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Colombie : le salariat en voie de disparition

Rédaction

La palme africaine est une des matières premières utilisées pour la production d’agrocarburants en Colombie. Dans ce secteur, les conditions de travail des paysans se sont détériorées ces dernières années. Pour rester compétitives sur le marché mondial, les entreprises colombiennes mettent la pression sur les coûts de production. Elles emploient une main-d’œuvre sous payée via des coopératives où les travailleurs sont considérés comme associés et non salariés… et où les syndicats sont honnis. Entretien avec Ricardo Aricapa (chercheur à l’Ecole nationale syndicale de Medellin, auteur de «Désert vert et ruine du travail», un rapport publié en 2007 sur le secteur de la palme africaine en Colombie).

Votre enquête porte sur une région au nord de la Colombie, autour de la ville de Puerto Wilches. Pourquoi avoir ciblé cette zone ? Puerto Wilches est le cœur de la palme africaine en Colombie. Ces cultures y sont implantées depuis les années septante. Il y en a aujourd’hui 70 000 hectares. Le secteur était en crise voilà quelques années, mais avec le boom des agrocarburants les cours ont remonté sur les marchés mondiaux, et les plantations ont repris leur activité, pour produire du biodiesel. Même si le pays est encore très loin derrière l’Indonésie et la Malaisie, premiers producteurs mondiaux d’huile de palme, le gouvernement veut passer des 400 000 hectares actuellement cultivés en Colombie à 3,5 millions d’hectares. Est-ce que cela signifie une amélioration des conditions de vie des paysans ? Non. Bien au contraire, les conditions de travail se sont complètement détériorées. Il y a quelques années encore, les travailleurs agricoles étaient employés par des entreprises qui leur garantissaient des droits salariaux de base : ils recevaient des prestations sociales, pouvaient se syndiquer et se battre pour leur paie. Mais à partir des années nonante, la Colombie a flexibilisé le travail. La loi permet désormais de sous-traiter la main-d’œuvre. Un modèle qui a gagné toute l’agro-industrie, d’abord la canne à sucre, puis le secteur de la palme africaine. Les entreprises ne signent plus de contrat avec un salarié mais font appel à des coopératives de travailleurs, ou à des bourses de travail informel, qui leur offrent la main-d’œuvre. Qu’est-ce que cela change ? Pour les entreprises, cela revient moins cher. Et cette nouvelle forme de «contrat» a désarticulé les syndicats. Les coopératives, en faisant disparaître le salariat, les ont réduits à leur plus simple expression. La violence a fait le reste. Dans ces régions, beaucoup de dirigeants syndicaux ont été assassinés par les groupes paramilitaires, d’autres ont dû s’exiler. Résultats : plus personne ne défend les ouvriers agricoles, et les patrons imposent leurs conditions. Si les grandes coopératives continuent généralement à respecter certaines obligations (sécurité sociale, salaire minimum), les plus petites ne respectent même pas la loi. En tant que membres de la coopérative, les travailleurs ne sont plus des salariés mais officiellement des associés, et perdent toutes les garanties liées au statut de salariés. Ils reçoivent moins que le salaire minimum légal, sont payés au poids récolté, passent des journées harassantes, sous 35 degrés à l’ombre, et au final ne gagnent rien ou presque. Les coopératives, dirigées en sous main par les propriétaires, retiennent sur leur paie les frais administratifs liés à leur fonctionnement, soustraient le coût du transport et même le coût de leurs outils. Les contrats sont abusifs. Aujourd’hui, les travailleurs du secteur touchent à moitié moins qu’il y a trente ans. Pourquoi cette pression sur la main-d’œuvre ? C’est une main-d’œuvre qui n’a aucune qualification, et accepte plus facilement ces conditions de travail. Il leur est quasiment impossible de s’organiser pour se défendre. Les structures armées (paramilitaires, ndlr) qui agissaient dans la région sont toujours là. Leur surveillance, financée par les entrepreneurs de la palme, est palpable. De leur côté, alors même que les prix de l’huile de palme sont remontés, les planteurs expliquent qu’ils ne peuvent plus payer les tarifs qu’ils pratiquaient. Pour rester compétitives sur le marché mondial, et notamment concurrencer l’Asie, les entreprises exigent une main-d’œuvre sous payée, et zéro syndicat. Elles réduisent les coûts en toute impunité : le gouvernement colombien n’exerce aucun contrôle sur elles. Désespérés, les travailleurs sont parvenus l’an dernier à envoyer à Bogotá un représentant pour alerter les autorités sur cette situation. Le ministère du travail a nommé un juge de la région pour enquêter. On a su plus tard qu’il avait touché de l’argent pour se taire. Propos recueillis par Christine Renaudat (InfoSud)

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