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Politique Archives N°61
Archives

Le souci général contre l’intérêt particulier

Pierre VERJANS

Le Centre, d’obédience catholique, apparaît à la fin du XIXe siècle, comme force politique intermédiaire entre une gauche progressiste et une droite proche du pouvoir. En Belgique, le parti catholique prône, d’abord, et dans son intérêt, plus de démocratie. Viendront ensuite la défense d’une politique planiste et réformiste («Troisième voie», après 1929) et, beaucoup plus tard, de l’intérêt général.

Le politologue italien Norberto Bobbio, cherchant la différence entre Gauche et Droite dans le monde contemporain, a trouvé comme fil rouge des valeurs de la gauche l’égalité, dans les divers domaines que la politique a traité depuis la fin de l’Ancien régime N. Bobbio, Droite et Gauche. Essai sur une distinction politique, Seuil, Paris, 1997. Autrement dit, même si les agendas politiques ont évolué, même si les problèmes des pouvoirs traditionnels comme l’Église ou l’absolutisme royal ont été remplacés par la question résumée à l’heure actuelle par l’expression d’interventionnisme étatique ou d’État social (que les adversaires de celui-ci appellent l’État providence), même si on ne parle pas de la même chose, la même valeur d’égalité anime les gens de gauche… et Bobbio ne parvient pas à trouver un trait commun aux gens de droite : il y eut la tradition et le conservatisme puis la promotion du marché et une sorte d’efficacité économique mais les valeurs d’efficacité et de tradition ne sont pas proches.

Gauche et droite

De notre côté, nous pensons que la valeur commune aux gens de droite, c’est l’élitisme, inverse et symétrique à la notion d’égalité, ayant subi des modifications de contenu comme l’égalité : l’élitisme d’Ancien régime consistait à croire ou à faire croire que les nobles étaient des aristocrates au sens étymologique (c’est-à-dire meilleurs que les autres) et que le roi était le meilleur d’entre eux. Après la «grande transformation» apportée par le capitalisme et le système représentatif, l’élite est considérée comme composée d’investisseurs capitalistes, gérant des risques financiers… mais le concept d’élite est resté. Dans tous les cas de figure, entre la gauche et la droite, on trouve des «juste-milieu» comme l’écrit Stendhal, se définissant soit comme un point d’équilibre entre deux extrêmes également indésirables, soit comme un dépassement, une synthèse dialectique entre une thèse et une antithèse. Suivant les systèmes, les pays, les époques, cet espace du milieu est plus ou moins large et plus ou moins vivant. Dans un premier temps, la question institutionnelle est centrale pour sortir de l’Ancien régime et la place du roi, de son aristocratie ou du clergé occupe l’essentiel du débat politique. Les représentants nationaux, élus mandatés, défendent leur légitimité face à l’absolutisme royal et le parlement anglais, depuis 1680, est le lieu d’affrontement entre les Whigs, libéraux modernistes, et les Tories, conservateurs royalistes. De même en France, le 11 septembre 1789, les partisans du droit de veto du roi sur les lois votées au parlement se placent à droite du président de séance avec Mirabeau tandis qu’à gauche prennent place les opposants à ce droit de veto, menés par Robespierre. Ce jour est la date de naissance de l’expression gauche et droite même si la réalité, on l’a dit, date d’auparavant. Les références bibliques et physiques de préférence pour la droite expliquent le choix de ce jour-là et le droit, la dextérité, la gaucherie et la sinistrose illustrent l’ancrage traditionnel d’une droite adjuvant du pouvoir et d’une gauche tendue vers un progrès assurant plus d’égalité.

L’apparition du centre

La fin du premier temps est marquée par la naissance du Zentrum en Allemagne entre les conservateurs de Bismarck, royalistes et les progressistes, libéraux et socialistes de Lassalle, en décembre 1870, un mois avant la proclamation de l’Empire à Versailles. Ce Zentrum, premier grand parti catholique à se structurer, va organiser la résistance à la Kulturkampf lancée par Bismarck contre l’Église catholique. En Belgique, le parti catholique ne s’organise concrètement qu’en 1884, en résistance à la «guerre scolaire» initiée par le parti libéral. Pour répondre aux demandes de démocratisation du système et, en passant, diminuer l’influence de la bourgeoisie libérale, le parti catholique va réviser la constitution et transformer le suffrage censitaire en suffrage universel mais plural, garantissant une surreprésentation aux pères de famille, aux diplômés et à certains propriétaires. Malgré ces mesures de protection des possédants, le parti libéral fut laminé aux élections suivantes et le parti catholique, pour éviter le face-à-face avec les socialistes, mit sur pied en 1899 un des premiers systèmes de représentation proportionnelle afin de garder le parti libéral présent sur l’échiquier politique. La Droite, comme les catholiques s’appelaient en Belgique à ce moment, (tiraillée d’ailleurs entre une Vieille droite conservatrice sur le plan moral et strictement libre échangiste sur le plan économique et une Jeune droite proche des syndicats chrétiens) préférait trianguler le système politique que le vivre comme un affrontement. On peut d’ailleurs remarquer que l’introduction de la représentation proportionnelle s’opéra dans une logique inverse à la logique anglaise : là, le dépassement des libéraux par le Labour signifia que les deux grands partis devinrent les conservateurs et les travaillistes, maintenant la bipolarité majoritaire au détriment des libéraux.

Troisième voie

Dans un deuxième temps de la vie politique contemporaine, la question sociale issue de la révolution industrielle se posa de façon cruciale et il en résulta une gauche favorable à l’appropriation collective des moyens de production et une droite adepte du «laisser faire, laisser passer». Après la révolution bolchévique et la peur qu’elle répandit dans les bourgeoisies occidentales, le compromis social-démocrate put rencontrer la proposition fordiste : hausse des salaires, augmentation de la consommation ouvrière, amélioration du niveau de vie plutôt que la révolution sanglante et liberticide. La crise de 1929 vint donner de l’eau au moulin de ceux qui voulaient que l’État contrôle, par des grands travaux prévus dans des plans pluriannuels, les mouvements de relance du système économique et, «au-delà du marxisme» mais en opposition au libéralisme, virent le jour plusieurs formes d’entre-deux : de Man, Keynes, Roosevelt prônèrent l’interventionnisme étatique et une politique contracyclique, présentant une politique planiste, réformiste entre la révolution et le libéralisme. L’expression de centre ou de troisième voie fut également utilisée par le personnalisme d’Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, à partir de 1932, entre le matérialisme libéral et le matérialisme socialiste, entre mysticisme réactionnaire et le mysticisme révolutionnaire. Le terme de troisième voie a du succès plus près de nous encore avec la description du modèle d’État social actif par Anthony Giddens, inspirateur de Tony Blair, sous l’intitulé de Third way, exprimant ici la troisième route entre la rigidité supposée des mécanismes de protection sociale et le libéralisme ensauvagé incarné par Margaret Thatcher. De manière moins percutante sur le plan intellectuel, Gérard Deprez et Silvio Berlusconi ont, de façon très différente, utilisé le terme de centre pour attirer les électeurs. La logique d’argumentation du centre ressembla à celle de troisième voie : il s’agit soit de montrer que les deux solutions majoritaires s’opposent de façon formelle et non réelle, soit de montrer que les choix proposés mènent à des situations peu enviables pour les électeurs et que la position «middelmatig» permet de concilier des intérêts légitimes quoique partiellement antagoniques dans la société.

Intérêt général

D’où l’intérêt de traiter le conflit comme une occasion de mettre en évidence la médiation, l’élévation au-dessus des intérêts particuliers, de parvenir à considérer que les antagonistes gagnent plus à collaborer qu’à s’affronter et que l’intérêt collectif consiste à persuader qu’il faut dépasser les contradictions de la société pour la faire évoluer. C’est ainsi que le directeur du Cepess (centre d’études politiques, économiques et sociales du Centre démocrate humaniste .deux fois centre !.), Laurent de Briey, fait sans cesse référence à John Rawls dans son ouvrage programmatique Le sens du politique L. de Briey, Le sens du politique. Essai sur l’humanisme démocratique, Mardaga, Bruxelles, 2009. Rawls définit comme condition de la position originelle constituant la légitimité d’un système politique, le voile d’ignorance, c’est-à-dire le fait que les «partenaires ne sont pas autorisés à connaître les positions sociales ou les doctrines englobantes particulières des personnes qu’ils représentent» J. Rawls, La justice comme équité. Une reformulation de la Théorie de la justice (2001 – trad. 2008, La Découverte, Paris) , autrement dit un réel désintéressement des acteurs politiques, une désincarnation qui permet de traiter les conflits internes comme des péripéties navrantes. Cette prise en compte de l’intérêt général ressemble à ce que Jean-Jacques Rousseau recommandait aux citoyens souverains de leur cité ou Diogène au décideur dans la collectivité. Bien entendu, une philosophie morale peut tenter de construire une identité collective au-delà des tensions internes mais reste à savoir comment on représente ces intérêts. «Car en toute cité on trouve ces deux humeurs différentes, desquelles la source est que le populaire n’aime point à être commandé ni opprimé des plus gros. Et les plus gros ont envie de commander et opprimer le peuple» N. Machiavel, Le Prince, Œuvres complètes, Gallimard, Paris, 1958, p. 317.

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