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« Au nom de l’urgence : gouvernez à droite ! »

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Jusqu’alors stériles, les appels au « réalisme », à la « responsabilité » et à la « fin des exclusives » pour forcer le dialogue entre le PS et la N-VA auraient-ils finalement porté leurs fruits, la crise sanitaire leur offrant un terreau inespéré ? Par-delà la nécessité de répondre à la situation critique du pays, les motivations premières de leurs auteurs demeurent inchangées : perpétuer les grandes orientations socioéconomiques du précédent gouvernement.

Tout pouvoir qui se respecte connaît au moins instinctivement la composition chinoise du mot « crise », qui associe les idéogrammes « danger » et « opportunité ». L’état de sidération qui accompagne ces périodes particulières est en effet propice à la mise en place d’un agenda impopulaire au service des dominants. La crise sanitaire actuelle n’y échappe pas, et les forces néolibérales fourbissent d’ores et déjà leurs armes pour faire payer aux populations le coût des mesures de relance et du sauvetage massif de l’économie[1.Cf. A. Borriello, « Le virus de l’austérité », Politique, n°112, juillet 2020.]

Les tentatives d’application de cette « stratégie du choc », selon l’expression du célèbre ouvrage de Naomi Klein, concernent également la politique partisane. Dans les pays que les résultats électoraux ont plongés dans l’impasse, pareil bouleversement mondial permet de rendre, pour certains, l’inacceptable soudainement acceptable[2.Ainsi, en Israël, après 16 mois de blocage politique, l’ancien général Benny Gantz, élu sur la promesse de renverser l’inamovible chef du camp nationaliste Benjamin Netanyahou, prit prétexte de la crise sanitaire pour se rallier avec armes et bagage à ce dernier. Et ce en dépit du caractère tout relatif de l’urgence invoquée, le pays comptant alors, selon la boutade du nouveau chef de l’opposition Yair Lapid, moins de patients sous respirateurs que de membres du gouvernement. Cf. « Retour sur les discours à la Knesset de Netanyahu, Gantz et Lapid », The Times of Israël, 17 mai 2020.]

Vive la crise !

En Belgique, le choc de la pandémie a ainsi joué un rôle central dans le renversement des postures des acteurs d’un interminable blocage politique. L’hypothétique mariage entre le Parti socialiste (PS) et la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA, droite nationaliste), qui s’était, durant les 9 mois précédents, fracassé sur les réticences de la première à pactiser avec la seconde, faillit bien voir le jour à la mi-mars, en moins d’une semaine. Elle échoua finalement sur le fil, face à l’opposition de la base socialiste, au profit d’un soutien extérieur à un « gouvernement d’urgence » composé par l’équipe libérale-démocrate-chrétienne sortante et minoritaire dirigée par Sophie Wilmès.

Une première vague, un rebond épidémique et moult péripéties politiques plus tard, la formule a de nouveau la cote. Le 20 juillet, les chefs de file socialiste Paul Magnette et nationaliste Bart De Wever acceptaient une mission de préformation gouvernementale. À la différence de la séquence du mois de mars, l’impératif d’« unité nationale » entre les deux frères ennemis face aux conséquences de la pandémie n’est plus seulement ressassé par ses inconditionnels de toujours[3.Cf. les propos de l’éditorialiste Ivan De Vadder dans l’émission radiophonique CQFD de La Première du 8 mai 2020.], mais également par les socialistes eux-mêmes. Certains mandataires semblent désormais beaucoup plus ouverts à cette perspective, qui relèverait même d’un certain bon sens vu le contexte critique[4.Lire notamment les interviews de Pierre-Yves Dermagne (Le Soir, 24 juillet) et Willy Demeyer (La Libre, 25 juillet).].

Si la situation économique et sociale – voire démocratique, vu la faible légitimité parlementaire du gouvernement actuel – catastrophique justifie sans doute la formation rapide d’un véritable exécutif fédéral, peu d’éléments objectifs tendent à soutenir que la formule associant N-VA et PS soit la plus adaptée. La nature, les programmes et les positionnements récents des deux partis augurent un attelage particulièrement instable, inapte à trancher les grands enjeux sociétaux, socioéconomiques ou de politique étrangère[5.Comme l’indiquait Paul Magnette lui-même dans une carte blanche parue le 18 juin dans L’Écho.]. L’étude des convergences en matière de vote au Parlement[6.X. Counasse, « Au Parlement, la coalition Vivaldi se démarque pour voter les lois », Le Soir, 17 février 2020.] aurait plutôt appelé à une union entre écologistes, socialistes, démocrates-chrétiens et libéraux. Significativement, ces quatre familles ont voté la confiance au gouvernement Wilmès, quand la N-VA la lui refusait. L’argument démocratique, qui imposerait de disposer d’une majorité dans chaque groupe linguistique, apparaît quant à lui particulièrement spécieux, surtout de la part des plus fervents soutiens de l’exécutif dirigé par Charles Michel de 2014 à 2018, dramatiquement sous-représenté côté francophone.

Les injonctions à former cette coalition en particulier ne peuvent dès lors être comprises qu’au regard des rapports de force sociaux que traduisent les jeux partisans. En l’espèce, la séquence politique actuelle doit être analysée à la lumière des priorités du grand patronat, dont le scénario privilégié de longue date fut soudainement rendu possible « au nom de l’urgence ».

N-VA et PS : le glaive et le bouclier

Face au désaveu électoral cinglant infligé le 26 mai 2019 à la coalition dite « suédoise » dirigée par Charles Michel (-22 sièges),la plus inconditionnellement acquise aux thèses des organisations patronales depuis des décennies, ces dernières ont rapidement privilégié la formule associant PS et N-VA. Officiellement parce qu’il reviendrait aux « deux plus grands partis flamand et francophone » de « prendre leurs responsabilités », selon les termes de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB)[7.D. Coppi, « Influencer les coalitions ? FGTB et FEB s’en mêlent sans solution miracle », Le Soir, 12 juin 2019.]. Plus vraisemblablement parce qu’il s’agit de la configuration, qui, compte tenu du paysage complexe issu des urnes, offrirait la moindre variation vis-à-vis de l’exécutif sortant, et donc le plus de chance de poursuivre une politique si prometteuse.

Plus qu’un mal nécessaire, la présence de la famille socialiste dans un gouvernement dominé par la droite permet aussi d’espérer limiter la contestation sociale, vu ses relais dans les milieux syndicaux. Avec la N-VA comme tête de pont pour s’attaquer aux droits des travailleurs et le PS comme garant de la paix sociale, les employeurs disposeraient ainsi de la parfaite alliance du glaive et du bouclier pour mener à bien les réformes attendues. Pour ce qui concerne spécifiquement le patronat flamand, cet axe représente le passage obligé pour une modification constitutionnelle allant vers une plus grande scission des mécanismes de solidarité entre Flamands et Francophones.

À intervalles réguliers, les différentes émanations du patronat en Belgique ont réitéré les appels à réaliser cette convergence. Toutes les résistances à ce scénario de rêve ont été impitoyablement caricaturées – pour mieux les dépolitiser – comme autant de « petits jeux »et de parties de « stratego politique », selon les termes de Wouter De Geest, président du Voka, principale organisation patronale flamande[8.A. François et Belga, « L’organisation patronale Voka rappelle les négociateurs flamands et fédéraux à l’ordre », VRT-NWS, 7 janvier 2020.]. De leurs côtés, les partis de la coalition sortante se sont échinés à tour de rôle à torpiller toute formule qui exclurait la N-VA. De manière de plus en plus évidente, la nécessité de sa présence au gouvernement s’apparente à une déclinaison politique du mantra néolibéral « There Is No Alternative ».

Plan B

Face à l’accouchement contrarié de la « coalition FEB », il convenait toutefois de réfléchir à une alternative permettant la poursuite des politiques de la Suédoise. Dès le 30 août 2019, l’administrateur de la FEB, Pieter Timmermans, en esquissait les contours : « Supposons qu’il n’y ait toujours pas de solution en vue à la fin septembre. Alors notre pays ne pourra pas rester plus longtemps sans gouvernement. Ce plan B pourrait consister à octroyer des pouvoirs supplémentaires au gouvernement en affaires courantes, en concertation avec le Parlement »[9.E. Steffens, « Si le PS et la N-VA ne parviennent pas à s’entendre, il faudra former un gouvernement de relance », VRT-NWS, 30 août 2019.]. Il récidiva le 19 décembre, appelant à un gouvernement intérimaire centré surl’emploi, les pensions, la mobilité et l’énergie/climat[10.J.-P. Bombaerts, « La FEB plaide pour un gouvernement intérimaire », L’Écho, 19 décembre 2019.].

Alors que la tentative de la mi-mars correspondait en tout point au plan A – sous sa forme maximaliste, puisqu’il aurait associé les socialistes à l’ensemble des partis de l’ex-Suédoise – le vote de confiance, puis des pouvoirs spéciaux à l’équipe Wilmès, fait furieusement écho au plan B de M. Timmermans. Bien entendu, ce gouvernement a vu le jour dans un contexte bien particulier. Ses décisions étaient largement cornaquées par un processus se voulant collégial, à travers le Conseil National de Sécurité (CNS), le Comité de concertation, et le Kern élargi, en vue de s’assurer du caractère consensuel des mesures d’urgence et de leur mise en œuvre.

Derrière le doux parfum de la neutralité bienveillante et de l’expertise technique, la patte libérale de l’équipe au pouvoir reste pourtant bien visible. À plusieurs reprises, elle effectua des arbitrages en faveur de l’intérêt économique plutôt que du principe de précaution, contournant parfois les recommandations des virologues. L’inclinaison politique du gouvernement en place se reflète également dans la composition de l’Economic Risk Management Group. Créé le 18 mars pourassurer la gestion des risques économiques et macroéconomiques de la crise, ce groupe de travail co-présidé par le gouverneur de la Banque Nationale, Pierre Wunsch – qui, le 1er juillet, estimait la Wallonie plus proche du communisme que d’un régime néolibéral –, ne compte que 9 représentants du monde syndical sur 60, pour 36 représentants du monde patronal[11.J. Faniel et C. Sägesser, « La Belgique entre crise politique et crise sanitaire (mars-mai 2020) », Courrier hebdomadaire du Crisp, 2020/2 (n° 2447), 2020.].

Fort de cet état d’exception et d’un exécutif miraculeusement ressuscité acquis à leur cause, les organisations patronales purent décrocher à titre provisoire d’importants trophées jusqu’alors impossibles à obtenir. « L’usage qui est fait des pouvoirs spéciaux accordés au gouvernement fédéral a notamment pour effet d’introduire temporairement, dans certains secteurs, plusieurs mesures de flexibilité réclamées de longue date par le banc patronal et récusées avec vigueur par le banc syndical », analysait le Centre de recherche et d’information sociopolitique (Crisp)[12.Ibid.]. La seconde vie du gouvernement Wilmès pourrait ainsi représenter une garantie pour l’avenir des revendications patronales : au cas où le blocage politique se poursuivrait et rendrait impossible une coalition majoritaire, celui-ci pourrait, faute d’alternative, être à nouveau en mesure de se voir octroyer des pouvoirs spéciaux lui permettant de gérer les « grands défis » selon son prisme idéologique.

Ivresse du pouvoir ou sens des responsabilités ?

La conversion du PS à l’option d’un gouvernement avec la N-VA constitue le dernier acte en date de cette séquence dominée par l’argument de l’urgence, qui, sans préjuger du résultat des négociations, aura rendu la « coalition FEB »plus réaliste que jamais. L’appel au sens de l’histoire dans un contexte de crise représenta, ici encore, un récit à même de justifier cette volte-face. Qu’importe si certains caciques socialistes caressaient de longue date l’espoir d’un grand deal avec la N-VA ou avaient, devant l’inflexibilité du bloc des droites, abandonné depuis longtemps l’idée de leur opposer un contre-bloc de centre-gauche avec les écologistes. Et qu’importe si leur capacité de persuasion doit moins à un quelconque sens du devoir qu’à la crainte d’être écarté durablement du pouvoir, face à la tentative concomitante de reconduire une coalition suédoise élargie aux seuls socialistes flamands.

Au cas où l’axe PS-N-VA se confirmait, on peine pourtant à voir dans quelle mesure les socialistes parviendraient, par-delà quelques prises de guerre, à limiter les revendications patronales au sein d’un attelage dominé par les formations de droite. Car si l’électrochoc de la crise a peut-être permis de faire évoluer les certitudes des militants, voire des électeurs socialistes, celles des forces motrices du néolibéralisme n’ont quant à elles par variées d’un iota. « L’argent ne tombe pas du ciel (…) Il va falloir se financer par ses nationaux. Ou envisager d’autres moyens pour boucher le trou de la sécurité sociale. Comme les sauts d’index. Pour la retraite aussi, la suppression du pécule de vacances. Ou réduire le montant des pensions », expliquait le 2 mai dernier le président du think tank patronal Itinera, interrogé sur le financement de la crise[13.P. Nizet, « Crise du coronavirus: selon l’économiste Jean Hindriks, le salaire et la pension des fonctionnaires pourraient être rabotés! », La Meuse, 7 mai 2020.].Le plan de relance « 4×4 turbo » de la FEB présenté le 2 juin semble, quant à lui, calqué sur ses propositions d’avant-crise, qu’il s’agisse du refus d’une fiscalité plus juste, de l’exigence de modération salariale ou de la primauté de l’économie sur toute considération environnementale[14.D. Berns, « Relance: les patrons veulent moins d’impôts et plus de flexibilité », Le Soir, 2 juin 2020.].

Le PS, dont l’expérience du gouvernement Di Rupo (2011-2014) n’a pas exactement laissé le souvenir d’une combativité à toute épreuve face aux demandes patronales, aurait dès lors du mal à justifier pareil catalogue des horreurs à ses soutiens traditionnels aux prochaines élections.

C’est bien là le moindre défaut de l’urgence : celui d’avoir une fin, le brouillard qu’elle soulève sur les décisions prises en son nom finissant, tôt ou tard, par se dissiper.

(L’illustration de la vignette et de l’article est sous CC-BY-SA 2.0 ; la photo a été réalisée en avril 2012 par l’UNCTAD.)