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Politique Archives N°103
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Marco D’Eramo : « L’Italie et la question de la modernité »

Hugues LE PAIGE

Marco d’Eramo collabore à différents journaux et revues, dont Il Manifesto et la New Left Review. Dernier ouvrage paru : Il selfie del mondo, inchiesta sul’eta del turismo, Feltrinelli, 2017 (non traduit).

 

 

 

 

 

 

Hugues Le Paige : Comment expliquer la disparition d’une gauche italienne qui avait été tellement hégémonique durant la deuxième moitié du XXe siècle  ?

Marco D’Eramo : Cette disparition du paysage rend un peu ironiques toutes les affirmations des années 70 sur la gauche la plus intelligente et la plus forte d’Europe. Il y a plusieurs facteurs à prendre en considération. D’abord, le facteur culturel qui domine l’histoire de la gauche italienne jusqu’en 1991 est celui de la guerre froide. Un chercheur américain1 a fait un parallèle intéressant entre les classes dirigeantes japonaises et italiennes après la Deuxième Guerre mondiale. On pourrait dire, à première vue, qu’il n’y a rien en commun entre ces deux pays. Mais il aligne un certain nombre de points : les deux pays ont eu un régime autoritaire avant la guerre ; ils ont perdu la guerre et après cette défaite, l’un et l’autre ont connu un énorme miracle économique. Le Japon et l’Italie sont les deux seuls pays de la sphère occidentale qui durant la guerre froide ont toujours eu le même parti au gouvernement. Le mythe de l’instabilité gouvernementale italienne est une fable. Il y a eu, certes, de nombreux gouvernements, mais c’était toujours les mêmes hommes et le même parti, la DC. Andreotti en était l’exemple parfait. Les deux pays ont connu des problèmes de corruption, de mafia et de terrorisme. J’ajouterais qu’en plus de cela, dès après la fin de la guerre froide, à partir de 1992, la croissance économique a été bloquée dans les deux pays. Pourquoi tout cela ? Le Japon et l’Italie étaient aux frontières de l’Empire américain. Ils devaient être des histoires de succès. Tout était permis (de la dette à la mafia) et les aides affluaient dans tous les domaines. À la fin de la guerre froide, l’Italie n’était plus un pion stratégique de l’Empire. L’Italie était, de plus une frontière politique puisqu’elle avait un PC très puissant. Il fallait à tout prix démontrer la supériorité du capitalisme. C’était d’ailleurs vrai pour toute l’Europe avec le compromis social-démocrate, mais c’était particulièrement de mise pour l’Italie. Tout cela cachait plusieurs éléments. Le premier date de près de trois siècles : l’Italie n’a jamais eu une bourgeoisie. Des riches, des industriels, des clans, oui, mais il « n’y a pas véritablement eu une classe. Et on n’a jamais construit un État. La gauche était forte parce la bourgeoisie était faible.

Et le PCI était, d’une certaine manière, une force de substitution à l’État…
Oui, le problème de la gauche italienne était non seulement de changer l’État, mais de le bâtir. Et elle n’a fait ni l’un ni l’autre. On a eu un État faible. En Europe, sur la longue durée, pour accéder à la modernité il semble qu’il faille avoir eu une réforme protestante ou un État national. L’Italie n’a eu ni “une ni l’autre. C’est pourquoi ce pays a toujours eu un rapport très difficile avec la modernité. Cette ville où nous sommes en est un bel exemple : Rome a été pré- moderne et ensuite post-moderne, mais jamais moderne. La trajectoire de Berlusconi illustre cette postmodernité. C’en était le prototype. On se moquait de nous : cet industriel milliardaire qui s’empare de l’État avec ses télévisions. Maintenant on a pire aux États-Unis ! Sauf que Trump n’était qu’un présentateur de télé alors que Berlusconi les avait créés. Il est vrai qu’ils étaient tous les deux dans l’immobilier… Voilà pour le cadre. Et puis, il y a cet élément que nous-mêmes ne soupçonnions pas : l’eurocommunisme était une foutaise ! Si les communistes italiens avaient réellement été indépendants des Soviétiques, ils n’auraient ressenti aucun besoin de se dissoudre après la chute de l’URSS (…)

Pour en revenir à l’époque où le PCI exerce son hégémonie en Italie…
Ce sont les années 50 et 60. Elle s’achève déjà au milieu des années 60. Le mouvement de 68, les batailles des années 70 (pour le divorce et l’avortement), ce n’est pas le PC…

Mais il y a les grandes victoires électorales de 175 (régionales) et 1976 (législatives)…
C’est autre chose. Comme l’automne chaud2. Ce sont des luttes que le PC a ‘mal supportées’. Avec beaucoup de réticences. Comme plus tard, les batailles pour le divorce et l’avortement. Et puis, je rappelle que la classe ouvrière italienne n’a jamais été forte. Elle a bénéficié de la faiblesse de la bourgeoisie. Ensuite avec la globalisation, elle a été dissoute. La croissance s’est définitivement arrêtée en 1992. Et depuis lors, ce sont des générations perdues qui sont condamnées, y compris à l’université, à se battre pour des emplois précaires à 1200 € par mois. Cela provoque des attitudes purement défensives qui n’ont rien voir avec les lendemains qui chantent. On vit un vrai déclin. 40 % des jeunes sont sans emploi ; l’année dernière, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’espérance de vie a diminué dans notre pays.

1 Machiavellis’ children, Richard J. Samuels, Cornell University Press, 2003

2 Mouvement social d’une grande ampleur qui se développe en 1969 dans la suite des mouvements étudiants de 68.

 

 

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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