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Aux racines de l’écoféminisme

Camille WERNAERS

L’écoféminisme est un mouvement philosophique et politique complexe et pluriel qui connaît ces dernières années un certain renouveau. Voici une plongée à la racine de cette réflexion originale qui lie l’écologie et le féminisme.

L’écoféminisme est né du bouillonnement intellectuel des années 1960 et 1970. Si les préoccupations écologiques sont bien sûr antérieures – et ne proviennent pas forcément des sources occidentales – c’est dans cette période, révolutionnaire s’il en est, que l’écologie devient un mouvement social global, notamment grâce à la popularité du livre Le printemps silencieux1 de la scientifique américaine Rachel Carson démontrant déjà en 1962 les effets dévastateurs des pesticides sur les oiseaux.

Le féminisme n’est pas en reste et connaitra bientôt sa deuxième vague, qui s’attache tout particulièrement à la libération des corps des femmes face à l’ordre patriarcal. A cette époque, et toujours aujourd’hui, les féministes se battent pour un libre accès à la contraception et à l’avortement. Les deux mouvements ne vont pas tarder à se rencontrer.

En 1970, en Inde, apparaît le mouvement Chipko contre la déforestation dans lequel les femmes utilisent une stratégie non violente et entourent les arbres de leurs bras pour empêcher qu’ils ne soient abattus. Ce serait l’une des premières actions écoféministes, la racine de toutes les prochaines qui sont en train de germer sur la planète. En 1974, c’est l’autrice française Françoise d’Eaubonne qui aurait utilisé pour la première fois le mot « écoféminisme », dans son livre Le féminisme ou la mort2. Elle critique frontalement le mouvement écologique qui ne questionne pas la place des femmes dans la société patriarcale (cette position est pionnière, ce qui n’est pas le cas de son avis sur la pédocriminalité3).

Anti-patriarcat, anticapitalisme et anticolonialisme

Dès le départ, les écoféministes se placent à l’intersection des principaux systèmes de domination, d’abord en liant l’oppression de la planète par les êtres humains et l’oppression des femmes par les hommes. Les mêmes logiques d’appropriation et d’exploitation sont à l’œuvre, des terres jusqu’aux corps féminins. Selon d’Eaubonne, l’écologie ne pourra pas amener à une véritable révolution sans critique de la domination patriarcale qui, avec le capitalisme et son idéal de croissance infinie, est la cause de la destruction de la planète. Des propos toujours d’une incroyable actualité.

Les écoféministes lient les différentes formes d’oppression dont le colonialisme et le racisme. La philosophe écoféministe américaine Carolyne Merchant met en avant les liens qui existent entre racisme, sexisme, capitalisme et spécisme (la domination des êtres humains sur les animaux). La colonisation et l’esclavagisme, ainsi que l’appropriation des animaux et des terres, en résultent. Cette critique du colonialisme sera également portée par l’Indienne Vandana Shiva. « Tout est parti du 19ème siècle, qui a hiérarchisé, qui a classé : les êtres vivants avec les petites bêtes tout en dessous et l’Homme tout en haut, mais aussi les peuples avec les Blancs au sommet, et les êtres humains avec la femme en dessous de l’homme, dans toutes les catégories.4 », souligne la préhistorienne française Marylène Patou-Mathis.

Dans un article du magazine féministe belge Axelle, Sophie Hustinx, écoféministe, explique que ce mouvement et son apport critique sur le colonialisme l’a « fait réfléchir aux logiques de domination raciale, à la manière dont nous avons exploité les terres indigènes, décimé leurs occupants […] et imposé une seule vision du monde.5 » Des années avant de conceptualiser l’écoféminisme, en 1956, Françoise d’Eaubonne claque la porte du Parti communiste français à cause des prises de position du parti lors de la guerre pour l’indépendance de l’Algérie ; il est contre, elle la soutient fermement.

Guerre froide

L’écoféminisme est également le résultat de la Guerre froide, période durant laquelle le risque d’une annihilation de toute la planète et de ses occupant·es par l’arme nucléaire est une préoccupation constante. Le 3 mai 1975, Françoise d’Eaubonne, accompagnée par d’autres militant·es, attaque à l’explosif le lieu de construction de la future centrale nucléaire de Fessenheim, en France. L’attaque ne fait aucune victime et retarde le chantier de plusieurs mois. Dans les années 1980, aux États-Unis, les écoféministes sont de toutes les manifestations contre la nucléarisation de leur pays. Les 16 et 17 novembre 1980 a lieu la « Wowen Pentagon’s Action » à Washington. Des milliers de femmes encerclent le Pentagone (le quartier de la défense), chantent et dansent.

Starhawk, célèbre autrice écoféministe américaine qui se revendique sorcière, fait partie de ces manifestations. Le dualisme du 19e siècle, le siècle des Lumières qui pense binaire, en prend encore un coup. Pour les nouvelles sorcières, le corps n’est pas séparé de l’esprit, la raison ne l’est pas des émotions. Leurs rituels, comme la danse et le chant, qu’elles utilisent devant les centrales nucléaires, sont non seulement des actions politiques collectives mais mobilisent aussi bien les émotions que la raison, le corps et l’esprit. Elles donnent toujours de l’importance à faire du lien, à rassembler, même là où on a divisé les idées et les concepts. Les écoféministes préfèrent mettre en avant les notion d’interdépendance et d’interrelation : nous faisons partie de l’écosystème, il n’est pas détaché de nous, en le sauvant, nous nous sauvons.

Viv(r)e l’utopie

La notion de communauté est aussi nécessaire dans la pensée écoféministe. En Angleterre, le plus long rassemblement écoféministe à ce jour se produit à Greenham Common : pas moins de 20 ans d’occupation. « En 1981, en Grande-Bretagne, émerge Greenham Common, un camp de protestation pacifique contre l’installation de missiles nucléaires sur la base de la Royal Air Force. Il aura duré vingt ans et laissé un héritage fort en termes d’organisation, de processus de protestation et de revendications, tant pour les luttes des femmes que pour l’ensemble des mouvements sociaux6 », écrit Anna Feigenbaum. « Le camp est d’abord mixte, puis un camp uniquement féminin se crée, dans lequel un grand nombre de lesbiennes radicales sont actives. […] Celles qui l’ont occupé disent qu’il s’y passait une chose que l’on peut aussi retrouver dans les ZAD actuelles, les zones à défendre, comme celle de Notre-Dame-des-Landes en France. On y expérimente la vie que l’on voudrait vivre dans le reste de la société si on arrivait à y apporter les changements voulus. On y vit l’utopie.7 », se souvient quant à elle Claudine Drion, de l’asbl Le Monde selon les femmes.

Pour faire vivre les utopies et modifier les imaginaires, les écoféministes comprennent qu’elles doivent aussi changer les récits. Elles écrivent de la science-fiction qui leur permet de visibiliser les multiples violences de notre société ou de créer des mondes meilleurs, des mondes qui donnent une autre place que celle de subordonnées à la nature et aux femmes – elles inventent d’autres histoires pleine de femmes en lutte. La Française Françoise d’Eaubonne écrira plusieurs romans de « science-fiction post-patriarcale » : L’Échiquier du temps, Rêve de feu, Le Sous-marin de l’espace et Les Sept Fils de l’étoile. Les autrices américaines Ursula Le Guin et Octavia Butler8 abordent aussi des thèmes écoféministes dans leurs romans.

Un nouveau souffle

Dans les années 1990, l’écoféminisme est à la recherche d’un nouveau souffle. Depuis 2010, des livres sont traduits ou réédités et de nouveaux livres s’écrivent à son sujet. Des conférences sont données, des groupes se créent sur les réseaux sociaux, Les so·u·rcières9 pour le climat par exemple. Les récentes manifestations pour le climat voient des femmes, souvent très jeunes, prendre la parole pour lier leur oppression et celle de la nature. Elles créent des slogans ingénieux qui frappent les esprits et dérangent les machistes : « Ma planète, ma chatte, sauvons les zones humides  ».

On redécouvre alors un mouvement pluriel, il faudrait d’ailleurs plutôt parler des écoféminismes : théorique, utopiste, matérialiste (qui complète la critique marxiste du capitalisme, en incluant l’oppression économique des femmes, notamment la penseuse italienne Silvia Federici) ou encore spirituel. Quand Jeanne Burgart Goutal commence une thèse de philosophie sur l’écoféminisme presque 40 ans après les travaux de Françoise d’Eaubonne, en 2013, elle découvre un mouvement complexe et des désaccords politiques. Les écoféministes s’accordent sur une chose : oppression des femmes et destruction de la nature sont intrinsèquement liées. Elle constate qu’à partir de ce même constat, différentes approches, parfois contradictoires, sont privilégiées.

En Belgique aussi, des penseuses s’y intéressent, telles la philosophe Isabelle Stengers, qui a préfacé la réédition du livre de Starhawk, la sociologue Benedikte Zitouni et la politicienne Magda Aelvoet (Groen), qui a gagné son procès en collaboration avec Vandana Shiva contre une entreprise américaine qui voulait breveter le vivant.

Au fil du temps, ce sont surtout les accusations d’essentialisme qui ont collé à la peau des écoféministes et qui les ont parfois discréditées, au sein même du mouvement féministe. Selon l’essentialisme, certaines caractéristiques seraient par essence, biologiquement, féminines dans ce cas-ci, l’intérêt pour la nature et l’environnement. Les femmes seraient plus proches de la nature que les hommes, une idée qui peut renforcer in fine certains stéréotypes. A cela, nombre d’écofémininistes répondent que le lien entre les femmes et l’environnement n’est pas naturel mais créé par la socialisation patriarcale. Les femmes sont éduquées à prendre soin, à réparer et elles comprennent les dominations qui s’exercent sur la nature parce qu’elles les vivent aussi. « On ne veut pas juste renforcer les liens entre les femmes et la nature, on veut renforcer les liens entre tout le monde et la nature !10 », réagit Sophie Hustinx.

Dans son livre Être écoféministe. Théories et pratiques11, sorti cette année, Jeanne Burgart Goutal revient sur l’histoire du mouvement et son renouveau contemporain. Elle interroge son propre regard de chercheuse et avoue ses difficultés à cerner le mouvement. Elle finit par concéder : « Les idées écoféministes n’ont pas vocation à être exactes, rigoureuses, complexes ou sophistiquées, écrit-elle. Elles veulent produire des effets. Être efficaces et efficientes. […] L’écoféminisme est de part en part une pensée politique… ». L’histoire, florissante, de l’écoféminisme continue sa marche.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-NC-SA ; photo prise par Beatrice Meo pendant une manifestation féministe à Barcelone le 8 mars 2019.)

  1. Rachel Carson, Le printemps silencieux, Wildproject, 2009.
  2. Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort, Le passager clandestin, 2020.
  3. Lire à ce sujet Anne Chemin, « Les années 1970-1980, âge d’or de l’apologie de la pédophilie en France », Le Monde, 28/02/2020.
  4. Marylène Patou-Mathis, « L’histoire a longtemps été écrite par des hommes », Le Soir, 28/10/2020.
  5. Camille Wernaers, « Écoféminisme, un champ à défricher », Axelle, juillet-août 2019, pp. 29-31.
  6. Anna Feigenbaum, « Le camp pour la paix exclusivement féminin de Greenham Common », Ritimo, 27/02/2018.
  7. Camille Wernaers, loc. cit.
  8. Lire à ce sujet Camille Wernaers, « La science-fiction féministe : à la recherche de nouvelles utopies », RTBF.be, 12/10/2020.
  9. Qu’on peut retrouver ici.
  10. Camille Wernaers, « Écoféminisme, un champ à défricher », loc. cit.
  11. Jeanne Burgart Goutal, Être écoféministe. Théories et pratiques, L’Échappée, 2020.

Camille WERNAERS

Journaliste féministe


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