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A quand la fin de la culture du viol ?

Camille WERNAERS

Des chiffres récents ont montré que sur 100 dossiers de viols, seul un auteur purgera une peine. Si la seule répression ne suffit pas, ces chiffres ne sont pas étonnants, nous vivons dans une société qui banalise les violences sexuelles et culpabilise les victimes.

En 1999, la cour de cassation italienne avait libéré un homme accusé de viol. Il s’était défendu en expliquant qu’il était impossible de violer une femme qui portait un pantalon, la cour avait retenu son argument. C’était il y a 20 ans, la situation a forcément changé entre temps. N’est-ce pas ? En 2018, un Irlandais accusé de viol est acquitté car sa victime portait un string[1]. La même année, deux Italiens sont libérés après que la cour de cassation ait estimé que la victime était « trop saoule »[2]. En Italie, il y a quelques mois, une femme a été jugée trop laide pour avoir été violée[3], les deux suspects sont libérés. En France, au même moment, la vie d’une femme qui accuse des policiers de l’avoir violée est passée au crible[4]. Les avocats de la défense évoquent le fait qu’elle était une touriste, qu’elle avait bu et portait une mini-jupe, visiblement ce sont des arguments susceptibles de pouvoir juger si elle a été violée ou pas. Les policiers finissent par être condamnés à 7 ans de prison mais ils font appel.

« Tu portes seule la responsabilité de ce qui t’es arrivé »

Tous ces arguments utilisés par la justice ne tombent pas du ciel, ils sont le fait du climat dans lequel nous vivons. Ces juges et avocat-e-s vivent dans une société patriarcale qui permet la culture du viol, c’est-à-dire la banalisation des violences sexuelles et la culpabilisation des victimes. Une culpabilisation que l’on rencontre dans la plupart des violences sexistes par ailleurs. Lorsque, pour le visibiliser, j’ai décidé de raconter sur les réseaux sociaux le harcèlement de rue que je vis au quotidien dans l’espace public masculin, j’ai découvert que systématiquement des personnes commentent en me conseillant des actions. Je n’avais qu’à crier. Je n’avais qu’à appeler tel numéro. Je n’avais qu’à répondre. Je n’avais qu’à passer mon chemin. Je n’avais qu’à noter la plaque de la voiture. « Laisse-nous bien tranquilles avec tes histoires, tu portes seule la responsabilité de ce qui t’es arrivé », me disent en cœur ces personnes. Ce sont effectivement autant de manière de se concentrer sur la victime et jamais sur les agresseurs. Eux sont laissés en dehors de l’équation, c’est sur elle que s’appliquent les injonctions. Nous agissons pareil dans les cas de viol. On se demande si la victime a pleuré, ce qu’elle portait, si elle avait bu. Elle a plutôt intérêt à coller à l’image que nous nous faisons de la victime et du viol parfait.

Non seulement les réactions des gens qui nous entourent nous culpabilisent mais les agent-e-s en première ligne du parcours médical ou judiciaire banalisent également les violences sexistes. Une femme en témoigne dans une étude de l’asbl Vie Féminine sur la prise en charge de ces violences[5] par les policiers et les policières : «  […] le jour du viol, j’ai porté plainte. Quand je suis allée voir l’inspecteur et que j’ai expliqué tout ce qu’il s’est passé le jour du viol, il a dit : “C’est pas possible qu’il vous ait violée, vous êtes en couple !” Apparemment, il y a une façon d’être violée, qu’on déclare que c’est du viol : crier, dire  non  plusieurs  fois, ne pas se laisser faire,… C’est une blague ? Quand vous avez peur, vous êtes tétanisée, vous croyez que vous avez la force de sortir un mot de la bouche ? Quand vous savez que pendant deux mois, vous êtes harcelée tous les jours, que vous ne savez même plus qui vous êtes, vous croyez que ce jour-là, vous avez envie de bouger ? En plus, il avait bu, il était violent verbalement. Moi je n’avais pas envie d’avoir un poing dans la gueule : le viol, ça suffisait. Puis ils ont appelé le procureur du Roi pour expliquer et le procureur a dit non. La seule chose qu’on m’a dit c’est : n’allez plus chez lui, éloignez-vous de lui et faites votre vie. Que lui fasse sa vie et vous la vôtre. »

Trop tard

Tous ces exemples se passent après un viol, quand il est déjà trop tard. Que faisons-nous pour prévenir ces actes ? Puisque que je suis une femme, je sais ce qui m’a été dit, encore d’autres injonctions. Ne sors pas seule le soir. Ne t’habille pas comme ça. On en parle entre femmes, on se partage nos meilleures astuces pour éviter d’être agressées. Qu’est-ce qu’on dit aux garçons et aux hommes ? Est-ce qu’on leur dit de ne pas violer ? Est-ce qu’il s’échangent leurs meilleurs astuces pour ne surtout pas devenir des violeurs ? Ca semble évident mais il faut le rappeler : pour chaque victime de viol, il y a un ou plusieurs violeurs. Ils en portent seuls la responsabilité.

Notre culture populaire reflète cette culture du viol. Combien de viols dans la série Game of Thrones que l’on regarde pour se détendre ? Est-ce que ces viols sont considérés comme des actes graves ou comme de simples ressorts dramatiques ? L’écrivain français Nicolas Grégoire a clairement choisi son camp. Dans un livre autobiographique Avant le Deuxième Tour sorti il y a quelques semaines, il décrit dans le détail comment il viole une femme. L’extrait[6] est insupportable à lire : « Tard un soir, je m’introduis dans la blonde. Elle est sèche comme du papier de verre. Les yeux mi-clos, du ton geignard de ceux qu’on réveille, elle me dit “Non, non”. Elle secoue mollement la tête, passe ses bras sous l’oreiller. Je continue à pousser. “Non… Non, non…” Rien à faire, le rapport est refusé. Alors j’éjacule froidement. Comme dans un sac. Sans un mot, elle se lève pour s’essuyer. Un sentiment de honte s’empare de moi  ». D’abord, il précise qu’il a écrit cette scène pour montrer à quel point il était une « ordure » à ce moment-là de sa vie. Les viols comme procédé narratif, ce n’est pas une nouveauté. Ensuite, il explique qu’il ne s’agit absolument pas d’un viol et qu’il va contacter la femme en question avec laquelle il n’a plus de contacts depuis longtemps pour lui demander de confirmer publiquement que ce n’en était pas un. Sur Twitter, des dizaines de personnes lui demandent de ne pas le faire[7]. Ces actes sont en effet tellement banalisés que beaucoup de femmes ne comprennent pas tout de suite que ce qui s’est passé est grave, sans compter le stress post-traumatique. Valentine témoigne de cette banalisation[8], encore plus dans le cas du viol conjugal, dans le magazine Axelle : « Un jour, elle se réveille en pleine nuit et le sent en elle. « J’ai voulu le repousser mais c’était impossible, il était trop fort », raconte-t-elle. S’ensuit une dispute où il lui jette un objet au visage et menace de la frapper. « Je ne trouvais pas cela normal, mais à l’époque, je replaçais cet événement dans un continuum de fatalités », se souvient-elle, confiant que c’est bien plus tard qu’elle comprend que « c’est un viol », en lisant la définition juridique de l’acte ».

Excuses et médias

Dans la culture du viol qui est la nôtre, un homme peut écrire publiquement l’extrait cité plus haut, clamer que ce n’est pas un viol et s’offusquer des réactions. D’autres l’ont même défendu. Peut-être qu’il n’a écrit qu’un de ces fantasmes. Peut-être qu’il s’agissait de pratiques sado-maso. Tout plutôt que de regarder la vérité en face. Décrire dans le détail comment vous nous violez ne fera pas de vous des intellos un peu torturés. Cela fait de vous des violeurs. Des violeurs et des hommes violents à qui nous cherchons des excuses et cela est visible jusque dans le traitement médiatique des violences faites aux femmes[9]. « Crime passionnel » et « Drame conjugal » sont des expressions que l’on peut lire et entendre dans les médias dans de nombreux cas de violences conjugales, même dans des cas de féminicides (le fait de tuer une femme parce qu’elle est une femme). En amenant ces actes dans le domaine du théâtre, de la passion, on semble écrire en sous-texte que l’homme a été pris dans des enjeux plus forts que lui alors qu’il est le seul responsable d’avoir été violent. Tout plutôt que regarder la réalité en face. Un article récent était titré : « Elle le trompe avec son meilleur ami : le Hutois la frappe  ». Va-t-on être obligées de rappeler qu’il n’y a aucune raison pour lesquels les hommes peuvent nous frapper ? Combien de phrases dans les médias déresponsabilisant les hommes suspectés d’être violents, dans les citations de témoins par exemple : « C’est un homme si gentil  » ? Figurez-vous que les hommes « gentils » violent aussi. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être gentil ou méchant mais avec la société patriarcale, aux rapports de dominations qu’exercent les hommes sur les femmes qui leur permettent de considérer les femmes comme des objets que l’on prend. Une étude récente[10] a montré comment les représentations hyper-sexualisées des femmes, notamment dans la publicité, les transformaient en objets dans nos cerveaux, même dans le regard qu’elles posaient sur elles-mêmes. On ne demande pas son avis à un objet avant de le manipuler.

En Belgique cette année, 11 féminicides ont déjà eu lieu

Lors du traitement médiatique du viol et du meurtre de Julie Van Espen, certaines personnes ont cru bon d’expliquer que l’auteur était un homme fou. Tout plutôt que regarder la réalité en face. Les problèmes mentaux permettent d’amener ces actes sur le domaine individuel, nous sommes après tout dans une société néolibérale. Julie Van Espen était au mauvais moment au mauvais endroit, elle a croisé le chemin d’un seul homme dérangé. Quel est le bon endroit pour une femme dans une société patriarcale ? De cette question découle la demande de certaines femmes de créer des endroits sécurisants en attendant que la société elle-même deviennent sécurisante (et pas sécuritaire). Rester sur l’idée qu’il s’agit d’un homme isolé qu’il suffit d’enfermer nous fait oublier les rapports de domination qui sont des rapports sociaux, collectifs. En Belgique cette année, 11 féminicides ont déjà eu lieu[11]. Par ailleurs, il n’y a pas de petites violences faites aux femmes, certaines moins graves (les siffler, etc.) et certaines très graves (les violer, les tuer). Toutes ces violences font partie d’un même continuum qui peut aller jusqu’au meurtre. Toutes ces violences sont problématiques.

« Deux poissons rouges morts lors d’une scène de violences conjugales  » titrait un autre article de la presse belge. Voilà le registre de l’humour. Parce qu’on a beau répéter que ces actes sont graves, ils pourront être banalisés tant qu’on continue à en rigoler. L’affaire Bigard[12] en a montré un nouvel exemple. Sur le plateau de l’émission « Touche Pas à Mon Poste », celui-ci décrit un viol dans le détail. Il raconte l’histoire d’une femme qui consulte un médecin pour une déchirure musculaire. Celui-ci lui ordonne de se déshabiller, « la chope par le chignon », « la plaque sur le bureau », et « l’encule à sec » pour lui montrer ce qu’est une vraie déchirure. Les réactions ne se sont pas faites attendre et le Français s’en est offusqué dans plusieurs vidéos. Encore un autre homme offusqué de ne plus rien pouvoir dire. On se rappelle aussi de l’« humoriste » français Tex et de sa blague sur les violences conjugales : « Les gars vous savez ce qu’on dit à une femme qui a déjà les deux yeux au beurre noir ? On ne lui dit plus rien on vient de lui expliquer deux fois ! ». Le public avait applaudi. Les blagues racistes et sexistes dans la bouche d’hommes blancs au rire gras ne leur permettent que d’asseoir un peu plus leur domination. C’est un rire de dominant qui se moquent des victimes. On attend toujours vos blagues qui se moquent des violeurs.

Résultat : 100 viols par jour en Belgique pour seulement 4 plaintes enregistrées, sur 100 dossiers de viol, 1 seul auteur qui purgera une peine[13], un-e Belge sur cinq qui estime que le viol est parfois justifié[14], 4 viols collectifs par semaine[15]. Difficile d’aller porter plainte quand les viols sont banalisés et que la responsabilité va peser sur la victime. On entend vos rires gras quand on doit passer la porte du commissariat. Et il n’y a pas que la répression, l’aspect préventif doit être beaucoup plus investi.

Et je veux un jour de répit, un jour de pause

Quand j’ai été violée, j’avais trop bu et je portais un pyjama, j’étais dans mon lit. Je n’ai jamais été porté plainte et j’ai mis presque 10 ans à appeler ça un viol. J’ai du mal à trouver une femme qui n’a pas été violée ou n’a jamais été victime d’agressions sexuelles dans mon entourage. En 1983, la féministe Andrea Dworkin parle devant des hommes militants. Elle a intitulé son discours : « Je veux une trêve de 24 heures durant laquelle il n’y aura pas de viol  »[16]. Elle conclut : « En tant que féministe, je porte personnellement en moi le viol de toutes les femmes à qui j’ai parlé au cours des dix dernières années. En tant que femme, je porte en moi mon propre viol. Est-ce que vous vous rappelez des images des villes d’Europe pendant la peste, quand les charrettes traversaient les rues et que des gens ne faisaient que ramasser les cadavres et les entasser dedans ? Et bien, voilà ce à quoi ressemble notre savoir sur le viol. Des piles et des piles et des piles de corps qui ont des vies entières et des noms humains et des visages humains. Je parle pour de nombreuses féministes, pas seulement pour moi, quand je vous dis que je suis fatiguée de ce que je sais et qu’aucun mot ne peut exprimer la profondeur de ma tristesse concernant ce qui a déjà été fait aux femmes jusqu’à cet instant même, à 14 heures 24 aujourd’hui, ici à cet endroit. Et je veux un jour de répit, un jour de pause, un jour au cours duquel de nouveaux corps ne s’amoncelleront pas, un jour au cours duquel aucune nouvelle agonie ne s’ajoutera aux anciennes, et je vous demande de me le donner. Et comment pourrais-je vous en demander moins – c’est si peu. Et comment pourriez-vous m’en offrir moins – c’est si peu. Même dans les guerres, il y a des jours de trêve. Allez-y et organisez une trêve. Faites obstacle à votre camp pour un jour. Je veux une trêve de 24 heures durant laquelle il n’y aura pas de viol. Je vous mets au défi d’essayer. J’exige que vous essayiez. Je suis prête à vous supplier d’essayer. Que pourriez-vous bien faire d’autre ici ? Qu’est-ce que votre mouvement pourrait bien signifier d’autre ? Qu’est-ce qui pourrait avoir autant d’importance ? Et ce jour-là, ce jour de trêve, ce jour où pas une femme ne sera violée, nous commencerons la pratique réelle de l’égalité, parce que nous ne pouvons pas la commencer avant ce jour-là. Avant ce jour-là, elle ne veut rien dire parce qu’elle n’est rien ; elle n’est pas réelle ; elle n’est pas vraie. Mais ce jour-là, elle deviendra réelle. Et alors, plutôt que le viol, pour la première fois dans nos vies – tant les hommes que les femmes –, nous commencerons à faire l’expérience de la liberté. Si vous avez une conception de la liberté qui inclut l’existence du viol, vous avez tort. Vous ne pouvez pas changer ce que vous dites vouloir changer. En ce qui me concerne, je veux faire l’expérience d’un seul jour de réelle liberté avant de mourir  ». Tout est dit.

 

[1] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_un-string-brandi-comme-preuve-de-consentement-lors-d-un-proces-pour-viol-en-irlande?id=10075013

[2] https://www.flair.be/fr/lifestyle/societe/des-violeurs-acquittes-parce-que-la-victime-avait-bu-de-lalcool/

[3] https://www.rtbf.be/info/monde/detail_deux-suspects-de-viol-blanchis-la-victime-etait-trop-laide-pour-etre-violee?id=10169028

[4] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/01/29/01016-20190129ARTFIG00313-viol-au-36-le-proces-des-policiers-est-devenu-celui-de-la-victime-denoncent-ses-avocats.php

[5] http://www.viefeminine.be/IMG/pdf/20180417_cppoliceok.pdf

[6]https://twitter.com/ChrisCGarnier/status/1129068339786129408/photo/1?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1129068339786129408&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.liberation.fr%2Fchecknews%2F2019%2F05%2F17%2Fla-scene-dans-laquelle-nicolas-gregoire-se-met-en-scene-dans-son-livre-est-elle-un-viol_1727572

[7] https://twitter.com/nicolasgregoire/status/1129261669635510272

[8] https://www.axellemag.be/lhistoire-de-valentine-victime-de-viol/

[9] https://www.axellemag.be/medias-minimisent-violences-femmes/

[10] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_comment-les-images-de-corps-sexualises-nous-font-tolerer-le-harcelement?id=10125607

[11] http://stopfeminicide.blogspot.com/

[12] https://www.rtbf.be/info/dossier/les-grenades/detail_rire-gras-et-la-culture-du-viol?id=10162835

[13] https://www.rtbf.be/info/dossier/les-grenades/detail_rire-gras-et-la-culture-du-viol?id=10162835

[14]https://www.levif.be/actualite/belgique/un-belge-sur-cinq-estime-que-le-viol-est-parfois-justifie/article-normal-577217.html

[15] https://plus.lesoir.be/225530/article/2019-05-21/quatre-viols-collectifs-sont-declares-en-moyenne-par-semaine-en-belgique

[16] https://tradfem.wordpress.com/2014/11/15/je-veux-une-treve-de-vingt-quatre-heures-durant-laquelle-il-ny-aura-pas-de-viol-2/

 

Camille WERNAERS

Journaliste féministe


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