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Politique Archives N°53
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Fredric Jameson, le postmodernisme, nouvelle frontière du capitalisme

Gabriel MAISSIN

À propos du livre de Fredric Jameson, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif (Paris, 2007).

Il est paradoxal que l’un des plus grands succès littéraire et cinématographique de notre époque soit une série de romans magiques: les aventures du fameux Harry Potter. Le paradoxe ne tient pas à la qualité intrinsèque de cette œuvre, mais bien au fait qu’elle surgit dans une période qui a fait du «désenchantement du monde» sa catégorie centrale. De Marcel Gauchet à Francis Fukuyama, ils sont légions les auteurs qui nous annoncent que les temps sont mûrs pour regarder le monde sans les lunettes des idéologies et des «grands récits». Démocratie libérale et marché nous offrent le véritable génome de nos sociétés postmodernes, un décodage plus fin est en cours, mais l’essentiel est là. En France, François Lyotard forgeait dès 1979 les contours de cette condition postmoderne en nous invitant à prendre congé de la période ouverte par l’époque des Lumières Fr. Lyotard, La condition postmoderne, Éditions de minuit, Paris, 1979. Après Auschwitz et le Goulag, la modernité (progrès, nation, sujet, œuvre…) est délégitimée. La faillite des grands récits idéologiques clôture à la fois les comptes du passé et scellent toute projection dans l’avenir. Il s’agit d’ouvrir une nouvelle époque, celle de la postmodernité : une sorte de présent éternel s’installe avec en son centre l’insoutenable légèreté de l’individu. Pour Frederic Jameson, le postmodernisme est la logique culturelle du capitalisme tardif. Il s’agit de décoder sous ce vocable une véritable révolution culturelle, intrinsèquement liée à la vitalité insolente du capitalisme du dernier quart de siècle. Son objectif théorique n’est ni d’être un avocat du concept de postmodernité, ni de le déconstruire. En le prenant «tel qu’il se manifeste» tant dans les productions culturelles que sur le plan théorique, il cherche à cerner ce moment historique où «marché et culture fusionnent». La démarche de Jameson est particulière dans la mesure où son fil à plomb consiste à décrire et à analyser l’ensemble des phénomènes culturels qui succèdent à la modernité. Ce qui le conduit à privilégier une périodisation historique : le postmodernisme correspond à une étape du développement capitaliste, qualifié en référence explicite à Ernest Mandel E. Mandel, Le capitalisme du troisième âge, Paris, 1972, réédition 1999. Voir l’analyse dans le n° 42 de Politique (décembre 2005) de tardif, dont il en est l’expression sur le plan culturel.

Formes et contenus

Il y a cependant une difficulté à se plonger dans l’ouvrage de Jameson. Certains chapitres sont des synthèses théoriques, d’autres sont des analyses d’un domaine particulier de la production culturelle : cinéma, architecture, vidéo. Mais, alors que la dispersion des études de cas aboutit souvent à un éclatement des interprétations, Jameson tente de maintenir «une totalité» d’interprétation qui doit en définitive nous laisse voir la postmodernité comme une seconde peau culturelle d’un système, «qu’il faut appeler par son nom» : le capitalisme. S’interrogeant sur l’émergence et la généralisation de nouvelles formes de la production littéraire, médiatique ou architecturale, il souligne la fascination des postmodernes pour «ce paysage dégradé de la pacotille et du kitsch : la culture des séries TV et du Reader Digest, la publicité et les motels, les spectacles de second ordre et les films hollywoodiens de série B, la soi-disant paralittérature avec ses romans de gare .….». Cette fascination est le résultat de l’effacement de la vieille opposition (essentiellement moderniste) entre grande Culture et la culture dite commerciale, la culture de masse. Cette rupture dans le domaine de la critique n’est pas une simple affaire culturelle, elle coïncide aussi avec l’émergence de courants plus ambitieux en sociologie : ceux de la société postindustrielle. Alain Touraine en France et Daniel Bell La société post-industrielle de Touraine paraît en 1969 et l’ouvrage de Bell en 1973. Déjà en 1960, celui-ci avait publié The end of Ideology aux États-Unis en sont les protagonistes les plus en vue. S’ouvre alors une période durant laquelle s’épanouissent toute une série de redéfinition du type de société : société de consommation, des médias, de l’information… La caractéristique essentielle de ces théories était de démontrer en quoi «cette nouvelle organisation sociale .…. n’obéit plus .…. au primat de la production industrielle et à l’omniprésence de la lutte des classes». Or ces théorisations apparaissent à la fin des trente glorieuses. Ce qui a permis soit d’en nier virulemment la portée comme le fit une grande partie de la gauche marxiste, soit de s’en saisir pour élaborer progressivement ce qui apparaîtra comme le courant de la «troisième voie» qui sera réactualisé dans les années quatre-vingt par Anthony Giddens A. Giddens, Capitalism and Modern Social Theory, 1971. Pour Jameson, cette périodisation n’est pas fortuite. Il montre par exemple qu’à la période d’un capitalisme impérialiste de la première moitié du XXe siècle correspondait dans la production esthétique le «modernisme». Les projets architecturaux d’un Le Corbusier sont «comme des immenses structures utopiques qui voguent comme autant de paquebots sur le paysage urbain d’une ancienne terre déchue». On peut se représenter facilement cette fascination moderniste avec ces affiches de locomotives aérodynamiques vantant la rapidité des déplacements, les flèches architectoniques rappelant les ailes de l’avion ou la fusée, ou la définition de la ville comme «machine à habiter». Mais si le modernisme avait cette capacité de montrer, «il saute aux yeux que la technologie de notre propre moment ne possède plus cette aptitude à la représentation .…. l’ordinateur, dont la coquille extérieure n’a de pouvoir ni emblématique ni visuel ou encore .…. la télévision qui n’exprime plus rien, mais au contraire implose, engloutissant en lui-même sa surface aplatie d’images». À partir d’un exemple architectural, il décrit l’effet de désorientation produit par la visite de l’hôtel Bonaventure construit en 1977 à Los Angeles. Avec ces entrées dissimulées, les ascenseurs de verres qui traversent d’immense verrières, le lac artificiel interne, l’atrium remplit de banderoles, le dédale des boutiques et le bar panoramique tournant et d’où la ville produit les images d’elle-même, ce bâtiment peut être vu comme un archétype de la mutation postmoderne de l’espace : «Cet inquiétant moment de disjonction entre le corps humain et son environnement bâti .…. peut lui-même apparaître comme le symbole de l’incapacité pour nos esprits, du moins pour le moment, de dresser une carte de l’immense réseau de communication mondial, multinational et décentré dans lequel nous nous trouvons pris comme sujets individuels».

Noël à Dubaï…

Il place la révolution culturelle du marché, qui se cristallise dans les années Thatcher, dans une nouvelle perspective. Celle-ci ne fut pas une simple critique de l’Etat-providence, de l’économie publique et de ses dysfonctionnements pour y opposer un autre système. Il s’agissait de faire admettre qu’il n’y avait pas de solution en dehors du marché, tout en ne donnant pas à cette notion une véritable positivité. Même si le marché idéal – par définition – n’existe pas, mais que l’on peut s’en approcher par une sorte d’épuration continue : la limitation, puis la levée des règles et des contraintes qui l’entravent. Le marché comme slogan recouvre évidemment une grande variété de situations parfois contradictoires. Ainsi, constater que l’extension du mécanisme de concurrence inhérent au modèle théorique du marché s’accompagne tendanciellement de la concentration et de la constitution d’oligopoles est un des paradoxes majeurs de la libéralisation en cours du marché de l’énergie. Ensuite, le marché malgré tout n’arrive pas à épuiser la société, à se substituer à elle. Il est dans la réalité contemporaine encore et souvent la résultante de compromis, arrangements réciproques de groupes de pressions et d’intérêts particuliers, souvent sanctionnés par le pouvoir politique. C’est dans cet espace que peut encore aujourd’hui se loger la politique dont le rôle consiste à doser plus ou moins le degré de régulation. «La politique signifie simplement bien soigner et nourrir l’appareil économique, dans ce cas le marché, plutôt que les moyens de production possédés et organisés collectivement.» Mais la critique de Jameson va au-delà de ce débat économique. «La rhétorique du marché fut sans doute conçue pour assurer un glissement et un déplacement de la conceptualité de la production vers celle de la consommation». Au cœur du marché postmoderne, il y a la liberté et le choix. Mais les deux termes ne sont pas équivalents. Si le choix est nécessaire pour asseoir le comportement rationnel de l’individu moderne, il a surtout pour but de le mettre face à ses responsabilités et aux conséquences de ces choix. Il sera demain clair que les papy boomers ne doivent pas se plaindre du faible niveau de leur retraite, s’ils n’ont pas fait le bon choix en matière d’assurance privée. La liberté est évidemment d’une autre nature puisqu’elle ne devrait pas systématiquement comporter cette sanction économique. Pourtant cette mise en avant de la consommation, basée sur le choix rationnel des individualités et leurs sobres calculs, entre également en conflit avec une autre donnée propre à la postmodernité que sont les formes les plus délirantes de consommation. En effet, ne peut-on passer un Noël féerique à Dubaï, sur une île artificielle entièrement réfrigérée, ou au sommet de la plus haute tour du monde et y visitant le nouveau musée du Louvre ? Le shopping n’est-il pas une des activités sociales la plus prisée, après la télévision. «Dans le postmoderne, c’est l’idée même de marché qui est consommé avec la plus prodigieuse satisfaction : un bonus ou un excédent du processus de marchandisation». Mais quels que soient les succès ainsi engrangés par l’idéologie du marché, nous ne sommes pas encore arrivés au cœur de l’affaire. Jameson nous propose la version métaphysique la plus invulnérable : celle «qui associe le marché et la nature humaine». En effet, il n’est pas inutile de rappeler que le prix Nobel d’économie a été attribué en 1992 à Gary Becker qui soutenait que «l’approche économique donne un cadre unifié précieux pour comprendre tous les comportements humains». Cette proposition contemporaine couronne en quelque sorte l’édifice idéologique du marché. La conclusion qui s’impose au terme de cette révolution culturelle est que «la rhétorique du marché a été une composante fondamentale et centrale dans cette lutte idéologique pour la légitimation ou déligitimation du discours de gauche. La reddition aux diverses formes de l’idéologie marchande – celle de la gauche – a été imperceptible mais, et de façon alarmante, générale».

Le produit et son image…

La puissance du marché ne se manifeste pas seulement dans le domaine des conceptions politiques et des théories économiques. Elle trouve sa source dans une nouvelle symbiose née dans le domaine économique et dans la marchandisation généralisée de l’information et de la culture. C’est la symbiose qui s’est opérée progressivement mais totalement entre le marché et les médias (dans le sens le plus large et qui inclut aujourd’hui les nouveaux produits de la communication individuelle). La situation actuelle est bien différente de celle que nous connaissions : la publicité, la réclame venait s’ajouter à une série de signaux informatifs (reportages d’actualités, feuilletons, actualités…) comme une sorte d’appendice pour placer un produit commercial sans rapport. Aujourd’hui nous sommes face à une identification croissante du produit à son image (la dictature des marques !) et la production de cette image du produit représente une part croissante des coûts, atteignant comme dans le cas des chaussures sportives jusqu’à représenter 90 % ! Cette identification du produit et de son image balaie non seulement le vieux monde de la publicité, pour lui substituer celui de la communication, mais produit un effet plus général et profond qui «entraîne progressivement le remplacement de l’ancienne séparation entre la chose et son concept (l’économie et la culture, la base (économique) et la structure (idéologique) par une indifférenciation des niveaux». Il y a une série d’analogies qui s’installent entre les médias et le marché, pour soutenir la rhétorique sur le marché. C’est, rappelle Jameson, l’acquis précieux de Guy Debord, qui dans La Société du spectacle montre que l’image est la forme ultime de la réification de la marchandise, un mode contemporain de son existence. La marchandise se doit d’exister d’abord sous forme d’image et toute image tend à devenir marchandise. Cette inversion influence directement les médias, «les processus mêmes de divertissement et de narration, de la télévision sont à leur tour réifiés et transformés en produits». Le récit par épisodes, avec ses séquences temporelles et ses ruptures qui permettent de le vendre aux annonceurs. Plus fondamentalement, cette mutation du langage télévisuel aboutit à lever la distinction fiction/réalité. Le documentaire, le reportage contiennent de plus en plus souvent une part de fiction. La fiction tend à mimer de plus en plus souvent la réalité, comme dans ses films télévisés américains où le générique de fin indique ce que sont devenus les personnages bien après la période narrée. À partir du moment où ce phénomène est produit massivement par l’ensemble des médias, il aboutit selon Jameson à «une profonde modification de la sphère publique». L’image devient «un nouveau domaine de la réalité». Lorsque le phénomène est enfin étendu à l’information elle-même, lorsque les journaux télévisés sont construits comme des feuilletons et l’analyse remplacée par le docufiction, la boucle est bouclée. Écrite il y a plus de quinze ans, cette analyse pouvait-elle espérer meilleure confirmation que Bye-bye Belgium ou la romance égyptienne du président Sarkozy ! Ouvrage touffu, riche qui témoigne de l’ampleur de la culture de l’auteur mais qui ne se laisse pas lire facilement tant celui-ci pratique l’art de la digression et de l’incise. Et puis il y a cette redoutable tension dialectique entre le cas particulier et la totalité qui demande a être apprivoisée. En tout état de cause, Jameson a réussi à nous faire percevoir la logique culturelle d’un capitalisme tardif, qui loin de s’épuiser attend encore son heure de vérité. Cette logique culturelle est devenue elle-même constituante de la sphère du marché. Outre que la transformation des représentations, des images, de l’information, du savoir et des oeuvres culturelles en marchandises permet une extension des domaines de l’accumulation, cette transformation nous donne le sentiment – au vue de notre expérience quotidienne – qu’aucune rupture n’est plus possible. À cet égard, le mérite principal de «l’économie de marché» est d’avoir fait en sorte qu’il n’y ait plus de projets possibles L’archéologie du futur, second ouvrage qui vient d’être traduit, traite de la signification de l’utopie comme une façon de penser la différence radicale, composante et moment nécessaire pour le changement en dehors du maintien de sa propre existence. Dans ce sens, le «There is no alternative» de Madame Thatcher était à la fois un cri de guerre et une synthèse percutante de l’état du monde. Un quart de siècle plus tard, le même slogan apparaîtra comme un communiqué de victoire. Jusqu’à quand ?

Mots-clés : CapitalismeUn livre

Economiste (UCL), spécialisé en sciences de la population et du développement. Chercheur associé du réseau Econsosphères. Membre du collectif éditorial de la revue Politique.
maissingab@arcadis.be

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