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Comment sortir du « coquelicot » ? Le dilemme d’Ecolo

Henri GOLDMAN

Un échec, le « coquelicot » ? Oui, s’il s’agissait de débaucher quelques députés du PTB ou du CDH pour épauler une alliance PS-Ecolo minoritaire en Wallonie. Mais ce n’était sans doute pas le but…

 

Tous les observateurs l’avaient dit : tenter le coup d’un gouvernement minoritaire avec la société civile, ce n’était pas sérieux. Chacun doit rester dans son rôle. Les aspirations de ladite société civile doivent pouvoir se traduire politiquement, et c’était bien la fonction des élections qui viennent d’avoir lieu. Tant le CDH que le PTB, pour des raisons qu’on n’abordera pas ici, ont déclaré sur tous les tons que ce sera sans eux. Alors, pourquoi tout ce temps perdu dans un exercice qu’on savait vain ?

On ne peut pas comprendre l’opération « coquelicot », sortie du chapeau du coprésident d’Ecolo Jean-Marc Nollet, sans se reporter à la première participation gouvernementale des Verts entre 1999 et 2003 et au traumatisme qui en a découlé : celle du gouvernement fédéral dit « arc-en-ciel » dirigé par Guy Verhofstadt (VLD) où les écologistes, fort d’un premier succès électoral d’une ampleur inattendue, se sont retrouvés en invités de dernière minute de la coalition des socialistes et des libéraux dont les bans avaient déjà été publiés. Comme aujourd’hui dans l’arithmétique électorale wallonne, les écologistes n’étaient pas nécessaires, bien qu’alors seuls vainqueurs des élections.

Rappelons le contexte.

  1. En 1999, les bases du gouvernement, annoncé avant le scrutin, sont établies entre les vieux complices Louis Michel, qui a rendu le MR socialo-compatible, et le président du PS Philippe Busquin. Si, au soir du scrutin, ils se sentent obligés de l’élargir à Ecolo et Agalev (ancêtre de Groen) pour faire légitimer leur alliance par les seuls vainqueurs des élections, il n’est pas question d’en faire les maîtres du jeu. Devant l’assemblée générale des militants qui doivent se prononcer sur la participation, Jacky Morael illustre le programme de gouvernement qu’il avait négocié en invité du bout de la table par l’image d’une voiture rouge et bleue avec des petits autocollants verts. Cette participation ne fut votée qu’avec le score étriqué de 56 %, la régionale de Bruxelles votant majoritairement contre.
  2. À ce moment-là, Ecolo sort de la période exaltante des « états généraux de l’écologie politique » où, à travers de multiples forums, il s’est profilé pour la première fois comme parti généraliste en phase avec les aspirations de la société civile progressiste. Or, celle-ci, très déçue par le programme de l’arc-en-ciel, ne soutient pas l’entrée des Verts dans le gouvernement. Mais la génération des fondateurs d’Ecolo n’entend pas renoncer à l’occasion tant attendue de se tester et de « mettre les mains dans le cambouis », espérant secrètement tirer son épingle du jeu en jouant selon les dossiers les bleus contre les rouges ou l’inverse. C’était naïf et ça n’a pas fonctionné comme espéré.
  3. La sanction tombe aux élections de 2003 : Ecolo et Agalev s’effondrent, passant ensemble de 20 à 4 sièges au parlement fédéral.

Aujourd’hui, en Wallonie, bis repetita : si Ecolo doit rentrer dans un gouvernement, ce sera obligatoirement avec le PS et le MR. Comment éviter, au terme de la législature, de revivre le scénario de 2003 ?

Pour conjurer ce risque, il fallait à tout prix contourner les écueils de 1999. C’était le vrai but de l’opération « coquelicot », qui avait deux objectifs :

  • souder un bloc programmatique solide avec le PS, afin qu’on ne puisse plus parler d’une tripartite avec des écolos minoritaires, mais plutôt d’un genre de bipartite avec un bloc rouge-vert majoritaire face à des libéraux en position subalterne ;
  • faire valider ce programme par la société civile progressiste, celle qui n’avait pas approuvé le choix fait en 1999 et qui, aujourd’hui, est particulièrement remontée contre le MR.

Dans la situation de panique qui prévaut en ce moment du côté libéral, il est bien possible que le MR accepte de signer n’importe quoi, histoire de laisser passer l’orage et de rester dans la place. Dans cette hypothèse, devant une AG d’Ecolo devant se prononcer sur la participation, on imagine bien les négociateurs parler d’une voiture rouge et verte avec des petits autocollants bleus, pour bien marquer la différence avec 1999.

Objections

Restent deux objections politiques. Elles sont de taille.

1| Politiquement, des coalitions doivent rassembler des formations qui disposent d’une plage consistante de compatibilité. Comme le montre le tableau ci-dessous[1], une coalition PS-Ecolo-PTB a du sens, ces trois partis se retrouvant dans un mouchoir de poche sur les deux axes pris en considération par le diagramme. Même avec le CDH et Défi, ça peut à la rigueur fonctionner. Mais le MR est, de tous les partis francophones, le plus à l’opposé du bloc des gauches. Logique, vu les intérêts qu’il représente. Est-ce avec un tel parti, le plus insensible aux urgences sociale et environnementale, qu’on peut s’engager franchement dans la voie de la transition écologique et solidaire ? Avec la meilleure volonté du monde, c’est difficile à imaginer.

 

2| Mais peut-être est-il malgré tout possible de réduire de façon significative l’influence libérale dans un tel attelage. En fait, tout dépend du PS, qui conserve une position centrale malgré sa lourde défaite électorale. Même si de vieilles complicités le relient au MR – des mauvaises langues prétendent que le PS avait intégré son retour inévitable dans le jeu dès le soir du scrutin, même quand il faisait mine de séduire le PTB –, il ne peut aujourd’hui se permettre un face à face exclusif avec les libéraux. Il devrait alors affronter l’opposition conjointe du PTB, d’Ecolo et la société civile, y compris celle de son propre pilier. Ce serait la débâcle assurée dans cinq ans. C’est pourquoi il cherche à donner à Ecolo tous les gages dont les Verts auraient besoin pour les convaincre de monter en sa compagnie dans le navire d’un arc-en-ciel wallon.

Les Écolos doivent-ils avoir confiance dans cette promesse d’un axe rouge-vert privilégié ? Les enseignements des dernières élections communales sont ambigus. Il y a une différence entre un Magnette, qui porte depuis longtemps un projet de dépassement de la vieille social-démocratie et qui a ouvert à Ecolo les portes de la plupart des majorités hennuyères, et un Marcourt qui n’a jamais fait mystère de sa préférence pour la « grande coalition » PS-MR pour diriger la Wallonie, coalition qui reste privilégiée partout dans la province de Liège, où la page Publifin n’est toujours pas tournée. Or, c’est celui-ci qui est annoncé comme futur chef du gouvernement wallon. Quant au sphinx Di Rupo, il a endossé tellement de postures différentes dans sa longue carrière qu’on a du mal à le cerner. À la question de confiance, pas sûr que les Écolos wallons donneraient la même réponse à Liège et à Charleroi.

Bref, les conditions politiques sont-elles aujourd’hui remplies pour s’engager franchement en Wallonie dans la transition écologique et solidaire ? Si bien rédigée soit-elle, une déclaration gouvernementale ne remplacera jamais une volonté partagée et vérifiée de marcher résolument dans une même direction, quitte à déplaire à tel ou tel lobby et à affronter si nécessaire les niveaux de pouvoir dans lesquels la Wallonie est imbriquée, à savoir le fédéral et l’UE.

En décidant bientôt d’y aller ou pas avec le PS et le MR, Ecolo jouera sa crédibilité et son avenir. Si les Verts veulent sortir sans trop de casse d’un arc-en-ciel wallon où ils seront de fait le plus petit – donc le moins influent – des trois partenaires, il faudra mettre la barre vraiment très haut.

 

[1] Position des partis dans le paysage politique belge (source : consortium EOS RepResent -UCLouvain, ULB, UA, VUB, KULeuven), cité par Luc Barbé, https://etopia.be/la-victoire-electorale-du-vlaams-belang.

Henri GOLDMAN

rédacteur en chef de "Politique"


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