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Politique Archives N°43
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Les visages de l’altermondialisme africain

Rédaction

Pour les altermondialistes africains, 2007 sera un moment historique. Le premier Forum social mondial se déroulera entièrement sur le sol africain. Mais, au juste, quelle est l’histoire du mouvement alter africain ? Influencé par Seattle (1999) et Porto Alegre (2001), le premier Forum social africain voit le jour en 2002. Les alters africains présentent plusieurs visages, dont une certaine ambiguïté vis-à-vis de la mondialisation libérale.

L’Afrique est l’un des continents dont les peuples sont les plus touchés par la phase néolibérale de la mondialisation. Cependant, le passage du rouleau compresseur néolibéral semble ne produire que des images de catastrophes sociales, de désolation, plutôt que de résistances, de mobilisations des Africain-e-s. Alors que d’Amérique dite latine et d’Asie, continents aussi particulièrement affectés, viennent plutôt des images de mobilisations contre la mondialisation néolibérale. Puisqu’il existe, malgré tout, une dynamique altermondialiste africaine, quelles sont ses principales expressions? Et que peuvent être ses problèmes?

Émergence et développement

Malgré les mobilisations contre les programmes d’ajustement structurel (PAS) du FMI et de la Banque mondiale au milieu des années quatre-vingts, ayant, par ailleurs, favorisé «l’ouverture démocratique» dans bon nombre de pays africains pendant les années nonante, c’est surtout au lendemain de la mobilisation spectaculaire de Seattle que, comme ailleurs, l’altermondialisme commence à sortir de sa non-visibilité. C’est d’abord autour de l’annulation de la dette des pays du Tiers-Monde que se constituent les premiers groupes altermondialistes africains, tels les membres du réseau du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM). En novembre 1999, à Gauteng, en Afrique du Sud, le sommet Sud-Sud, rassemblant des associations et mouvements sociaux, des ONG d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie-Pacifique, donne naissance au réseau Jubilé Sud (JS), actuellement composé de près de 90 groupes, représentants une quarantaine de pays. En décembre 2000, le réseau JS, en collaboration avec les réseaux CADTM, Attac international, Jubilee 2000 (Allemagne, Grande-Bretagne…) et le Conseil national de coopération au développement (CNCD) à Dakar, co-organise le premier sommet altermondialiste Sud-Nord. Ce sommet fut précédé par la Conférence panafricaine et internationale pour l’annulation de la dette africaine (Dakar 2000), au cours de laquelle tous les réseaux africains, avec la participation des altermondialistes d’ailleurs, ont fait le bilan de la réflexion et des mobilisations des années nonante ainsi que de l’année jubilaire 2000 et tracé des axes de travail et de perspective communs (Déclaration de Dakar, Manifeste de Dakar). Cependant, c’est avec la dynamique du Forum social mondial que l’altermondialisme s’est développé en Afrique. Ont, en effet, davantage rejoint la dynamique, des associations, mouvements sociaux, ONG, réseaux actifs au quotidien sur d’autres sujets que la dette et l’ajustement structurel néolibéral, tels que l’étranglement de l’agriculture paysanne africaine par les subventions aux agriculteurs occidentaux, l’imposition des semences génétiquement modifiées, ou encore aux services sociaux de base (soins médicaux, éducation, eau courante, électricité). Ainsi, comme pour compenser la très faible présence au premier FSM (Porto Alegre, 2001), est organisé, dès janvier 2002, à Bamako (Mali), la première édition du Forum social africain. La 4e édition vient de se tenir en décembre 2005 à Conakry (Guinée), une occasion de préparer la participation africaine au FSM polycentrique L’édition 2006 du FSM est organisée dans trois pays (Mali, Pakistan, Venezuela) et trois continents (Afrique, Asie et Amérique latine)..(FSMP) de Bamako. À partir de la première édition du FSA, composante du FSM, sont aussi organisés quelques Forums sociaux nationaux (Bénin, Côte d’Ivoire, Sénégal, Zimbabwé…), voire régionaux (Afrique de l’Ouest, Afrique australe…) et d’autres manifestations tel le Forum des peuples africains (anti-G8, organisé depuis 2002 dans un village du Mali )… Bref, un ensemble d’événements qui, entre autres, justifient le choix, par le Conseil international du FSM, de l’Afrique pour l’organisation de l’édition 2007 du FSM.

Faiblesses

Comme partout ailleurs, l’altermondialisme africain est confronté à quelques problèmes, résumables par la pluralité des conceptions de l’altermondialisme que renferme la polysémie du slogan «Un autre monde est possible!». Ce qui peut s’expliquer, d’une part, par la diversité des histoires africaines, des formations sociales et des stratégies, et d’autre part par la diversité des relations avec les réseaux internationaux. Des relations qui, d’ailleurs, ne sont pas toujours exemptes de reproductions, subtiles et atténuées, des traditionnels rapports Nord-Sud. Par exemple, l’altermondialisme de la région australe (Afrique du Sud, Zimbabwé…) semble, grosso modo, plus radical, par le fait de l’histoire récente des luttes de libération, du dynamisme syndical, de l’existence d’organisations politiques oppositionnelles porteuses d’un projet progressiste… Alors que l’altermondialisme en Afrique centrale et occidentale francophone, semble plutôt dominé par le réformisme. Un clivage qui se retrouve par ailleurs dans le FS Cf. M. Hlatshwayo, «Le Forum Social Africain : entre radicaux et réformateurs», in S. Amin et Fr. Houtart, Mondialisation des résistances, Syllepse, 2004, p. 221-226. Comme ailleurs, la lutte contre le néolibéralisme et la gravité de la situation dans maintes zones rurales africaines semblent favoriser l’occultation de la nature structurelle de la crise. La perversité de la mondialisation est ainsi réduite à sa phase néolibérale. Ce qui peut s’illustrer par l’impact de certains aspects de l’idéologie néolibérale sur l’altermondialisme africain tels que — la conception manichéiste de la «société civile» (homogène et positive) et de la société politique ou de l’État (négatif) ; — la greffe d’une dimension sociale à la mondialisation néolibérale, sous forme par exemple des Objectifs de développement pour le Millénaire Cf. aussi, Une mondialisation juste : créer des opportunités pour tous, par la Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation (2004), co-présidée par la présidente de la Finlande, Tarja Halonen, et Benjamin william Mkapa, alors président en exercice de la République unie de Tanzanie ; — ou encore la possibilité d’accords dits préférentiels non léonins avec l’Union européenne (Accord de Cotonou ACP-UE) ou avec les États-Unis (Africa Growth and Opportunity Act – AGOA) dans le cadre du néolibéralisme. Par contre, pour le Réseau international des groupes du Sud (RIGS, fondé en Afrique du Sud en 1994, ou le Forum mondial des alternatives (FMA), l’«objectif primordial est la remise en cause du paradigme du développement dominant, à savoir le capitalisme et le système de valeurs qui le sous-tend » (RIGS), il s’agit de «dépasser la simple critique du néo-libéralisme, pour contribuer à la construction d’alternatives concrètes et réalistes au système mondial capitaliste»(FMA). Par ailleurs, certains courants de l’altermondialisme africain entretiennent des rapports plus qu’ambigus avec les institutions officielles, nationales et régionales. Une version continentale de la confusion d’ordinaire établie entre les peuples dits du Sud et les «pays du Sud» ou «États du Sud». Par exemple, au nom du panafricanisme, des altermondialistes ont défendu l’idée d’une collaboration avec l’Union africaine (UA) , voire du soutien à son programme économique, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), malgré son ancrage néolibéral évident Des chefs d’État de l’Union africaine ont commencé à plaider du bout des lèvres l’annulation de la dette publique extérieure africaine à partir du moment où, de manière démagogique, a été évoquée l’annulation de la dette de certains pays africains par certains cercles de pouvoir occidentaux… Ainsi, lors du FSA d’Addis Abeba (2003) c’est le président de la Commission de l’UA qui a ouvert la 2e édition du FSA La centrale syndicale sud-africaine Cosatu vient d’adhérer au FSA. Elle est alliée à l’ANC (Congrès national africain), au pouvoir en Afrique du Sud, dont le président est un des initiateurs du Nepad. … Derrière ce panafricanisme, bien aveugle sur les antagonismes socio-économiques entre Africain-e-s, semble se cacher une quête de la reconnaissance, de la respectabilité du mouvement, voire un opportunisme. Ce qui n’est pas une particularité de l’altermondialisme africain. Comme ailleurs, on y trouve une «critique sociale d’élevage… qui sera pour certains le premier pas d’une carrière, sera pour d’autres — moins bien classés — le premier degré du piège dans lequel on les prendra(…) il s’agit de créer, sur des questions qui risqueraient de devenir brûlantes, une pseudo-opinion critique(…) Ce discours pourra être fort critique, et sur quelques points manifestement intelligent, mais en restant curieusement décentré(…) C’est nécessairement une critique latérale qui voit plusieurs choses avec beaucoup de franchise et de justesse, mais en se plaçant de côté(…) Il lui faut avoir l’air de blâmer beaucoup mais sans jamais sembler ressentir le besoin de laisser paraître quelle est sa cause ; donc de dire, même implicitement, d’où elle vient et vers quoi elle voudrait aller.» G. Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, pp. 101-103

S’implanter dans les populations fragiles

Pour éviter que la dynamique altermondialiste soit un autre rendez-vous manqué pour les peuples africains, elle doit s’enraciner dans les couches les plus exploitées et opprimées des sociétés africaines, aussi bien urbaines que rurales. Sans l’élitisme consistant à ne donner voix au chapitre qu’aux «intellectuel-le-s» et autres «stars», dont les pratiques quotidiennes participent souvent plus de la reproduction des rapports de domination que de la marche vers un monde sans oppression, sans domination et sans exploitation. Et sans le populisme, consistant à penser que tout est bien dans les rapports dits traditionnels, que les peuples africains, réels, sont dépourvus d’idéologies et de pratiques reproductrices des rapports inégalitaires. Ce qui exige du temps et du tact. Car la peur de l’égalité humaine fondamentale, concrète et quotidienne, y compris l’égalité des genres, et l’absence de pédagogie militante favorisant l’égalité concrète semblent encore de règle dans l’altermondialisme aussi bien africain que d’ailleurs. Mais l’altermondialisme africain, désormais plus exposé au regard populaire et d’ailleurs, avec le FSMP et l’édition 2007 du FSM, peut néanmoins relever le défi de participer, théoriquement et pratiquement, à la construction d’une autre humanité juste, égalitaire, pacifique et écologique.

Jean MPELE

Membre du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM - Congo-Brazzaville).

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