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Politique Archives N°111
Revue Politique

Adolfo Kaminsky, photographe de l’ombre

Hugues LE PAIGE

Le vrai et le faux. Le faux au service de la vérité. Le faux comme sauf-conduit. Cacher comme faussaire, révéler comme photographe : la double identité d’Adolfo Kaminsky nous plonge dans une passionnante et infinie réflexion sur ce paradoxe du vrai et du faux qui, pour cet homme hors du commun1, n’a jamais été une contradiction.

Combien d’hommes et de femmes doivent-elles la vie à ce faussaire de génie connu dans les rangs de la résistance comme « Le Technicien » ? Des milliers et plus encore. En 1943, jeune adolescent, Adolfo Kaminsky et sa famille d’origine russe et juive, mais de nationalité argentine (obtenue au fil des exils) sont enfermés dans le centre français de Drancy, antichambre des camps de la mort. Quand il en sort miraculeusement – grâce à sa nationalité argentine – Adolfo s’engage dans la résistance. Son expérience de teinturier et ses connaissances en chimie lui permettent de devenir le plus habile des faussaires. Il fabrique alors nuit et jour dans son atelier clandestin de la rue des Saints Pères à Paris des milliers de « papiers » pour les enfants et les familles juives et les résistants. Sans répit et sans repos. « Le calcul est simple, se souvient-il. En une heure je fabrique trente papiers vierges. Si je dors une heure, trente personnes mourront… 2 »

Après le débarquement, Kaminsky est recruté par les services français. Il doit fabriquer des faux papiers pour les agents qui opèrent derrière les lignes allemandes. « Faussaire d’État », comme il dit, avant de devenir « faussaire révolutionnaire ». Jusqu’en 1971 (quand il prend sa retraite), il n’est sans doute pas un combat de libération, une cause révolutionnaire une résistance antifasciste qui n’ait bénéficié des « papiers » de Kaminsky3. Cet homme libre avait trois principes qui guidaient son action : « La gratuité, mon sacerdoce », dit-il. L’indépendance totale vis-à-vis des partis et des mouvements qu’il sert et le respect absolu des règles de clandestinité. Mais surtout, ajoute-t-il : « Mon implication au cœur de toutes ces luttes n’a été que la suite logique de mon action pendant la Résistance4 ».

Pour Kaminsky, la photographie est d’abord un instrument vital pour le faussaire. Elle est indispensable à la reproduction des tampons et des différents documents qui permet la fabrication du « faux ». Mais, en même temps, avec la même netteté et précision du « technicien », Kaminsky est le photographe des ruelles de Paris de l’après-guerre et des petits métiers, celui dont le regard préserve un monde en voie de disparition. Le même qui clandestinement effaçait les traces des persécutés pour assurer leur survie. Il est doublement un photographe de l’ombre dont l’œuvre ne sera exposée publiquement pour la première fois qu’en 2012. La clandestinité du faussaire condamnait l’artiste à l’anonymat. Lui qui vivait le plus souvent confiné dans l’obscurité de son laboratoire se donnait – rarement – le droit à l’air libre et à la lumière naturelle. Son œuvre, proche de la photographie humaniste d’un Willy Ronis, est imprégnée de cette confrontation entre l’ombre et la clarté.

Sous le titre Adolfo Kaminsky. Faussaire et photographe, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Mahj-Paris) organise une exposition qui retrace cette extraordinaire « double vie » et rend – enfin – justice à l’artiste. Dans le catalogue, Paul Salmona, directeur du Mahj, écrit justement que « Kaminsky n’a pas montré son œuvre de photographe. Pour paraphraser les frères Lumière, “Pas de photo sans Lumière”, pas de reconnaissance sans exposition : photographe de l’ombre, Kaminsky le fut doublement, et s’il n’exposa pas, c’est pour ne pas exposer les autres. »
  1. Il faut lire la passionnante biographie que lui a consacrée sa fille, Sarah Kaminsky : Adolfo Kaminsky – Une vue de faussaire, Le Livre de Poche, 2018.
  2. Op. cit., p. 32.
  3. À titre d’exemple, Kaminsky, bien que n’étant pas sioniste, fournira des papiers aux rescapés des camps qui voulaient rejoindre la Palestine, comme il sera le pourvoyeur des combattants du FLN et des « porteurs de valise » pendant la guerre d’Algérie. Notamment à partir de son laboratoire clandestin à Bruxelles. Il s’en explique avec justesse dans sa biographie.
  4. Op .cit., p. 249.

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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