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Politique Archives N°109
Revue Politique

Combattre la culture du viol

Noémie RENARD

Le monde est en tout point profondément inégalitaire entre hommes (dominants) et femmes (dominées). Les violences sexuelles dont sont victimes celles-ci sont le produit de cette inégalité. Peut-être faudrait-il commencer par une révolution copernicienne de notre vision (sexiste) de la sexualité.

UN ENTRETIEN RÉALISÉ PAR YASMINA ZIAN

Votre livre est très pédagogique, il s’adresse à toutes et tous. Comment en êtes-vous venue à travailler sur cette question ?
NOÉMIE RENARD : J’ai une formation en biologie et agronomie, une thèse en génétique et je travaille dans la recherche en biologie. Durant mes études d’agronomie, j’avais des cours de sciences humaines, de la sociologie et de l’anthropologie. Pour mon blog, que j’ai lancé en 2011, j’avais commencé à lire des livres sur le patriarcat et la domination masculine.
Cette année-là, j’ai eu un déclic féministe. J’ai voulu m’informer et partager ce que j’avais lu et compris.
J’ai commencé par faire sur mon blog des synthèses de tout ce que je lisais. Progressivement, j’en suis venue à écrire ce livre. L’approche est toujours la même : il ne s’agit pas seulement de faire des « coups de gueule », mais plutôt de vulgariser des travaux d’universitaires féministes. Dans ce livre, il y a beaucoup de psychologie sociale, de sociologie et d’anthropologie, et un peu de philosophie. En fait, j’utilise tous les domaines qui peuvent aider à éclairer les mécanismes de la domination masculine. J’ai donc essayé de faire une synthèse des connaissances sur la culture du viol.

Comment définissez-vous cette « culture du viol » ?
NOÉMIE RENARD : Le terme est né dans les années 1970 au sein du mouvement féministe radical. C’est un terme ancien et militant. Il avait un peu disparu et il est réapparu sur les réseaux sociaux en France en 2011-2012, avec l’affaire Strauss-Kahn1. Dans mon livre, j’explique qu’il s’agit d’un ensemble de valeurs, de traditions et de croyances qui caractérisent une société. La culture du viol est une expression qui sert à faire comprendre que les violences sexuelles ne sont pas liées à la nature humaine. L’autre idée derrière cette notion, c’est que ces violences sexuelles ne viennent pas de nulle part, et qu’il ne s’agit pas « d’anomalies » ou de « déviances ». On ne peut pas croire que les viols sont des cas particuliers, qui seraient à la marge de la société. Au contraire, les violences sexuelles naissent du fonctionnement de la société, de la façon dont la société est structurée.

Une première caractéristique de cette culture du viol est le renversement de la culpabilité des violeurs vers les victimes. On va considérer que les victimes l’ont un peu cherché, qu’elles ont des comportements à risque, ou bien qu’elles exagèrent, ou encore qu’elles mentent, qu’elles utiliseraient leur sexualité à des fins manipulatoires. Si une femme est violée après avoir bu de l’alcool, ce serait un peu de sa faute… Si une femme est habillée de manière « légère », ou portait une jupe un peu courte, on va aussi la blâmer… Si une femme a des rapports sexuels avec beaucoup d’hommes ou bien si elle ne suit pas une vie conjugale « dans les règles », certains considèreront qu’elle ne devra pas s’étonner si un jour, elle est violée…

On entend souvent – comme dernièrement dans les affaires Neymar2 ou Weinstein3 – qu’une femme qui va dans une chambre d’hôtel et qui est violée par son agresseur est un peu une idiote, qu’elle aurait pu s’y attendre. Les femmes n’auraient pas le droit d’aller seules chez un homme, elles n’auraient pas le droit d’inviter un homme chez elles. Il y a l’idée selon laquelle les femmes qui ne suivent pas des règles de prudence ou de « bienséance », si elles subissent des violences sexuelles, elles l’ont un peu mérité.
Interviewés par des sociologues et des psychologues, certains violeurs racontent qu’ils devaient prendre leur revanche, qu’il fallait « remettre les femmes à leur place ». Le viol peut donc servir de punition. Quand on blâme la victime, il y a quelque part l’idée de punition qui s’exprime de manière détournée. Dans le même temps, on va souvent chercher des excuses aux violeurs : ils auraient des besoins irrépressibles, des pulsions (que les femmes n’auraient pas), ils seraient incapables de se retenir. Il y a donc une tendance à renverser la culpabilité. Cela peut s’expliquer par la prégnance des idées reçues concernant les violences sexuelles et la sexualité en général.

Une autre caractéristique de la culture du viol, c’est la présence d’inégalités. Notre société est structurellement inégalitaire. Les hommes exercent le pouvoir économique, ont de meilleurs statuts, occupent des positions d’autorité… Les violences sexuelles naissent de ces inégalités, et notamment des situations de dépendance. Les femmes (mais aussi les enfants et les mineur·es, qui sont vulnérables face aux adultes) sont les principales victimes des violences sexuelles et les hommes sont les principaux auteurs de ces violences.

Un passage qui m’a beaucoup marquée dans votre livre concernait la façon dont les violences sexuelles influencent le comportement des femmes…
NOÉMIE RENARD : Effectivement. La peur du viol amène des femmes à adopter des comportements d’auto-restriction : elles vont mettre des chaussures qui leur permettent de courir, elles ne vont pas sortir seules, elles vont éviter certains endroits… Elles se limiteront par peur du viol. Les violences sexuelles et la culture du viol limitent la liberté des femmes de se mouvoir.

Cela nous amène aux mythes sur le viol : on croit souvent que les viols sont majoritairement le fait d’inconnus, en auto-stop, lors d’une sortie seule le soir…alors que la plupart des viols sont le fait d’amis, de proches, de membres de la famille de la victime.
Cette focalisation sur les viols commis à l’extérieur par des inconnus donne l’impression que c’est la liberté des femmes qui est dangereuse pour elles !

Quelle est l’origine des mythes sur viol ?
NOÉMIE RENARD : Pendant très longtemps, notamment sous l’Ancien Régime, on considérait que les femmes qui n’étaient pas mariées ou qui vivaient hors de leur famille (et n’avaient donc pas de mari ou de père comme « protecteur ») n’appartenaient à personne, c’est-à-dire en fait à tout le monde. On estimait que ces femmes étaient une sorte de bien public. Ainsi, les servantes ont souvent été victimes de viols par leur maître. C’était même quasiment une tradition ! Idem avec les esclaves noires : leurs maîtres les possédaient et pouvaient donc faire d’elles ce qu’ils voulaient, dont les violer. On retrouve la même idée avec les femmes prostituées, qui appartiendraient à tous les hommes et seraient donc « inviolables ». Donc, l’idée, c’est que le viol est interdit seulement s’il fait du tort à un homme (un père, un mari) qui est le propriétaire de la victime. Sous l’Ancien Régime, on condamnait ainsi souvent les violeurs pour adultère : s’être approprié une femme qui n’était pas la sienne n’était pas acceptable.

George Vigarello, qui a écrit l’histoire du viol4, parle de modèle du rapt, d’idée d’enlèvement, du vol de la femme d’un autre. L’interdiction du viol correspond à une règle entre les hommes : les hommes se répartissent les femmes entre eux et respectent leur droit de propriété.

Historiquement, le viol par pénétration vaginale était la seule violence sexuelle reconnue, soit un acte sexuel qui peut donner lieu à une grossesse. Le vrai problème, c’était donc qu’un mari se retrouve avec un enfant qui n’est pas le sien… et non qu’une femme subisse des violences sexuelles !

Aujourd’hui, si les choses ont bien évidemment évolué – on parle bien de violences faites envers les femmes et elles sont considérées comme les principales victimes du viol (et non leur compagnon) – je pense que ce vieux modèle du rapt persiste.
D’ailleurs, les viols conjugaux ne sont toujours pas reconnus comme des viols. Un peu comme si le « propriétaire de la femme » avait tous les droits et surtout un droit d’accès au corps de son épouse.

Selon le Code pénal français, un viol est « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise5 ». En quoi cette loi est-elle fondée sur des représentations sociales des relations entre les hommes et les femmes ?
NOÉMIE RENARD : Cette loi a été modifiée et aujourd’hui la pénétration sur la personne de l’auteur est aussi comprise comme un viol. Autrement dit, maintenant, si une femme arrive à forcer un homme à la pénétrer, cet homme peut être considéré comme victime de viol, et la femme comme autrice de viol. Auparavant, on n’était considéré comme victime de viol que si on était « pénétré∙e ». Un homme obligé à pénétrer autrui était considéré comme victime d’agression sexuelle (un délit, aux yeux de la loi française) et non de viol (un crime).

Le problème de cette loi, c’est qu’elle ne définit pas le consentement positivement. On déduit l’absence de consentement de la violence, de la menace, de la surprise ou de la contrainte. Autrement dit, les femmes seraient consentantes par défaut puisque seule la présence de ces éléments permettrait de considérer qu’il y a viol ! Or, dans les faits, très souvent les victimes sont en situation de vulnérabilité (comme des enfants ou des personnes en situation de handicap). Pensons au phénomène de sidération : les victimes sont paralysées par la peur, par la détresse. Du coup, le violeur n’a pas besoin d’user d’une contrainte particulière. Devant les tribunaux, si une victime ne dit rien, si elle ne bouge pas, elle est considérée comme consentante. Une femme qui ne dit rien serait donc consentante. Bref, le corps des femmes est disponible par défaut. Ce n’est que dans le cas où il y a « exagération » dans la façon d’imposer un acte sexuel (coups, utilisation d’une arme, de drogue…) que la justice jugera qu’il y a eu absence de consentement. Par contre si l’agresseur se contente de faire assez peur à sa victime, ou de la surprendre de sorte qu’elle ne bouge pas, la justice considérera qu’il n’y a pas eu réellement « violence, menace, surprise ou contrainte » (les magistrats interprétant généralement ces termes de manière très étroite), et donc que la victime était consentante.

Catherine Le Magueresse, ancienne présidente de l’AVFT6 et docteure en droit, a travaillé sur ces questions7. Il faudrait que le droit évolue pour que les femmes ne soient pas considérées comme consentantes par défaut et pour intégrer l’idée selon laquelle le consentement doit être librement exprimé.

Parfois, on demande aux femmes : « Pourquoi n’avez-vous pas crié ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas débattue ? » En fait, il faudrait renverser la perspective et demander aux hommes comment ils se sont assurés de l’accord libre et volontaire de la victime : « Quand vous initiez l’acte sexuel, qu’est-ce qui vous a fait penser que la personne était d’accord et volontaire ? ». C’est donc l’idée que les interactions sexuelles de tout genre doivent être librement consenties, désirées et qu’on ne parte pas du principe « qui ne dit mot consent ». Les femmes ne sont pas consentantes par défaut !

Au Canada, le consentement est défini d’un point de vue positif. Ce n’est donc pas une utopie de se dire que légalement une telle définition est possible.
NOÉMIE RENARD : Tout à fait ! Ce que propose Catherine Le Magueresse, et pour se placer dans une perspective féministe, c’est de responsabiliser les hommes et, plus généralement, ceux et celles qui initient les actes sexuels, en partant d’une définition positive du consentement. La loi canadienne dit que le consentement doit être un accord libre et volontaire, sans pression. On pourrait ajouter le fait que l’acte doit être issu du désir, qu’il ne soit pas issu de contraintes variables… On pourrait lister les conditions dans lesquelles le consentement ne peut pas être considéré comme libre. Ainsi, dès que le consentement est considéré comme non libre, on établit qu’il s’agit d’un viol ou d’une agression sexuelle. (Au Canada, il n’y a pas de distinction entre le viol et l’agression sexuelle.) Je crois que cette solution permet de renverser la perspective. Ce modèle canadien a par ailleurs récemment été adopté dans d’autres pays, comme la Suède.

Cela dit, certaines féministes se méfient tout de même de cette idée : si on donne une définition positive du consentement, les tribunaux pourraient commencer à examiner en détails les comportements de la victime, se focaliser sur ce qu’elle a fait ou ce qu’elle n’a pas fait… Mais sur ce point, je pense que c’est déjà le cas et que le modèle canadien offre plus de garanties aux femmes que notre modèle.

Une des difficultés aussi, avec le consentement, c’est qu’il peut être donné puis « repris », bref qu’il n’est pas absolu.

Dans votre livre, vous parlez du concept de coercition graduelle. Pouvez-vous l’expliquer ?
NOÉMIE RENARD
 : La coercition graduelle, ce sont ces interactions sexuelles qui commencent sans violence apparente, qui peuvent mêmes être désirées, mais qui progressivement deviennent des rapports sexuels violents. Ce n’est pas simple, car le consentement est une notion qui peut être piégée. Elle peut ainsi aller à l’encontre des droits des femmes. C’est d’ailleurs un sujet clivant entre les féministes.

Le consentement est souvent utilisé pour justifier la prostitution et la pornographie, par exemple. Ce qui me pose un problème, c’est que des femmes peuvent accepter des rapports sexuels, mais sans que ce consentement soit issu de la volonté intime ou du désir. C’est généralement le manque d’argent qui les pousse à consentir à des actes sexuels qu’elles ne désirent pas : ce n’est donc pas un consentement libre.

Dans mon livre, je parle de cette femme allemande qui, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale à Berlin, consent à des actes sexuels avec un major de l’Armée rouge. Ce sont des actes sexuels qu’elle ne désirait pas, mais c’était un moyen pour elle de se protéger des autres hommes et aussi de pouvoir obtenir de la nourriture, quelques biens et de l’aide pendant cette période difficile.

J’ai déjà entendu des féministes dire – et je trouve que ce sont en fait des propos antiféministes – qu’une femme qui accepte des rapports sexuels avec son copain parce que celui-ci insiste, ne subit pas de viol parce qu’elle consent. Je trouve que c’est dangereux de dire ça parce qu’on parle de consentement sans tenir compte du contexte : en situation d’inégalité, en situation de dépendance ou de vulnérabilité, on consent à des choses qu’on ne désire pas, parce qu’on n’a pas le choix.

Comme la notion de consentement est importante mais ambiguë, il vaudrait peut-être mieux parler d’accord libre et volontaire, issu de la volonté et du désir. On pourrait peut-être trouver un terme moins ambigu pour parler d’un accord libre et non d’un accord contraint par les circonstances.

La notion de consentement a aussi un aspect rétrograde, puisqu’on parle généralement du consentement des femmes et non de celui des hommes. Derrière ça, il a l’idée sexiste selon laquelle les hommes initient les actes sexuels tandis que les femmes, elles, ont pour unique marge de manœuvre de dire soit « non » soit « oui ». Cette idée renforce le stéréotype « hommes actifs – femmes passives ».

Pour revenir à ce qui serait un véritable consentement, il faudrait donc qu’il soit issu du désir et de la volonté des deux parties et que celles-ci ne l’acceptent donc pas pour éviter des conséquences négatives. Il faut que ce soit un choix tout à fait conscient, conscient des conséquences que ça implique aussi. Par exemple, en France, se pose encore la question du consentement avec un enfant. On ne va pas automatiquement considérer comme un viol un rapport sexuel entre un adulte et un enfant de 10-11 ans. C’est un acte interdit… mais ce n’est pas un crime. On appelle ça une atteinte sexuelle sur mineur (un délit, selon la justice). Fin 2017, deux affaires de viols sur des petites filles de 11 ans ont été traitées par la justice comme des « atteintes sexuelles sur mineur ». Les magistrats n’ont pas considéré ces actes comme des viols parce qu’il n’y avait pas, selon eux, « contrainte, menace, violence ou surprise », tout simplement parce que l’auteur n’a pas usé de violence explicite ou n’a pas usé d’un stratagème bien visible, mais a simplement profité de sa situation de pouvoir sur des enfants. Cela suscite des questions parce que sur un enfant, il n’y a nul besoin de le frapper ou d’user une arme puisqu’il est conditionné à obéir aux adultes et que les enfants ont peur des adultes. Une petite fille de 11 ans aura du mal à réagir face à un homme de trente ans. Il faudrait qu’elle ait les capacités et la conscience de ce qu’il se passe : ça ne va pas de soi. Un enfant ne peut tout simplement pas consentir librement face à un adulte !

Pour en revenir à votre question, le consentement n’est effectivement pas donné une fois pour toutes.
On a le droit de changer d’avis, on a le droit de vouloir et de désirer consentir à des baisers, des caresses et certains types de pénétration comme on a le droit de refuser la sodomie ou d’autres pratiques sexuelles.
On a le droit d’être d’accord pour une pénétration sexuelle et puis de ne plus la vouloir parce que ça fait mal, ou simplement parce qu’on n’en a plus envie.
Les partenaires sexuels doivent garder le contrôle de l’interaction sexuelle tout au long de celle-ci ; du début, au milieu, jusqu’à la fin, on a le droit d’arrêter à tout moment. Mais beaucoup de gens pensent qu’une fois qu’une femme a dit « oui », elle dit « oui » pour tout.

Prenons l’exemple de certaines pratiques problématiques : le crachat, les claques, les étranglements… Ce ne sont pas des actes sexuels stricto sensu, mais tout de même des actes sexualisés inclus dans la sexualité. Je pense qu’une femme a aussi le droit de contrôler l’ambiance, la tonalité de l’interaction sexuelle. Le crachat, l’étranglement et les claques sont des pratiques de domination et de violence. Et ce n’est pas parce qu’on s’engage dans une relation sexuelle qu’on est ipso facto d’accord avec ce type de pratiques.

Concernant ces coercitions graduelles, j’avais fait un appel à témoignages sur mon blog. Beaucoup de répondantes avaient subi ce genre de pratiques mais ne les voulaient pas. Elles les avaient vécues comme violentes et dégradantes.

Donc, en pratique, il faudrait demander l’accord de son partenaire aux différents moments de l’acte sexuel…
NOÉMIE RENARD : Oui. Il faut dialoguer avant et/ou pendant. Je pense qu’il y a une banalisation de ces pratiques violentes, notamment à travers le porno.
Il me semble que pas mal d’hommes pensent qu’elles vont de soi. Pour beaucoup de femmes, ce n’est pas du tout anodin de les subir. Donc, oui, il faudrait en discuter avant de commencer à coucher ensemble, parce que ça mérite discussion. Il faut que les partenaires communiquent et que les deux se sentent à l’aise, un climat de confiance doit régner.
Dans certains cas, je pense aussi que la communication peut être non verbale. Si les actes se déroulent en douceur, je pense que les deux partenaires peuvent comprendre la direction que ça prend et donc garder le contrôle de l’interaction sexuelle. Par exemple, si un homme et une femme apprennent à se connaître, puis s’embrassent, et puis l’homme met sa main sous le chemisier de sa partenaire, et la femme commence à se frotter : c’est assez progressif.
Ce qui est important, il me semble, c’est de ne surprendre personne et que chacun et chacune se sente libre d’arrêter à tout instant.
Dans mon livre, quand je parle des coercitions graduelles, il ne faut pas croire que ce sont des malentendus. Beaucoup de femmes racontent qu’au début, elles pensaient que c’était un malentendu et qu’il n’y avait pas de mauvaise volonté de la part de leur agresseur. Elles croyaient que certaines pratiques n’étaient pas faites exprès ou que leur partenaire-agresseur pensait qu’elles étaient d’accord avec ça.
Mais en réalité, ces hommes repartaient à la charge : quand la femme exprimait son refus, ils disaient « Ah, OK, pardon »… puis ils recommençaient. Bref, il ne faut vraiment pas croire que ce sont des malentendus. Je pense qu’il y a une vraie volonté de violence.

Dans les témoignages, d’ailleurs, les femmes racontaient souvent que les vrais malentendus ne les dérangeaient pas, qu’elles ne trouvaient pas ça spécialement grave. Ce que je désigne par « coercition graduelle », ce sont des cas où les hommes ne tenaient pas compte du désir de leur partenaire et où l’acte était vécu comme une violence par les femmes.

Les codes de séduction ne posent-ils pas également problème ? Une femme est censée se rendre désirable et donc ne pas céder trop vite ni à l’homme ni à ses propres désirs. Ce qui implique, d’une part, qu’elle va dire « non » – alors qu’elle en a envie – juste pour que l’homme la désire plus (puisqu’une proie facile n’est pas intéressante) et, d’autre part, que l’homme, conscient de ces codes, pense qu’une femme qui dit « non » veut dire « oui » et que, par conséquent, il se doit d’insister… Cela peut brouiller la communication. Ces codes ne peuvent-ils pas contribuer à des comportements non respectueux des hommes envers les femmes et favoriser l’usage de cet argument du « malentendu » ?
NOÉMIE RENARD : Oui, la façon dont notre sexualité est construite, nos codes culturels et sociaux autour de la sexualité favorisent la culture du viol. C’est la justification de beaucoup de violeurs qui disent : « Je n’avais pas compris, j’ai cru qu’elle était consentante ». Dans la réalité, ils savent ce qu’ils font.

Souvent, on dit qu’il suffit de dire « non », mais dans la vie ce n’est pas si facile, même en dehors du domaine sexuel. Un exemple personnel : récemment, un homme m’a proposé d’aller boire un verre ensemble dans un cadre amical, ce que je veux bien croire. Mais moi, je n’avais pas envie, même si c’était amical, et j’ai eu du mal à lui dire « non ». Avec la sexualité, ce n’est pas plus simple, car ce n’est pas un domaine où l’on verbalise beaucoup. Il y a l’idée selon laquelle c’est « instinctif », qu’il n’y a pas besoin de parler, que parler serait un « tue-l’amour », alors qu’en fait, ça ne va pas de soi ! En plus, les femmes sont socialisées pour préserver l’harmonie, la bonne entente, ne pas blesser les autres, en vue de relations sociales fluides.
Nous sommes socialisées pour fuir le conflit, donc nous cherchons le compromis. Je généralise un peu, mais c’est quand même une tendance. Les hommes, eux, apprennent davantage à s’affirmer. Ils craignent moins les conflits, ils ont plus tendance à dire ce qu’ils veulent.

Pour les femmes, il est plus difficile de formuler un désaccord ou un refus et ça s’exprime aussi dans la sexualité. Non seulement les femmes ont des difficultés à dire « non », mais en plus quand elles parviennent à le dire, il y a ce vieux stéréotype selon lequel le « non » d’une femme veut en fait dire « oui », et que les femmes en jouent.

Prenez cette vieille blague selon laquelle les femmes disent qu’elles ont la migraine quand elles n’ont pas envie de coucher. En fait, cette blague n’est pas drôle du tout, parce que ça veut dire qu’elles doivent trouver une fausse excuse pour exprimer un refus. Leur refus n’est pas pris au sérieux et fait même l’objet d’une blague. Notre éducation genrée, notre façon de percevoir la sexualité (« les hommes sont actifs, les femmes passives ») ont de réelles conséquences sur notre façon de nous exprimer dans le cadre de la sexualité.

Catarine Mc Kinon, une juriste et féministe américaine, dit qu’on a un modèle d’érotisme basé sur la domination. On érotise la domination masculine et la soumission féminine avec ce modèle de la chasse à la proie. C’est ce qu’on valorise dans notre société : une fille refuse par jeu et l’homme est un prédateur qui poursuit sa proie et qui peut utiliser de la violence pour arriver à ses fins.

La théorie de Havelock Ellis, fondateur de la sexologie au début du XXe siècle, suit complètement ce modèle. Il dit que ce qui est érotique, c’est l’homme prédateur et la femme proie. Nous sommes tous et toutes imprégnées de ce modèle. C’est aussi celui qu’on nous présente dans le porno et dans les films. Ce qui est considéré comme sexy, c’est l’homme qui va plaquer l’héroïne contre un mur, sans lui demander son avis. Cela, c’est considéré comme sexy et viril. Dans Cinquante nuances de Grey, Christian Grey traque et espionne l’héroïne, il sait ce qu’il veut.

On inculque aux femmes que le désir des hommes, exprimé sur un mode violent, est valorisant pour elles. Il est logique qu’elles intègrent cela à leur imaginaire érotique. Certaines femmes peuvent donc se dire que ce qui est sexy, c’est de se faire proie et de se faire désirer un peu. L’idée n’est pas de les blâmer (comment reprocher à nous, les femmes, d’intégrer un imaginaire érotique patriarcal, qui nous est transmis depuis l’enfance ?), mais de déconstruire tout ça.

On pourrait très bien imaginer d’autres modèles d’érotisme : le désir des deux, la rencontre des désirs pourraient être érotisés sans cette asymétrie.
Évidemment, c’est loin d’être gagné, mais on est obligé de passer par là. On ne peut pas combattre la culture du viol si on reste sur ce type de modèle sexiste de la sexualité et de l’érotisme.

Les stéréotypes sexistes (« être viril, c’est être toujours prêt à avoir des relations sexuelles ») peuvent également amener des hommes à des rapports sexuels qu’ils ne désirent pas. Cela peut paraître évident, mais il y a encore des gens qui n’envisagent pas que des hommes peuvent ne pas avoir envie de sexe.

On voit bien que le statut d’infériorité des femmes est largement intervenu dans la façon dont le viol est et a été perçu. Qu’en est-il des variables « raciales » ? Quel impact y a-t-il dans les affaires de violences sexuelles quand la victime ou l’agresseur est racisé∙e ?
NOÉMIE RENARD : Des études ont été menées dans les pays anglo-saxons pour connaître les facteurs qui favorisent le traitement judiciaire d’une plainte pour viol. Les caractéristiques de l’homme accusé sont un facteur important : s’il n’est pas blanc, la plainte a plus de chance d’être prise au sérieux. Les résultats d’une étude au Pays de Galles indiquent qu’un homme racisé a deux fois plus de chances de faire l’objet d’une enquête qu’un Blanc accusé de viol si la victime est blanche ; si la victime est elle-même racisée, c’est onze fois plus.

Le statut socio-économique joue aussi un rôle. La police aura plus de soupçons à l’égard d’un chômeur ou d’un prolétaire que d’un médecin ou un avocat.
Pour les victimes, j’avais trouvé moins d’éléments, mais une étude aux États-Unis indiquait que les plaintes déposées par les femmes noires font moins l’objet de poursuites que celles déposées par les femmes blanches. La couleur de peau de la victime est donc aussi un facteur : si la victime est une femme noire, sa plainte va être moins prise au sérieux si son agresseur est un homme blanc. Il y a donc un effet
d’interaction entre la couleur de peau de la victime et celle de son agresseur. Repensons au cas de Strauss- Kahn.

La plupart des féministes (si pas toutes) considèrent que le concept de « zone grise » est dangereux, parce qu’il permet aux hommes d’excuser leur agression sexuelle. Que pensez-vous d’une « zone grise » qui ne serait pas utilisée par les hommes, mais par n’importe qui pour expliquer un malaise par rapport à un rapport sexuel durant lequel la personne n’est pas absolument certaine de ce dont elle a envie : elle ne prend pas de plaisir… mais a quand même envie de continuer.
Généralement, c’est le lendemain, ou plus tard encore, que la personne se rend compte qu’elle est mal à l’aise par rapport à ce qui s’est produit. Pour se protéger, du moins pour un temps, ces personnes vont parler de « zone grise », comme pour s’expliquer leur manque de réaction, le fait de n’avoir peut-être pas aimé ce qu’il s’est passé, et finalement pour éviter d’affronter le fait d’avoir eu des rapports sexuels non consentis…
NOÉMIE RENARD
 : Ce que je dis dans le livre, c’est qu’il y a d’un côté le mythe sur le « vrai viol » (dans la rue, avec un inconnu, avec une arme…) et de l’autre côté la réalité : la majorité des cas de viols (par un copain, un père, un ami…) qui s’éloigne du mythe.
Très souvent, les violeurs n’ont besoin ni d’arme ni de force physique ; ils utilisent généralement des moyens de coercition plus subtils comme l’insistance, le chantage… Comme on a en tête le stéréotype de ce « vrai viol », on a également tendance à disqualifier les violences et les viols qui s’éloignent de ce stéréotype. Les violeurs vont donc dire : « Ce n’est pas vraiment un viol, elle n’a pas dit non, elle ne s’est pas débattue, je ne pouvais pas savoir… » Aux États-Unis, des études ont montré qu’environ 60 % des victimes ne qualifient pas comme tel le viol qu’elles ont subi.
Est-ce un moyen de se protéger ? Pour certaines, cela doit effectivement être trop lourd à porter. Mais je pense que si beaucoup de victimes ne qualifient pas de « viol » le viol qu’elles ont subi, c’est parce qu’elles-mêmes peuvent adhérer aux idées reçues sur le viol : ça serait commis avec des coups, c’est l’œuvre d’un fou, et pas de celui qu’on aime, etc. Ce n’est pas spécialement protecteur pour les victimes, parce qu’elles n’ont pas de mots pour dire « j’ai été victime, il m’a agressée ». Au contraire, elles peuvent culpabiliser et ne pas comprendre. Elles peuvent penser que ce qu’elles ont subi n’a pas été voulu, mais en même temps se dire que ce n’était pas un viol.

Donc, qu’est-ce que c’est ? Elles n’ont pas les mots pour décrire cette violence et ça peut être psychologiquement difficile à gérer. Si elles ne nomment pas le viol, elles peuvent également se dire qu’elles n’ont pas à se plaindre.
La « zone grise » peut donc avoir tendance à favoriser la culpabilité et le silence, alors qu’au fond, se dire qu’on a été victime d’un viol et que ce n’était pas de sa faute, ça peut beaucoup aider !

Alors que fait-on avec cette « zone grise » ? Est-ce un terme qui permet d’expliquer ces mauvais coups d’un soir, durant lesquels il y avait une mauvaise communication ? Est-ce que ça aide de se dire que c’était un viol ? Ou une violence sexuelle ?
NOÉMIE RENARD : Ce n’est pas parce qu’on n’est pas complètement traumatisé·e par une violence sexuelle que ce n’est pas une violence. Chaque personne a son propre parcours et peut vivre les violences de manière différente. Quand j’ai lancé un appel à témoignages sur mon blog à propos de ce type de violence, j’ai reçu des centaines de réponses et beaucoup de femmes m’ont dit que ça leur faisait beaucoup de bien d’en parler et de voir que c’était un problème : « Je me disais que c’était un mauvais coup, mais en fait, c’était de la violence ». Je trouve qu’il faut parler de violence même si toutes les personnes n’ont pas été complètement traumatisées. Je ne pense pas qu’il faille définir la violence en fonction de la façon dont la personne la vit.

Que peut-on faire lorsqu’on a été victime de violences sexuelles ? Déposer une plainte, provoquer une confrontation avec l’agresseur ?
NOÉMIE RENARD
 : La justice n’est déjà que très peu efficace dans les cas de viols mieux reconnus et identifiés comme tels. Alors pour ces violences sexuelles, c’est encore plus compliqué. J’ai fait un appel à témoignages sur les coercitions graduelles, justement parce que personne n’en parlait. Ce sont des violences très peu connues, peu identifiées, même pas reconnues par la société. Du coup, je pense que recourir à la justice ne serait pas une solution.

Je ne conseillerais pas non plus la confrontation avec l’agresseur, parce que je crois que c’est plutôt destructeur : l’agresseur va essayer de se justifier, il va minimiser. Je pense que les victimes de violences sexuelles devraient en parler à des personnes de confiance qui peuvent les rassurer, leur dire que ce n’est pas de leur faute, que leur détresse est normale. Le mieux, c’est d’en discuter et trouver du réconfort.

La solution est surtout sociale.  Les solutions individuelles sont limitées, il vaut donc mieux réfléchir à un niveau global. Il faut réfléchir sur le consentement et se dire que tout le monde doit être libre dans sa sexualité. Ce n’est pas parce qu’on s’engage dans un rapport sexuel qu’on veut subir de la violence. On a le droit de vivre sa sexualité sans craindre violence, menace et humiliation.

Cela passe aussi par une reconnaissance des violences sexuelles. C’est un combat qui doit avoir lieu à l’échelle de la société : formation des magistrats, des travailleurs sociaux, remboursements des frais (thérapie, soin) pour les victimes. Il faut éduquer tout le monde aux violences sexuelles et aux questions de consentement : les jeunes et les moins jeunes, les professionnel·le·s en contact avec les victimes et les agresseurs. Il s’agit aussi de lutter contre toutes les formes d’inégalité.

Enfin, il faut réfléchir à d’autres modèles d’érotisme qui se baseraient sur une approche plus égalitaire.
C’est compliqué, parce qu’on est imprégné – même les femmes féministes – de ce modèle érotique depuis toujours, dans la culture populaire : le porno.
Même les idéaux de beauté – qui semblent anodins – reflètent ces idées de domination masculine et de subordination féminine : pour une femme, il faut être fine, marcher à petit pas, ne pas avoir de poils… Ce qui est valorisé pour une femme, c’est avoir un corps délicat voire enfantin. En revanche, les hommes doivent être grands, musclés, baraqués, marcher d’un pas ferme en se tenant droits.

Avez-vous observé des changements après la vague #metoo ?
NOÉMIE RENARD : J’ai l’impression que pendant et après #metoo, on a beaucoup discuté de ces questions-là dans les journaux (notamment dans Mediapart en France) où l’on parlait plus régulièrement des violences sexuelles, d’affaires de violences sexuelles. Dans le traitement journalistique des violences sexuelles, on a donc pu voir un changement. Par contre, au niveau judiciaire, je pense que rien n’a changé : les viols sont toujours aussi peu condamnés, il y a toujours autant de classements sans suite, les victimes ne sont pas mieux accueillies par la police. Pour que ça s’améliore vraiment, il faudrait investir de l’argent, mettre les choses à plat. En France, il y a beaucoup de grandes paroles de la part du gouvernement, mais il n’y a pas réellement d’efforts faits.

Dans les mentalités, dans la population en général, les violences sexuelles et les viols semblent être devenus un sujet de discussion. Mais une étude aux États-Unis rapporte qu’il y a un retour de bâton. Un journal a comparé les opinions avant et après #metoo concernant les violences et agressions sexuelles et, malheureusement, d’après ce sondage, les mythes sur le viol ont progressé ! Donc les mentalités ont régressé aux États-Unis. La situation en France et en Belgique ne semble pas meilleure8.

  1. Directeur général du FMI et bien placé dans la course à l’élection présidentielle française, Dominique Strauss-Kahn est, en mai 2011, accusé d’agression sexuelle par Nafissatou Diallo, femme de chambre dans un luxueux hôtel new-yorkais. Verdict de non-lieu au tribunal pénal. Au civil, une transaction financière entre les deux parties met fin à l’affaire en 2012 (NDLR).
  2. En mai 2019, ce joueur de football brésilien a été accusé de viol dans un hôtel parisien par un mannequin brésilien. Affaire en cours (NDLR).
  3. Célèbre producteur de films étatsunien, Harvey Weinstein a été accusé, fin 2017, de harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol par plusieurs actrices et personnalités féminines d’Hollywood. Procès prévu en janvier 2020. C’est cette affaire qui est à l’origine du
    mouvement #metoo de 2017 (NDLR).
  4. G. Vigarello, « L’Ancien Régime, la violence et le blasphème », Histoire du viol du XVIe au XXe siècles, Paris, Le Seuil, 2000.
  5. Selon le Code pénal belge, « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit et par quelque moyen que ce soit, commis sur une personne qui n’y consent pas, constitue le crime de viol. Il n’y a pas consentement notamment lorsque l’acte a été imposé par violence, contrainte ou ruse, ou a été rendu possible en raison d’une infirmité ou d’une déficience physique ou mentale de la victime. »
  6. Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail.
  7. C. Le Magueresse, « Viol et consentement en droit pénal français. Réflexions à partir du droit pénal canadien », Archives de politique criminelle, 2012, 34, p. 23–40.
  8. Concernant cette question, voir l’enquête d’Ipsos et de l’association Mémoire traumatique et victimologie sur « Les Français∙e∙s et les représentations sur le viol et les violences sexuelles – 2019 vs 2015 ». Selon cette enquête, 42 % (40 % en 2015) des Français∙e∙s considèrent que cela atténue la responsabilité du violeur si la victime a eu une attitude provocante en public ; pour 31 % (27 % en 2015), une victime est en partie responsable si elle a eu des relations sexuelles avec le violeur.
    Enquête téléchargeable : https://urlz.fr/acUU).

Noémie RENARD

Blogueuse (www.antisexisme.net), autrice de "Pour en finir avec la culture du viol" (Paris, Les Petits matins, 2018)


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