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Bruno Latour, l’écologie et les relations de pouvoir

Laurence DIERICKX

Bruno Latour s’est éteint le 9 octobre dernier, à l’âge de 75 ans. Il laisse derrière lui une œuvre abondante, s’inscrivant dans les champs de la sociologie, de l’ethnologie et de la philosophie. Depuis une trentaine d’années, il s’interrogeait sur l’urgence climatique, avec une plume aussi lucide qu’aiguisée. L’un des héritages de ce grand intellectuel français est d’avoir contribué à nous outiller pour repenser un idéal commun.

La crise écologique a pour particularité de remettre en question le rapport de l’humain à un monde que nous avons changé en raison de nos activités. Bruno Latour voyait cela comme une situation de dramatisation politique qui interroge les questions de progrès, d’abondance et d’habitabilité de la planète. C’est l’échec du modèle libéral qui signe la fin de la modernité, ou la fin de l’illusion de croire que nous vivions dans un monde moderne. Cet échec, c’est aussi celui de s’être placé dans une situation de déni alors que le monde scientifique alertait, depuis des décennies, sur la nécessité de repenser les modes de production et de consommation. La mobilisation de la notion de modernisme permettait de considérer que toute personne opposée au progrès était réactionnaire ou archaïque. Elle empêchait aussi d’admettre que le front de la modernisation était bel et bien celui de la destruction : moderniser la planète, c’est la rendre inhabitable et invivable pour les humains, expliquait Latour dans l’un de ses ultimes entretiens.

Éviter une approche totalisante

Aussi, la pensée de Latour sur l’écologie peut-elle être considérée comme provocante lorsque l’on se place dans une position de déni, et que l’on s’aveugle sur la nécessaire transformation profonde de nos modèles économiques et sociaux. En ce sens, expliquait-il, l’une des principales leçons de la pandémie de Covid-19, est que la machine de production peut être suspendue temporairement. Tandis que de nombreux médias évoquaient « le monde d’après » lors des périodes de confinement, celles-ci ont finalement peu été mises à profit pour imaginer comment ne pas revenir à une situation antérieure. Elles n’ont pas donné lieu à une réflexion plus aiguë sur la manière dont il faudrait atterrir, c’est-à-dire sur le fait de retisser les relations entre l’humain et son environnement. Pour admettre la nécessité de cette transformation, il faudrait accepter de voir que nos activités nous affectent.

Atterrir, comme l’écrivait Latour, c’est être capable de s’orienter en politique et, surtout, d’agir tout en évitant de verser dans une approche radicale ou totalisante. « Toute totalisation, même si elle est critique, aide le totalitarisme. À la domination réelle, nous n’avons pas à ajouter la domination totale. À la force n’ajoutons pas la puissance. La totalisation participe, par des voies détournées, à ce qu’elle prétend abolir », mettait-il en garde dans Nous n’avons jamais été modernes1, en 1991. Près de trente ans plus tard, il revenait sur l’idée totalisante en critiquant l’écologie politique, dont la faiblesse est de réussir « l’exploit de paniquer les esprits et de les faire bailler d’ennui ».

Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus « d’organiser la production et d’en répartir les fruits au mieux, mais de reconnaître un doute profond sur ce que veut dire “produire des biens à partir de ressources” », soulignait-il. Si l’on se place du point de vue du socialisme, il ne s’agit plus seulement « de justice sociale et de conditions de production, mais des injustices commises par la production, à partir d’un sol qui n’est plus imaginaire ». C’est pourquoi, pour Latour, la division entre gauche et droite n’est plus tenable. Mais comment concilier ce qui apparaît comme inconciliable ? Par un abandon pur et simple de notre définition du progrès ? Gauche et droite ont ceci de commun que leurs politiques ont trop longtemps failli à accorder une place centrale à la question du climat et sa dénégation, affirmait le philosophe.

Latour estimait également qu’un travail idéologique de fond est nécessaire pour mobiliser et adhérer à un projet commun, ainsi que de réfléchir à des termes fédérateurs. Par exemple, en préférant la notion de prospérité à celle de décroissance. La question écologique, disait-il, c’est se rendre compte de nos dépendances et des conséquences de nos actions. Des décisions difficiles devront être prises, et celles-ci exigeront des sacrifices, prévenait Latour. C’est aussi pourquoi de nouvelles alliances politiques ne devraient pas être exclues, parce qu’il va bien falloir atterrir un jour où l’autre autour de ce projet commun, et cela d’autant plus que « nos opinions politiques, sont associées au monde précédent ».

Revenir à un idéal commun

Selon la vision de Latour, cet atterrissage suppose de s’interroger sur la notion de globalisation, au sens d’un idéal commun partagé par toutes et tous. Il ne s’agit donc plus d’aborder le monde global tel qu’il a été dans une tradition libérale classique, dominée par l’économie de marché et ses injonctions à la consommation. Mais si une critique du monde global permet de mieux le redéfinir, elle n’est pas sans dangers. Latour expliquait la montée des mouvements nationalistes par une inversion du sens positif du terme « mondialisation » et un refus de s’intéresser au sens commun des individus et de la planète. Ce glissement sémantique découle de la perception d’une trahison des élites dont il faudrait se protéger en se mettant en retrait, en affirmant son identité ou en se repliant sur soi. Là aussi, il s’agit de situations de déni face à l’enjeu majeur de penser un avenir commun sur une terre habitable.

Latour soulignait également que les milieux intellectuels économiques et financiers avaient parfaitement compris l’exactitude de la menace écologique mais que, eux aussi, s’étaient repliés pour ne pas remettre en question leurs intérêts : « Après moi, le déluge ! » Dans le même temps, un autre effet pervers est celui de politiques ayant accepté qu’il n’y aurait plus de place pour tout le monde sur cette planète et que, par conséquent, cela entraînerait d’inévitables nouvelles inégalités. Ceci n’est donc plus seulement l’échec du libéralisme, c’est aussi celui de la gauche dans son idéal de bien commun. Une autre erreur, indiquait Latour, consiste à dissocier les questions économiques et sociales des questions écologiques alors qu’elles sont intrinsèquement liées.

Le philosophe avait très tôt pris conscience de l’urgence écologique. Dans le domaine viticole familial, en Bourgogne, le chef de vigne s’y interroge depuis plus de vingt ans sur les conséquences de la disparition du Gulf Stream. Cela a très vite interpellé Latour qui entretenait un lien fort avec les terres de sa naissance. Il regrettait que sur le plan politique, malgré les signaux d’alarme envoyés de longue date et de manière répétée par le monde scientifique, « rien ne change ». Son constat, sans appel, est celui d’une incompréhensible inaction. Et il répétait qu’il ne faut pas craindre le changement, qu’il n’y a rien de désespérant à se dire que tout ce qui a été fait doit être désormais défait. La place de la science est également prépondérante dans les travaux de Latour. Alors que celle-ci a longtemps occupé une place centrale dans la politique française, elle a progressivement été abandonnée, tantôt déniée, voire plus du tout respectée ou méprisée si l’on se penche sur le phénomène des fakes news, que ce soit dans le cadre de la pandémie ou de la crise climatique.

La théorie de l’acteur-réseau

Bruno Latour a longuement observé et analysé comment la science se construit derrière les murs des laboratoires, considérant qu’elle résulte d’un jeu d’interactions et de médiations. Cette posture a nourri la théorie de l’acteur réseau (ANT, en anglais), aussi appelée sociologie de la traduction, qu’il a développée avec Michel Callon et Madeleine Akrich à partir des années 1980. Initialement appliquée dans le domaine de la sociologie des sciences et des techniques, elle a été mobilisée dans une variété de domaines scientifiques pour décrire et analyser la manière dont se construisent les innovations technologiques. Ces dernières sont considérées comme un construit social qui résulte d’un jeu d’interactions entre des acteurs formant un réseau sociotechnique.

L’originalité de cet appareil théorique est de considérer que des acteurs non humains, en l’occurrence les technologies, font partie intégrante du réseau. Cette vision socio-constructiviste rejette toute neutralité de la technique : les acteurs qui s’en font les porte-parole participent autant à la construction du savoir qu’à celle du monde social. Pour autant, la technologie est ici entendue comme dépourvue de morale, dès lors que cette qualité ne peut être attribuée qu’aux seuls agents humains. « Les techniques appartiennent au règne des moyens et la moralité au règne des fins », écrivait Latour dans un article publié en 2000, « Morale et technique, la fin des moyens ».

Il s’agit ici de disposer d’un modèle d’analyse à travers les yeux des acteurs impliqués dans un processus de conception, en mettant en relief les dynamiques d’échange, les relations contractuelles, et les jeux de pouvoir entre les individus et les artefacts technologiques. Par conséquent, le réseau est un lieu de tensions, et les liens qui s’y tissent sont le fruit d’associations mais aussi de négociations et de compromis entre chacun de ceux qui sont impliqués dans le réseau et qui agissent séparément, en fonction de leurs intérêts.

Réfléchir à cette dynamique de réseau, dans le contexte de la crise climatique, permet de s’interroger sur les jeux de pouvoir entre la variété d’acteurs impliqués. Elle permet non seulement de mieux comprendre l’interdépendance entre politique, économique, social et écologique, mais aussi de mieux détecter les tensions, voire d’envisager quels compromis sont possibles compte tenu des controverses et intérêts divergents. Cet exercice intellectuel permettrait sans doute aux politiques de mieux se situer, en décrivant un monde global qu’ils ne contrôlent pas mais qu’ils peuvent tout au moins réguler. Cela suppose de développer une vision globale et à long terme, mais aussi de se pencher sur les problèmes qui se posent à un échelon local, histoire de repartir « de là où ça fait mal », selon Latour. C’est de l’avenir de l’humanité dont il s’agit ici et de la préservation d’un bien commun qui nécessite des actions concrètes pour atterrir. Cela suppose de ne pas craindre les bouleversements qu’entraîneront, inévitablement, les changements– qui tardent – à venir Latour abordait la perspective du changement comme un levier positif, une formidable opportunité pour nous réinventer.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-SA 2.0 ; Bruno Latour lors d’une conférence à la MIT Architecture en février 2010, photo prise par jeanbaptisteparis.)

  1. B. Latour, Nous n’avons jamais été moderne. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1991.

Laurence DIERICKX

Consultante en information numérique, enseignante en journalisme de données, membre du Laboratoire des pratiques et identités journalistiques (LaPIJ) et conseillère scientifique au Centre de recherche en information et communication (ReSIC) à l’Université libre de Bruxelles (ULB).


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Une contribution pour "Bruno Latour, l’écologie et les relations de pouvoir"

  • Merci pour cet article.
    Pour ma part, si j’ai commencé à m’intéresser aux travaux de Latour à partir de « La vie de laboratoire », « Nous n’avons jamais été modernes » et Esquisse pour un parlement des choses », c’est surtout le Latour des 10 dernières années (la zone critique, Gaïa, « Où atterrir », « Où suis-je » et « Mémo pour une classe écologique » que je retiens. C’est là que cet auteur est le plus stimulant, dès lors que l’on veut affronter les enjeux du temps en se dotant de clés de compréhension qui prennent en compte ce qui a radicalement changé dans la situation de l’anthropocène.
    Je me suis moi-même essayé à faire une présentation de Latour. A toutes fins utiles, voici le lien permettant d’y accéder.
    https://gerardpirotton.be/atterrir/
    Merci encore à vous.
    Gérard Pirotton

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