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Antiféminisme et extrême droite : un cocktail dangereux

Camille WERNAERS

L’antiféminisme inonde les discours d’extrême droite qui appelle à des actions violentes. Alors que certains de ces hommes prennent réellement les armes, d’autres utilisent l’arsenal législatif pour limiter les droits des femmes.

Depuis une quinzaine d’années, au sein d’une société divisée qui connaît de multiples crises (sociale, démocratique, écologique et désormais sanitaire), l’extrême droite et le populisme de droite gagnent du terrain dans le paysage politique européen. Lors des dernières élections européennes, la percée était d’ailleurs notable dans certains pays, tels que l’Italie, l’Espagne et la Belgique où le score du Vlaams Belang a atteint 11,45 %, le parti triplant sa représentation. « Or, l’extrême droite,faite de repli sur soi et de considérations sécuritaires, […] représente une menace réelle, qu’il est nécessaire d’adresser de front », écrit Florence Vierendeel, chargée d’étude au sein des Femmes prévoyantes socialistes (FPS)1. Si la menace de ce climat ultra-conservateur est effectivement réelle, elle l’est d’autant plus pour certaines parties de la population, parmi lesquelles les femmes et les minorités : « L’extrême droite met en péril l’ensemble de la démocratie […] mais elle menace plus particulièrement les avancées obtenues par les femmes », observe ainsi l’association Vie Féminine.

L’un des derniers avertissements en la matière est arrivé en 2020 dans le rapport annuel d’Europol2sur l’état du terrorisme dans l’Union européenne. « Plusieurs pays membres, dont la Belgique, la France et la Slovénie ont rapporté l’émergence de groupes paramilitaires qui considèrent que les États sont impuissants à protéger la population contre ce qu’ils perçoivent comme étant une menace, à savoir l’immigration et l’islam », pouvait-on y lire.

« Grand remplacement »

Par ailleurs, l’un des éléments pointé par Europol dans son rapport sont les liens étroits entre les théories misogynes et l’antiféminisme avec les idéologies d’extrême droite. L’« extrême droite » recoupe des réalités différentes, il y a néanmoins des éléments récurrents selon le politologue Jérôme Jamin3 : « La croyance en l’inégalité entre les peuples, les cultures, les civilisations, les races et les individus, […] considérée comme immuable, […] l’attachement à la Nation, qui est un rempart contre l’ennemi extérieur et [l’idée] qu’il faut agir de manière radicale. » Cette « inégalité immuable » se situerait également entre les femmes et les hommes, ce qui placent les féministes, elles qui luttent pour l’égalité, dans le viseur de l’extrême droite. L’antiféminisme s’insère dans ce cas-ci dans les « théories du grand remplacement » : « Le féminisme aurait été inventé pour distraire les femmes de leur rôle ‘naturel’ de mères, et est par conséquent blâmé pour la chute des taux de natalités dans les pays de l’Europe occidentale, ce qui a finalement permis l’immigration », souligne le rapport d’Europol.

Dans son manifeste, le terroriste d’extrême droite norvégien Anders Breivik écrivait : « Il faut parfois tuer des femmes, même si elles peuvent être très attirantes. » En Belgique, le Vlaams Belang encourage ses militants à fréquenter les salles de tirs4 et en 2019, la VRT a révélé une photo de Dries Van Langenhove exhibant une arme ; il est le fondateur de Schild en Vrienden (un mouvement de jeunesse nationaliste flamand fondé en 2017, littéralement « Bouclier et amis ») et élu Vlaams Belang. Auparavant, un reportage de l’émission Pano, diffusé le 5 septembre 2018 sur la VRT, avait montré que les membres de Schild en Vrienden postaient des messages racistes, antisémites, glorifiant la violence ou encore sexistes dans des groupes de discussion secrets en ligne. De quoi parle-t-on exactement ? L’image d’une pelle avec, en légende, la mention « Comment draguer des juives » y était par exemple partagée. Également une illustration où l’on aperçoit Cendrillon frotter le sol à genoux, avec le message : « Si l’on suit le film à l’envers, on obtient l’histoire d’une femme qui apprend quelle est sa place. »5 Le parquet de Flandre orientale avait ouvert une enquête pénale suite à la diffusion du reportage. Dries Van Langenhove, ainsi que huit autres « membres présumés du noyau dur de Schild & Vrienden », selon les termes du parquet, avaient été mis en cause en juin 2019 pour des infractions aux lois sur le racisme et le négationnisme (et pas sur le sexisme, notons…). L’immunité parlementaire de Dries Van Langenhove a été levée en mars 2021 par la Chambre, réunie en séance plénière. La chambre du conseil de Gand doit décider si Dries Van Langenhove et les autres suspects doivent répondre de leurs actes devant le tribunal correctionnel.

Récemment, le tribunal correctionnel de Gand a déjà eu affaire au chirurgien esthétique Jeff Hoeyberghs. Invité fin 2019 par l’association des étudiants catholiques nationalistes flamands (KVHV)6 – dont de nombreux membres rejoignent d’ailleurs Schild en Vrienden après leurs études-, il avait tenu une série de propos sexistes et racistes : « Le problème de #Metoo, c’est que les femmes n’ouvrent plus leurs cuisses », « Le climat ne change pas les petits gars, […] je m’en bats les couilles [sic] si ces salauds [les habitant·es des îles] sont trop faibles pour déplacer leur hutte 100 mètres plus haut sur la colline. Qu’ils se noient ! » Au début de cette année, Jeff Hoeyberghs a été condamné à dix mois de prison, dont la moitié avec sursis, et à une amende de 8 000 euros pour sexisme et discrimination. Il a immédiatement annoncé qu’il ferait appel de sa condamnation, se cachant derrière la liberté d’expression (qui est encadrée par des textes de loi dans notre pays). « La Cour constitutionnelle a récemment rendu un arrêt dans lequel elle estime que le crime de lèse-majesté viole la liberté d’expression. Mais l’opinion forte d’un homme blanc sur certaines femmes donne bien lieu à une condamnation avec une peine de prison effective. Comprendra qui pourra », a réagi son avocat, Me Rider. L’association KVHV a quant à elle été suspendue deux mois fin 2019 par l’UGent.

Dans l’ombre des Incels

De l’autre côté de la frontière linguistique, dans l’affaire Sami Haenen, du nom de ce Flémallois âgé de 34 ans et poursuivi en octobre 2021 devant la cour d’assises de Liège pour des faits assimilés à un délit de presse, on retrouve exactement cette même haine des femmes et des féministes, ce même recours à la liberté d’expression. Dans différents messages postés sur les réseaux sociaux, il menaçait les femmes et les féministes, notamment à l’aide d’une batte de baseball. Il décrivait les femmes comme ses ennemies et comme responsables de sa misère sexuelle et affective. Sami Haenen se disait prêt à donner sa vie pour combattre « le fléau du féminisme. » Une rhétorique typique et fréquente au sein des Incels, un mouvement masculiniste dont il se réclame. Il s’agissait du premier procès d’assises qui concerne un délit de presse reposant sur des écrits sur le web. Sami Haenen a finalement été reconnu coupable de ce délit de presse en raison de menaces haineuses envers les femmes et condamné à 12 mois de prison avec un sursis probatoire de 2 ans.

Incel est un néologisme formé par les mots « involuntary celibate », c’est-à-dire célibataire involontaire. Il existe, selon le rapport d’Europol, des liens entre les idéologies d’extrême droite et les Incels. Europol observe que cette « communauté misogyne, principalement composée de jeunes hommes, se rencontrent sur le web, dans des espaces semblables à ceux fréquentés par les suprémacistes blancs et ils blâment les féministes, pour leur incapacité à trouver une partenaire sexuelle ». Ces communautés en ligne promeuvent activement la misogynie et la violence contre les femmes. Sur le site Incel.me, comptant 5 000 membres et interdit aux femmes, on peut lire « le viol est sûrement cent fois plus plaisant que le sexe classique ». « Certains encouragent leurs camarades ayant une vie sexuelle peu satisfaisante à essayer et postent même des tutoriels détaillant les techniques pour ne pas se faire arrêter par les forces de l’ordre lorsqu’on est un violeur en série », souligne le journal Le Monde.

Certains Incels passent à l’acte et ont commis des attentats ou tueries de masse aux États-Unis mais aussi en Europe. En mai 2014, en Californie, Elliot Rodger tue au couteau, à l’arme à feu et avec une voiture-bélier 6 personnes et en blesse 14 autres, avant de se suicider. Le jour de la tuerie, Elliot Rodger avait posté sur les réseaux sociaux une vidéo intitulée « Châtiment ». Il y expliquait vouloir se venger des femmes, qui l’avaient toujours « rejeté ». Il est depuis héroïsé par les Incels qui font souvent référence à lui. En avril 2018 à Toronto, Alek Minassian, âgé de 25 ans, tue 10 personnes et en blesse 14 autres avec une voiture-bélier. Les victimes sont majoritairement des femmes, c’est pourquoi la thèse du féminicide est privilégiée durant son procès. Peu avant l’attaque, il avait posté sur Facebook que « la rébellion incel a déjà commencé » et avait parlé d’Elliot Rodger. En février 2020, en Allemagne, Tobias Rathjen, 43 ans, ouvre le feu sur plusieurs personnes dans des bars à chicha, faisant 10 morts et 6 blessés. Dans son manifeste, il se décrit comme un incel n’ayant jamais eu de relation avec une femme et tient des propos racistes. En août 2021, Jake Davidson, 22 ans, ouvre le feu à Plymouth, tuant 5 personnes, dont une petite fille de 3 ans et son père. Il commet ainsi la première fusillade de masse au Royaume-Uni depuis 11 ans. Il se revendiquait incel sur sa chaîne Youtube.

Une étude7 a conclu en 2019 que la violence incel était « une menace réelle » qui devrait être considérée en lien avec « d’autres attaques misogynes telles que les féminicides et la violence sexuelle ; et dans le cadre d’une vague plus large de violence d’extrême droite ».

Un régime politique patriarcal et réactionnaire

« C’est vraiment étonnant, ce à quoi les gens peuvent s’habituer, pour autant qu’il y ait quelques compensations… », prévient la série dystopique Handmaid’s tale (La Servante Écarlate) qui emprunte des éléments à tous les totalitarismes mais particulièrement à celui d’extrême droite alors que la République de Gilead instaure, après un coup d’État armé de certaines classes dominantes, un régime politique patriarcal et réactionnaire qui s’en prend particulièrement aux femmes et à leur maternité, sur fond de crise écologique. Une série qui permet, comme nombre de dystopies, de porter un autre regard sur notre actualité, notamment aux États-Unis où la saison 1 a été diffusée peu après l’élection de Donald Trump, premier président américain de toute l’histoire du pays à prendre part à la « Marche pour la vie », un événement annuel des groupes anti-avortement. Une position qui s’était sentie durant son mandat et qui continue à affecter les femmes aux États-Unis Américaines de nos jours. La Cour suprême des États-Unis, profondément remaniée par Trump, a porté un coup dur au droit à l’avortement en septembre 2021, en refusant de bloquer une loi du Texas qui interdit la majorité des interruptions de grossesse, même en cas d’inceste ou de viol.

En Corée du Sud, les candidats nationalistes à l’élection du 9 mars 2022 tentent à tout prix de plaire aux jeunes hommes (masculinistes). L’une des principales figures de l’opposition, le conservateur Yoon Seok-yul, a indiqué vouloir supprimer le ministère du Genre qui œuvre à l’égalité hommes-femmes dans le pays, un ministère qu’il juge « obsolète » et « traitant les hommes comme des criminels ». En Inde, en réponse aux demandes des masculinistes qui défendent « les droits des hommes », le gouvernement nationaliste hindoue a récemment bloqué l’adoption d’une loi qui criminaliserait le viol conjugal. Il n’est donc pas interdit pour un homme de violer sa femme, ou plus précisément « les rapports sexuels d’un homme avec sa propre épouse, si l’épouse a plus de 15 ans, ne constituent pas un viol », comme le stipule toujours le code pénal indien.

En Espagne, pays plutôt avant-gardiste dans la lutte contre les violence sexistes, les élections législatives de 2019 ont vu une percée importante du parti d’extrême droite Vox, aux discours ouvertement xénophobe et antiféministe et qui remet systématiquement en cause la réalité des violences faites aux femmes dans le pays. Vox voudrait notamment abroger la loi sur la violence de genre, datant de 2004 qui serait « discriminatoire envers les hommes » et réclame l’exclusion des interruptions volontaires de grossesse (IVG) du système de santé publique. « La montée des extrêmes-droites en Europe a donné lieu à un retour sur la scène politique de discours qu’on croyait enterrés, vantant les mérites de la « famille traditionnelle ». Les femmes doivent se conformer à un modèle unique, les confinant dans la sphère privée dans le rôle de l’épouse soumise, la mère de famille », souligne la journaliste Safia Kessas dans une chronique sur le sujet. « Vox est en faveur de l’allongement des congés de maternité et l’augmentation des allocations familiales pour les mères et ce n’est pas pour les beaux yeux des femmes mais pour leurs ventres. Les extrêmes-droites font la promotion de ce modèle de société qui dénie aux femmes leurs droits et leur autonomie », poursuit-elle.

En Pologne, le gouvernement conservateur et nationaliste – qui soutient des manifestations d’extrême droite – a annoncé en janvier 2021 l’interdiction presque totale de l’avortement. Les femmes polonaises ne peuvent normalement plus avorter sauf en cas de viol ou d’inceste, ou lorsque la vie de la mère est en danger. Moins d’un an plus tard, en novembre 2021, Izabela est décédée dans un hôpital parce que les médecins ont refusé de pratiquer l’avortement de son fœtus, non viable, choisissant d’attendre qu’il meure naturellement in utero, ce qui a entraîné la mort de la patiente par choc septique. Le 25 janvier 2022, et après avoir déjà survécu à un arrêt cardiaque, Agnieszka meurt à l’hôpital. Enceinte de jumeaux, cette mère de trois enfants était entrée un mois plus tôt à l’hôpital pour de fortes douleurs abdominales. Un premier fœtus meurt deux jours après mais les docteurs refusent de l’enlever de son ventre, citant notamment la nouvelle loi adoptée par le gouvernement. À partir de là, son état se serait rapidement détérioré et le second fœtus décède une semaine après. Ce n’est que deux jours plus tard, le 31 décembre, que les médecins procèdent enfin à un avortement. Trop tard pour sauver la maman, selon sa famille. Par peur de poursuites, les médecins n’osent désormais plus pratiquer des avortements, y compris dans les cas où la vie de la mère est en danger. « En tant que femme en Pologne, je m’inquiète. Pas seulement d’être rejetée par les hôpitaux si jamais j’ai besoin d’avorter, mais surtout que ma voix ne soit pas entendue par la société », explique Weronika à la RTBF.

Pendant que d’aucuns pérorent sur le danger supposé de l’« idéologie woke »8, c’est à ça que font face aujourd’hui les mouvements féministes et progressistes partout dans le monde.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-SA 2.0 ; parterre de fleurs en hommage aux victimes du terroriste d’extrême-droite Anders Breivik, prise en juillet 2011 à Oslo par Endre Krossbakken.)

  1. F. Vierendeel, Extrême droite et atteinte à la démocratie : pour un réveil politique et citoyen, Femmes prévoyantes socialistes, 2021.
  2. Europol, European Union Terrorism Situation and Trend report, 2020.
  3. O. Leherte, « Ultra droite, extrême droite, droite radicale,… Quels mots pour quelle réalité ? », RTBF, 27 janvier 2019.
  4. V. Georgis, « L’extrême droite belge, identitaire et conspirationniste », L’Echo, 9 janvier 2021.
  5. D. Hendrikx, « Schild & Vrienden : le racisme ne doit pas éclipser le sexisme », DaarDaar, 16 juin 2019.
  6. A. Touriel, « Georges-Louis Bouchez présent à un débat KVHV: quel est ce club étudiant flamingant? », RTBF, 20 octobre 2021.
  7. O. Young, « What Role Has Social Media Played in Violence Perpetrated by Incels? », Peace Studies Student Papers and Posters,‎ 15 mai 2019.
  8. Du terme woke, qui signifie « éveillé », le terme désigne le fait de lutter contre des injustices. Repris par la droite radicale aux États-Unis pour, selon Renaud Maes, « se moquer des gens qui militent dans les mouvements pour l’émancipation », il est depuis arrivé dans cette acception en France et en Belgique.

Camille WERNAERS

Camille Wernaers est journaliste et réalisatrice, spécialisée dans les questions de genre.


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