude Renard : «  Malgré son ambiguïté ; malgré ses imperfections (…) La Révolution russe eut le mérite de laisser filtrer, avec la caution du Parti Ouvrier, un premier rayon de lumière sur les buts véritables de la révolution. »[8] Renard précise que cette brochure largement diffusée permit « la localisation des points d’impact de la révolution » dans nos régions et d’identifier les groupes « qui, tant bien que mal, avaient déjà relevé le drapeau de l’internationalisme ». L’identification et l’analyse de ces groupes travaillés par les débats sur le pacifisme, l’internationalisme et la révolution d’octobre sont, comme l’indique Jean Puissant dans sa préface, « la partie la plus originale de son travail. Faisant œuvre d’historien, il se base, comme responsable de la “Fondation Jacquemotte” qui vient d’être créée, [9] sur les premiers fonds d’archives réunis qui constituent l’amorce de ce qui est devenu aujourd’hui le CARCOB (archives communistes). Mais Renard recueille aussi les témoignages précieux des acteurs communistes encore en vie (Félix Coenen, Georges van den Boom et Oscar Van den Sompel). Ce qui permet à l’auteur de s’attarder sur l’action de la JGS, mais aussi sur celle de militants syndicaux dont Joseph Jacquemotte qui joueront un rôle essentiel dans la fondation du Parti Communiste de Belgique.

Une étape déterminante

L’étape suivante sera la création de la IIIe Internationale – L’Internationale Communiste (IC) ou Komintern — fondée à Moscou en mars 1919 sous l’égide de Lénine. Mais Claude Renard indique sans ambages et dans l’esprit communiste de l’époque qu’“à partir d’octobre 1917, la lutte des classes, l’internationalisme prolétarien et la défense de la révolution soviétique deviennent des notions absolument inséparables. Rien ne pouvait être plus important pour la cause du socialisme, ajoute-t-il, que l’affirmation concrète de la solidarité des gauches ouvrières de tous les pays avec le premier État socialiste au monde, contre lequel se dressait toute la réaction internationale en armes.”[10] Et c’est bien cette solidarité absolue envers l’URSS, au détriment parfois de leurs propres intérêts qui sera la marque des Partis communistes qui vont adhérer à partir de 1921 à l’IC. Confirmant l’imagerie communiste, Claude Renard indique encore que la création de l’IC “fut aussi l’acte par lequel (ces) ouvriers manifestèrent leur volonté d’apprendre à vaincre.” En tous cas, il s’agira bien d’une rupture radicale avec les pratiques des vieux partis ouvriers et qui laissera “des fractures douloureuses et durables”.

 

Joseph Jacquemotte

La constitution du Parti belge ne sera pas un long fleuve tranquille. Jusqu’aux 3 et 4 septembre1921, date de la fondation officielle du Parti communiste de Belgique, une confusion certaine règne sur le sort de différents groupes, le plus souvent issus de la JGS, qui se proclament “communistes” tant en Flandre et en Wallonie qu’à Bruxelles. Groupes très minoritaires où l’on trouve aussi des anarchistes ou même, en Flandre, des activistes flamingants qui, en dehors de leur radicalisme, n’ont pas vraiment de liens avec la ligne de l’IC. Finalement en 1920, “L’Ouvrier Communiste” un journal et un groupe dirigé par War Van Overstraeten et les anciens JGS gantois unifient les différents groupes wallons et flamands et forment un premier Parti Communiste Belge reconnu par l’IC. Pendant ce temps, Joseph Jacquemotte et ses amis de L’Exploité continuent à se battre à la gauche du POB. «  Dès l’armistice, écrit Claude Renard, Jacquemotte et ses compagnons s’étaient élevés contre la participation des socialistes au gouvernement en montrant qu’elle remettait la bourgeoisie en selle et qu’elle risquait de transformer le POB en aile gauche du parti libéral pour un demi-siècle.” Fer de lance de l’opposition interne, les Amis de l’Exploité sont en butte aux mesures disciplinaires et aux menaces d’exclusion brandies par la direction du parti. Joseph Jacquemotte a une préoccupation essentielle : dans un rapport de l’aile gauche du POB à l’IC, il insiste sur la nécessité de continuer la bataille au sein du POB «  jusqu’au moment, dit-il, où nous serions suffisamment forts pour agir et constituer un parti communiste ayant dès ses débuts, une influence sérieuse sur les masses prolétariennes.”. Mais Jacquemotte est conscient de la difficulté de la tâche. Il évoque, dans un autre rapport à l’IC “la position extraordinairement arriérée du prolétariat belge” qui se traduisait notamment, ajoute Renard, par le fait que les syndicats se trouvaient sous la coupe d’un groupe parlementaire assumant à lui seul toute l’activité politique du parti. »[11] Finalement le 29 mai 1921, la rupture est consommée. Lors de leur IIIe congrès, les Amis de L’Exploité prennent acte de leur exclusion du POB et fondent le Parti Communiste belge. Mais le groupe a perdu bon nombre de ses partisans. L’IC exige la fusion des deux partis communistes belges. Elle aura lieu les 3 et 4 septembre 1921 à Bruxelles dans des conditions difficiles avec des réticences de part et d’autre. Et puis surtout le rêve de Jacquemotte de fonder un parti « ayant une influence sérieuse sur les masses » s’est évaporé. Le parti ne rassemblera que quelques centaines d’adhérents fondateurs. Ce point de départ pèsera lourd sur son avenir. Mais ceci est une autre histoire…

Dans la postface de cet ouvrage qui demeure un instrument indispensable à la connaissance de l’histoire du mouvement ouvrier belge, Claude Renard conclut  ainsi : « malgré ses dimensions relativement modestes et une crise de “croissance” due en partie au conflit Staline-Trotsky, le PCB, fondé en 1921, devint progressivement un parti capable de jouer un rôle non négligeable sur la scène politique du pays. On put le constater, dès 1932, à l’occasion d’une grève générale des mineurs. »

 

 

[1] Eric J. Hobsbawm, «L’âge des extrêmes — Histoire du court XXe siècle », Éditions Complexe — Le Monde Diplomatique, 810 pages, 2000.

[2] Claude Renard, « Octobre 1917 et le mouvement ouvrier belge », Préface de Jean Puissant, Memogrames (Les éditions de la Mémoire) et Carcob (Archives communistes), 159 p, Arquennes-Bruxelles, 2017, 19,00 €.

[3] « Octobre 17… », Op. cit. p. 24.

[4] Sur l’histoire et la nature du POB voir Marcel Liebman, « Les socialistes belges (1885-1914) » ainsi que « Les socialistes belges (1914-1918) – Le POB face à la guerre» qui viennent d’être réédités par Couleur livres et dont nous reparlerons bientôt ici.

[5] Op. cit., p. 28.

[6] « révisionniste » est utilisé ici dans le sens que lui donna le dirigeant social-démocrate allemand Eduard Bernstein qui dans les années 1890 met en cause la perspective révolutionnaire du marxisme.

[7] Op. cit., p. 71.

[8] Op. cit., p. 75.

[9] On est en 1967.

[10] Op. cit., p. 91.

[11] Op. cit., p. 129.

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de « Politique »

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