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30 ans après, le Mur d’Europe

Damien SIMONNEAU

L’anniversaire des trente ans de la chute du Mur de Berlin offre l’occasion de dresser un inventaire des différents types de murs érigés ou maintenus à nos frontières ou au milieu de territoires contestés. Ces murs divergent de par leurs sophistications, leurs coûts, leurs justifications officielles : lutte contre le terrorisme, contre la contrebande, contre l’immigration dite « illégale » ou pour maintenir une ligne de cessez-le-feu. On compte au total 40000 kilomètres de murs, organisés autour de 71 infrastructures[i]. On pense au mur entre les Etats-Unis et le Mexique bien entendu, mais aussi à ceux en Europe de l’est, au Moyen-Orient, ou aux frontières indiennes, chinoises et coréennes. Vu d’Europe, cet inventaire permet de déplorer la multiplication de ces blindages frontaliers contemporains, jugés archaïques et anormaux dans un monde caractérisé par la mobilité et l’échange. Au-delà de ce poncif, la multiplication de ces obstacles aux mobilités le long des frontières européennes convoque la mémoire du blindage et des drames propres à la Guerre froide et à son Rideau de fer, bien que les obstacles contre les fuites de gens de l’est vers l’ouest du passé s’opposent a priori aux obstacles érigés contre l’entrée de personnes en migration d’aujourd’hui. La RDA avait fait du mur un emblème de sa souveraineté. Sur les ruines du Rideau de fer, le projet européen devait se construire sur la libre circulation. Pourtant, il se construit bien trente ans plus tard sur l’obsession du contrôle des frontières extérieures de l’Union Européenne, et de plus en plus celles intérieures. C’est à ce titre qu’il nous semble opportun de jauger ces trente années. Depuis le Mur de Berlin, tentons de tirer les fils des contradictions propres au projet européen.

Le Mur de Berlin : emblème politique et nec-plus-ultra du contrôle frontalier

Le Mur de Berlin a donc été érigé le 17 août 1961. La raison immédiate était d’empêcher la fuite d’est-Allemands vers l’ouest puisque trois millions de fugitifs étaient recensés depuis la création de la RDA en 1949[ii]. La raison officielle était de construire un « mur de protection antifasciste », emblème de la souveraineté de la RDA qui en deviendra pris dans une logique d’enfermement de sa population, « le pays du mur ». Le Mur fut d’abord un bricolage sous forme de conglomérats d’obstacles et de parpaings, assorti le 19 août 1961 d’une autorisation de tirer sur tous les fugitifs, garde-frontières déserteurs compris. Il a ensuite fait l’objet de plusieurs modernisations. Il fut connecté en 1962 au Rideau de fer et entouré de mines, de barbelés et de routes de patrouilles. En 1966, il fut illuminé et encadré par des zones-tampons. Dans les années 1970, des SM70 sont installés pour tirer automatiquement. Le « mur 75 » devient plus haut et plus esthétique : il est peint en blanc pour mieux repérer les fuyards. En 1983, la RDA imaginait son projet de « mur 2000 », une frontière qui se voulait parfaite, équipée de technologies de pointe pour l’époque : caméras infrarouges, détecteurs, capteurs, etc. 1989 se profile : le Mur est progressivement désarmé. Pourtant vitrine de la RDA, il devient encombrant pour les réformes de Gorbatchev. Subrepticement, le 9 novembre 1989, les traversées sont autorisées : le Mur et l’enfermement de la RDA s’arrêtent d’un coup.

Sur les décombres du Mur : l’illusoire circulation européenne

La chute du Mur marque donc la fin du contrôle des populations de l’est. Elle ouvre la voie à l’ouverture de la RDA aux valeurs démocratiques et à l’économie de marché. Sur les ruines de la Guerre froide, l’Union Européenne fait de la suppression des contrôles aux frontières intérieures et du renforcement des frontières extérieures des éléments de légitimation politique, sans toutefois se donner les moyens de réguler cette circulation.

Les années 1990 consacrent progressivement l’idée d’un espace européen sans frontière intérieure pensé par les accords de Schengen de 1985, par l’Acte Unique de 1986 et surtout par le traité de Maastricht de 1992[iii]. La libre circulation des marchandises, des capitaux, des services, et des travailleurs est en effet perçue comme un instrument d’intégration dans le cadre du renforcement du marché intérieur. En ce qui concerne les personnes, la libre circulation se définit comme le droit pour chaque citoyen européen de migrer dans un autre Etat membre. Matériellement, elle renvoie à l’absence de contrôles systématiques lors du franchissement des frontières entre deux Etats membres. La libre circulation à l’origine à des fins économiques se voit doublée d’un objectif politique de construction d’une collectivité politique européenne. Dans le traité de Maastricht, cet objectif s’affiche notamment par la création du pilier sur l’asile, l’immigration et le contrôle des frontières extérieures qui fournit aux Etats membres des normes minimales et des procédures de coordination en la matière, ce qui vient bousculer le monopole étatique du contrôle de la circulation humaine. La réalisation de la libre circulation des personnes repose sur la confiance entre les Etats pour contrôler ensemble les frontières extérieures à cet espace. De nombreuses restrictions sont possibles et pensées dans le Code Schengen.

Toutefois, la libre circulation se mue en une mise en concurrence des travailleurs, des systèmes sociaux et fiscaux nationaux qui poussent à des formes de dumping social (qu’on pense aux travailleurs détachés). Cela concourt à jeter le discrédit sur la circulation aux yeux des opinions publiques, d’autant plus que peu de citoyens européens y ont en fait recours (2 % seulement des Européens seraient nés en dehors de l’Etat où ils résident[iv]). En effet, en contexte de crise économique depuis 2008, la circulation des travailleurs est perçue comme sources de tensions. Le vote du Brexit a beaucoup reposé sur cette méfiance. L’Europe par la libre circulation a donc dès le départ du plomb dans l’aile.

Construire l’Europe par le contrôle des frontières extérieures

L’entrée dans l’ère de la « guerre contre le terrorisme » des années 2000 puis de ladite « crise des réfugiés » de 2015 fournissent aux Etats de nouveaux arguments pour restaurer les contrôles migratoires, renforcer les frontières et augmenter les moyens de fichages et de surveillance des étrangers et des citoyens de l’UE.  La multiplication de ces obstacles à la circulation humaine montre également la difficulté des institutions européennes à réguler cette circulation face aux Etats membres. Dans ce contexte (méfiance vis-à-vis de la circulation des travailleurs, emphase sur le contrôle de mobilités indésirables), l’idée de frontière comme barrière de protection fait son retour et avec elle, la spectacularisation des Etats à démontrer leurs actions en la matière. L’Union européenne intervient aussi dans le contrôle des frontières extérieures et dans la coordination dans le domaine de la sécurité intérieure, faute de pouvoir faire adopter aux Etats des réformes du droit d’asile ou du système Dublin qui détermine quel pays est responsable de l’examen d’une demande d’asile, ou encore d’instaurer des voies d’accès légales à l’espace européen. L’obsession du contrôle frontalier en Europe se décline aujourd’hui en de multiples outils. L’agenda européen en matière de migration publié par la Commission européenne en mai 2015 liste par exemple des mécanismes de relocalisation et de réinstallation des réfugiés potentiels. Il propose la création de centres de rétention dénommés « hostpots » en Grèce et en Italie. Il organise aussi le déploiement d’opérations militaires relevant de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) en Méditerranée (Eunavfor Med – opération Sophia). L’agence Frontex créée en 2004 se transforme en un véritable corps de garde-côtes et de gardes-frontières pour aider les Etats à contrôler leurs territoires. De leurs côtés, les Etats multiplient les procédures de blindages de leurs frontières à l’image du mur construit par Victor Orban à la frontière serbe, ou du rétablissement sans cesse prolongé de contrôles frontaliers de la France depuis les attentats de novembre 2015.

Le thème de la protection des frontières, d’un mode de vie, des « racines chrétiennes » de l’Europe a pris le pas sur l’objectif d’organiser la circulation humaine. Les évènements de 2015 ont avant tout révélé le manque de solidarité entre Etats membres. Ils ont fait apparaître de nouvelles divisions entre Est et Ouest. Ils ont acté le blocage des décisions pour élaborer une stratégie migratoire de moyen terme. La fermeture des frontières a surtout provoqué des milliers de morts et de disparus en Méditerranée et poussé les personnes en migration à prendre davantage de risques en les poussant dans des réseaux de trafiquants d’êtres humains, comme le montre le drame du camion de l’Essex au Royaume-Uni. Délimiter une frontière correspond à un processus assez classique en vue de forger une communauté politique qui passe donc par la différenciation avec une figure de l’altérité étrangère construite dans et par le contrôle frontalier.

Le Mur d’Europe

La mise en place des dispositifs de contrôle frontalier est d’une autre façon héritière de la fin de la Guerre froide. Les évènements de 1989 laissent place à un vide stratégique pour les acteurs du monde politique et de la sécurité. Une thèse émerge alors celle de la menace contre l’Occident, de la menace du Sud, ce qui permet de « reconvertir des savoirs militaires en fabriquant une menace du Sud homologue structurellement à la menace de l’Est[v] ». Les acteurs sécuritaires se tournent alors vers la lutte contre la drogue, contre la criminalité et l’immigration en faisant du contrôle des frontières un impératif.

La fonction stratégique de ces différents obstacles aux mobilités est moins d’empêcher de fuir, mais plutôt de trier les mobilités désirables ou non en fonction des statuts et du régime de visas en place. Les éléments architecturaux (murs, barrières, checkpoints, zones de transit, camps, prisons) ne sont que des éléments « d’un dispositif de sécurité complexe composé de technologies, de pratiques de contrôle et de surveillance policière ou privée, de réglementations et de législations sur l’accès au territoire, de discours[vi] ». Pour reprendre la définition de dispositif de Michel Foucault, le mur correspond à « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques[vii] ». Le recours aux « murs » contemporains, notamment en Europe, ne peut donc s’expliquer uniquement comme une réaction des souverainetés étatiques à la mondialisation[viii], ni comme une seule stratégie de lutte dans le cadre de la guerre contre le terrorisme[ix].

Le mur repose sur des discours anti-migrants faisant de celui-ci une menace sécuritaire (dans un amalgame avec le terrorisme), identitaire (au nom de valeurs et de croyances distinctes) et social (bénéficier des systèmes socio-économiques) décelables tant aux niveaux européens que nationaux. Ce dispositif repose surtout sur des pratiques de sécurité et de surveillance, au croisement de tactiques policières et militaires, sur des technologies à la fois low tech (les barrières) et high tech[x]. Ces dernières sont dopées par un marché du contrôle florissant, soutenu par les institutions européennes[xi]. Enfin, le contrôle des frontières se traduit dans des réglementations et des lois adoptées et débattues dans les arènes parlementaires, médiatiques et judiciaires nationales et européennes.

Le Mur d’Europe consacre donc aujourd’hui une conception militariste de la gestion des mobilités humaines, au détriment d’autres approches humanitaires ou sociales. Si sa mise en place peut renvoyer au projet de construire l’Europe face à un « Autre », le Mur d’Europe nous rappelle surtout l’échec des Européens à organiser la circulation humaine tant des étrangers que des travailleurs européens en coordination entre les Etats membres.

 

[i]  D’après Elisabeth Vallet, géographe à l’UQAM, interrogée dans “30 years after Berlin Wall fell, hard borders are back”, France 24, 25 octobre 2019.

[ii] Christoph Weinert, Jürgen Ast, « De briques et de sang, les secrets du mur de Berlin », Arte, 2011, https://www.arte.tv/fr/videos/043000-000-A/de-briques-et-de-sang-les-secrets-du-mur-de-berlin/

[iii] Mercenier H., Ni Chaoimh E., Damay L., Delledonne G. ; La libre circulation sous pression, Bruylant, Bruxelles, 2018.

[iv] Bailleux, Antoine ; Duez, Denis. La libre circulation dans l’ornière ? Penser ensemble libre circulation,(dé)régulation et légitimité dans l’Union européenne. In : Mercenier H., Ni Chaoimh E., Damay L., Delledonne G., La libre circulation sous pression, Bruylant  : Bruxelles 2018, p. 11-29.

[v] Didier Bigo, « Grands Débats dans un Petit Monde », Cultures & Conflits [En ligne], 19-20 | automne-hiver 1995, mis en ligne le 27 mars 2007, consulté le 03 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/conflits/872

[vi] Ritaine Evelyne, « La barrière et le checkpoint  : mise en politique de l’asymétrie », Cultures et Conflits, 2009a, n°73 (Frontières, marquages et disputes), p. 15-33.

[vii] Michel Foucault, « La société disciplinaire en crise », Dits et écrits (1954-1988), t.2, 1976-1988, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 299.

[viii] Brown Wendy, Walled states, waning sovereignty  ; trad. fr. Nicholas Vieillescazes, Murs : les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Paris, Les prairies ordinaires, 2009.

[ix] Jones Reece, Border Walls, Security and the War on Terror in the United States, India, and Israel, London, New York, Zed Books, 2012.

[x] Duez, Denis, « Des smart borders aux clôtures barbelées : la revanche du low-tech ? » ; In : Cahiers de la Sécurité et de la Justice, Vol. 4, no.38, p. 168-176 (NaN)

[xi] Hayes Ben, NeoConOpticon. The E.U. Security-Industrial Complex, Transnational Institute & Statewatch, 2009 ; GAMMELTOFT-HANSEN T. & N. NYBERG SØRENSEN (dir.), The Migration Industry and the Commercialization of International Migration, London : Routledge, 2013.

Damien SIMONNEAU

Chercheur post-doc et chargé de cours en sciences politiques à l'Université Saint-Louis - Bruxelles.


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