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Bernie Sanders et le retour de la gauche étatsunienne

Grégory MAUZÉ

A propos du livre Bernie Sanders – Quand la gauche se réveille aux États-Unis, de Charles Voisin (VA Press, 2020)

Il n’est pas simple, pour celles et ceux qui s’étaient laissés grisés par le vent d’espoir soulevé par le premier socialiste à avoir tutoyé les sommets politiques au pays du capitalisme triomphant, d’ouvrir un essai qui lui est dédié quelques semaines à peine après son échec. Le refermer procurera manifestement une douloureuse impression d’épopée inachevée aux plus sentimentaux des Sandernistas.

Ces précautions établies, Bernie Sanders – Quand la gauche se réveille aux États-Unis du Liégeois Charles Voisin aura de quoi réjouir celles et ceux qui cherchent à percer les mystères d’un des phénomènes politiques majeurs d’une génération. Première biographie francophone du sénateur du Vermont, cet ouvrage d’une grande pédagogie se destine avant tout au large public. Cela n’empêchera pas les plus fins connaisseurs du fait politique transatlantique d’y trouver leur compte, grâce à un travail de documentation savamment fourni. En résulte une trame dynamique et équilibrée qui baladera le lecteur au fil de ce subtil dosage d’histoire contemporaine, d’analyse politique et, par moment, de romantisme. Des qualités qui compensent largement les défauts que constituent les quelques erreurs factuelles et fréquentes répétitions d’informations à quelques pages d’intervalle.

« Not me. US »

Il peut sembler paradoxal de se pencher sur la figure de Bernie Sanders sous l’angle biographique. Comme Voisin l’illustre, le tribun a toujours rechigné à attirer les projecteurs sur lui plutôt que sur celles et ceux au nom desquels il se bat. Au risque, parfois, de se desservir, comme lorsqu’il refusa mettre en scène son engagement de terrain contre la ségrégation pour répliquer à ceux qui l’accusaient injustement de se désintéresser des questions raciales. Le slogan de sa dernière campagne « Not Me. US. » (« Pas moi. NOUS ») résume sans doute le mieux son aversion pour la personnalisation à outrance du système présidentiel, et sa conviction inébranlable en l’importance pour les subalternes d’être acteurs de leur propre changement.

Cette contradiction n’est toutefois qu’apparente. Par delà des passages quelque peu lyriques, les tranches de vie de Bernie sont soigneusement sélectionnées et disséquées pour leur valeur explicative dans son parcours politique.

À commencer par son enfance, bercée par l’influence du « Yiddish Socialism » et de la tradition juive progressiste de New York, et marquée par le train de vie austère de ses parents. L’importance qu’aura la mémoire de la Shoah, qui endeuilla sa famille, dans son engagement à venir contre toutes formes de persécution, perçues comme autant de moyens pour les possédants de diviser les exploités. La première confrontation au capitalisme-roi avec le traumatisme du déménagement pour des raisons purement mercantiles du club de baseball phare de son quartier de Brooklyn, les Dodgers, vers Los Angeles. Sa rupture avec le parti démocrate avant même de disposer du droit de vote, en visionnant le débat présidentiel de 1960 entre Nixon et Kennedy, qui tous deux apparurent au jeune Bernie comme les revers d’une même médaille impérialiste. Son engagement dans le mouvement des droits civiques, puis dans différentes formations socialistes, qui laisse entrevoir un militant plus libertaire que le marxiste orthodoxe qu’on se figure généralement. Sa période contre-culture durant laquelle, de son séjour en kibboutz à son attrait pour les communautés hippies du Vermont, il semblera plus tenté par la volonté de vivre le changement de société plutôt que de l’impulser. Son ascension, enfin, en politique locale, puis nationale, et le long apprentissage des tensions inhérentes au pouvoir entre pragmatisme et idéalisme.

Plongée dans la gauche étatsunienne

En filigrane de ce parcours chamarré, mais profondément cohérent, transparaît une histoire, forcément partielle, de la gauche étatsunienne, que Voisin relie utilement à ses échos modernes. Ainsi du rapport de Bernie à la gauche radicale des années 1960, la nouvelle gauche. Si sa dette envers celle-ci est significative au vu de la place centrale qu’il accorde au combat culturel et à la solidarité internationale, il se situe en nette rupture avec les « politiques de l’identité », qui compte parmi ses héritières. Son refus de fonder l’action politique sur l’identité (de genre, de race, de culture) plutôt que sur la classe sera la source de bien des tensions lors des expériences présidentielles de Sanders. Non seulement avec l’appareil du parti démocrate (acquis de longue date à ce concept permettant de rassembler une coalition de subalternes sans toucher, ou si peu, aux structures de pouvoir), mais également avec la mouvance radicale (dont le collectif Black Lives Matters) (voir infra).

En digne légataire de l’ancienne gauche, centrée sur la défense des droits des travailleurs face au capitalisme prédateur, Bernie Sanders pense en effet que l’aspiration universelle à l’émancipation se suffit à elle-même. Ceci explique ses efforts pour faire mieux connaître les figures ouvrières et syndicales du début du siècle, à commencer par celle d’Eugène Debs, auquel est consacré un chapitre. Candidat du parti socialiste d’Amérique à cinq reprises entre 1904 et 1920, son parcours évoque furieusement celui de Sanders : celui d’un amoureux du prolétariat, prêt à incarner son rôle historique, mais pour qui il importe plus que tout que celui-ci s’en remette à lui-même plutôt qu’à quelque sauveur suprême. Son portrait orne aujourd’hui le bureau du sénateur du Vermont.

La nature du phénomène Sanders

L’auteur voit juste en identifiant la nature du phénomène Sanders et du réveil de la gauche aux USA : une rencontre entre une partie de l’électorat fatiguée des dérives de Wall Street, des guerres, des relations incestueuses entre le « big business » et la politique et une personnalité d’une constance inaltérable dans son opposition à ces dernières. Ce ras-le-bol vis-à-vis du statu quo explique l’entrée par effraction du socialisme dans l’éventail des possibles, chose encore inimaginable il y a quelques années. « Les failles du rêve américain sautent aux yeux », écrit-il. « Pour ses supporteurs, à l’inverse des journalistes, qui ne peuvent plus l’ignorer désormais, ce n’est pas une question de socialisme ou de modèle danois, c’est une simple question de bon sens » (page 282).

Bernie aurait-il trouvé la réponse à la question posée par la traduction française du livre de Thomas Frank : Pourquoi les pauvres votent à droite ? À l’inverse de l’establishment démocrate, il refuse de considérer comme une fatalité le passage de pans entiers de l’électorat populaire vers le parti républicain, qui s’attaque le plus durement à leurs droits et leurs salaires. C’est le sens de sa stratégie « populiste », soit l’appel direct au peuple contre les élites corrompues, que Voisin a le mérite de ne pas assimiler à la démagogie comme le font trop souvent les médias dominants. Depuis son élection en 1980 à la mairie de Burlington (ville qui avait voté la même année pour le républicain Ronald Reagan), Sanders s’attache en effet à transcender les clivages par la base plutôt que par les élites, loin des accords transpartisans que se targue de parvenir à conclure l’aile centriste du parti de l’âne. L’appel à la « révolution » contre une « classe dominante incroyablement puissante » n’a pourtant pas débouché sur un véritable mouvement de masse, ce qui explique sans doute en partie son incapacité à remporter la nomination démocrate.

Finalisé en novembre, le livre échappe à l’optimisme démesuré qui a pu frapper celles et ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, se sont laissés aveugler par le miroir déformant que représentaient les premiers succès de Sanders face à un camp modéré divisé. Sans céder non plus aux approches essentialisantes considérant d’avance impossible la victoire d’un socialiste aux USA, l’auteur aborde certains éléments utiles pour comprendre la défaite qui s’en suivra. Outre l’absence de mouvement de masse déjà mentionnée, qui privera Bernie de la hausse de la participation espérée, il évoque « la trahison des élites noires », selon l’intellectuel afroaméricain Cornel West, « qui se sont élevées dans la hiérarchie sociale, abandonnant la lutte contre la pauvreté » (page 293). Déjà valable en 2016, cette analyse garde sa pertinence en 2020, lorsqu’il s’est agi pour celles-ci de soutenir Joe Biden, pourtant loin d’être irréprochable à l’égard du combat pour la déségrégation.

Questions en suspens

Bien que l’auteur analyse assez justement l’élection de Donald Trump, à cent lieues des commentaires à l’emporte-pièce décrivant celle-ci comme la « revanche des petits blancs », on regrettera certaines approximations à ce sujet. S’il est certain que la victoire de l’actuel président doit beaucoup au fait d’avoir offert un nouveau récit mobilisateur aux travailleurs à travers un programme protectionniste, il est pour le moins hasardeux de parler de sa part de discours social (« à la gauche de Clinton », ose Voisin en page 323). L’attrait des cols bleus anciennement démocrates pour le milliardaire new-yorkais est également à relativiser, alors que les enquêtes post-électorales suggèrent un glissement marginal de leurs votes en sa faveur, le premier parti ouvrier restant de loin celui de l’abstention.

Une analyse comparative plus approfondie des fortunes diverses rencontrées par les mouvements anti-élites de ces dernières années, à savoir le Tea Party et Occupy Wall Street n’aurait par ailleurs pas été superflue. Comprendre la façon dont l’expression de la colère de droite a trouvé un débouché politique là où celle de la colère de gauche échouait pourrait utilement contribuer au devoir d’inventaire d’une stratégie qui aura manqué de forces vives au moment critique.

On regrettera, enfin, qu’un livre dédié au réveil de la gauche étatsunienne n’ait pas accordé plus de place à ses déchirements internes sur les questions identitaires. De fait, la centralité d la notion de classe chez Bernie Sanders a fait l’objet de bien des saillies (souvent pernicieuses, parfois méritées) de la part des tenants (sincères ou de circonstance) de l’intersectionnalité, qui refusent d’établir une hiérarchie entre les différentes oppressions. En ont résulté de fréquentes passes d’armes opposant les francs-tireurs des deux camps, entre ceux qui doutent qu’un « vieil homme blanc hétéro » puisse représenter les minorités et ceux qui, comme le militant afro-américain pro-Sanders Adolph Reed, ironise sur ceux pour qui tout discours sur les inégalités économiques « équivaudrait désormais à cautionner la suprématie blanche ». Dépasser ce dialogue de sourds fera incontestablement partie des enjeux sur lesquels auront à se pencher ceux qui aspirent à poursuivre la construction d’un mouvement à vocation majoritaire pour le changement social. Ce qui, du reste, vaut également pour ce côté-ci de l’Atlantique.

Grégory MAUZÉ

Politologue et journaliste, membre du collectif éditorial de Politique.


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