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Politique Archives N°115
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Complotisme : dépolitiser le débat à tout prix

Jérôme JAMIN et Marie PELTIER

La pandémie de Covid-19 ravive le complotisme : en plus des théories qui circulent, deux documentaires sont venus, coup sur coup, enfoncer le clou sur le thème du mensonge organisé et de la manipulation. Politique donne la parole à deux experts, le politologue Jérôme Jamin et l’historienne Marie Peltier qui croisent leur regard sur les origines du complotisme, ses formes contemporaines, l’importance des réseaux sociaux et les moyens de le dépasser.

Le complotisme 1 n’est pas un phénomène neuf. Il appartient à l’histoire. On se rappelle notamment la remise en cause du premier pas de Neil Armstrong sur la Lune (filmé en studio, d’après les complotistes) et, auparavant, les soi-disant Protocoles des sages de Sion, dont les premières occurrences remontent à 1903 et qui étaient censés dénoncer un « plan de conquête du monde » par les Juifs et les francs-maçons, deux figures traditionnellement associées aux théories complotistes. Aujourd’hui, ce qui frappe, n’est-ce pas la prégnance d’une série de discours complotistes décomplexés dans les débats publics, voire dans le champ politique ?

Marie Peltier : Selon moi, il y a un continuum historique. On a coutume de dire que le complotisme, dans sa forme structurée idéologiquement telle qu’on la connaît aujourd’hui, date de la fin du XVIIIe siècle. Il apparaît dans le contexte de la Révolution française et il émane d’acteurs hostiles à la Révolution qui, pour discréditer l’élan révolutionnaire, disent qu’on est face à un complot de la franc-maçonnerie et des « illuminés de Bavière » (les fameux Illuminati). C’est l’idée – qui va revenir cycliquement, et notamment à l’aube des « révolutions arabes » – que les remises en question des régimes autoritaires, mais aussi les révolutions industrielles, qui sont de l’ordre du progrès politique ou économique, sont en fait le fruit de complots fomentés par une minorité mal agissante. On voit bien la dynamique réactionnaire : il s’agit de discréditer les acteurs révolutionnaires et progressistes. On a donc, d’abord, ce contexte de la Révolution française, avec ces pamphlets désignant la franc-maçonnerie comme l’ennemie de la monarchie et du catholicisme. Au cours du XIXe siècle, le discours se charge de la sémantique antisémite, avec tous les pamphlets antisémites, notamment le Discours du rabbin, qui décrit ce qui serait un « plan juif » de conquête du monde à travers les révolutions : on en revient toujours à ce même logiciel.

Et puis, il y a une résurgence du complotisme à la jonction entre le XIXe et le XXe siècle. D’abord parce que l’antisémitisme explose, mais aussi parce qu’il y a de nouveau un contexte prérévolutionnaire, en Russie cette fois. Des acteurs, tsaristes en l’occurrence, veulent discréditer l’élan révolutionnaire, en accusant les Juifs d’être à la base de la révolte contre le tsar. C’est le fameux texte des Protocoles des sages de Sion, commandé par la police politique du tsar pour discréditer les révolutionnaires. Ce texte ne sera finalement pas utilisé, mais malheureusement cela n’empêchera pas sa diffusion. Le texte est une sorte de copié-collé du Discours du rabbin et a été produit en France : la France aura un rôle assez central dans sa diffusion. Durant toute la première moitié du XXe siècle, cette littérature est évidemment relayée par les réseaux fascistes et nazis à travers toute l’Europe. Dans la littérature fasciste et nazie, l’imaginaire complotiste est partout : cette imagerie des Juifs et de la finance qui dirigent le monde et qui tirent les ficelles… On sait malheureusement à quoi cela nous a conduits.

Évidemment, après la Shoah, il y a eu une prise de conscience de ce à quoi le conspirationnisme et l’antisémitisme avaient mené et il y a eu, notamment, des remises en cause des Protocoles des sages de Sion, et surtout la force du récit du « plus jamais ça » qui a tenu la société. L’idée était qu’on allait tout faire pour que le fascisme ne revienne pas. Dans la seconde moitié du XXe siècle, le conspirationnisme a donc connu un tassement, même s’il n’a pas disparu, il y a eu plusieurs théories, notamment sur le débarquement de l’Homme sur la Lune, sur l’assassinat de Kennedy. Ce ne sont pas des exemples anodins, mais en tout cas, il n’y avait plus ce caractère massif qu’on pouvait voir au début du XXe siècle, lorsque le complotisme était partagé par à peu près tout le monde.

Enfin, pour faire bref, à l’entrée dans les années 2000, il y a un retour du complotisme. Là, on le voit clairement. Il s’est notamment cristallisé autour de ce que j’appelle le « mythe fondateur » du conspirationnisme contemporain, le 11 septembre 2001, parce que c’était un événement très traumatique, qui est venu réveiller des mémoires enfouies : la mémoire de la domination occidentale, la mémoire coloniale… Autour de cet événement sont venus se greffer des contre-récits, qui prétendaient donner une « autre version » que celle des autorités officielles. C’est toujours ça le début du complotisme. En fait, comme par hasard, ces contre-récits épousent tout à fait la même sémantique, la même terminologie et la même logique. C’est important à souligner : le logiciel complotiste est hostile aux minorités. Historiquement, à la minorité juive avant tout, mais on sait que cela se reporte aussi, par exemple, sur la minorité homosexuelle, aujourd’hui sur la minorité musulmane…Pour moi, il n’y a donc pas de réelle nouveauté si ce n’est que ça s’empare de sujets contemporains.

Jérôme Jamin : Disons qu’auparavant, pour partager des théories du complot, il fallait avoir la chance de tomber sur quelqu’un qui pensait comme vous, il fallait aussi fréquenter des librairies obscures où vous pouviez commander un peu de littérature hyper-confidentielle. Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de faire circuler ce type d’analyse et de tester si votre réseau adhère ou non à ce dernier, quitte à retirer un billet qui ne passe pas, ou à le maintenir en ligne en prétendant faire une blague. La circulation décomplexée et la banalisation de ce type de discours a forcément fini par lui ouvrir les portes du débat public et le champ politique.

Cela dit, je ne suis pas sûr que ce type de discours entre vraiment en compétition avec d’autres catégories de l’explication politique. J’ai surtout l’impression qu’il encourage un doute généralisé en lieu et place de certitudes, sans pour autant remplacer des analyses par d’autres analyses. Paradoxalement, le point de départ de cette logique est assez salutaire : ne pas croire aveuglement, juger par soi-même, oser douter, etc. Mais une fois généralisée, le doute est partout et aucune source de savoir ne résiste. Si le savoir universitaire a encore bonne presse en Belgique, c’est déjà différent en France, sans parler des États-Unis.

Il y a quelques années encore, le langage et l’argumentaire complotistes (« on nous ment ») semblaient réservés à la seule fachosphère et aux groupuscules d’extrême droite. Mais avec Internet et les réseaux sociaux, le complotisme dispose désormais davantage de moyens pour se manifester, se rendre visible et se diffuser. Depuis lors, il y a eu la présidence américaine de Donald Trump et la pandémie de Covid-19. En quoi ces phénomènes ont-ils pu jouer un rôle dans la libération de la parole complotiste ?

Marie Peltier : L’élection de Trump en 2016, c’était la victoire politique du complotisme, le signe que le complotisme était devenu une force politique majeure, puisqu’il prenait le pouvoir dans la première puissance mondiale. Trump s’est fait élire sur une rhétorique conspirationniste. C’est l’apothéose d’une séquence politique. Beaucoup de gens pensent que c’est Trump qui convainc ses troupes qu’il y a un complot. En fait, non : ce sont ses troupes qui le portent. C’est parce qu’il y a une masse de gens qui sont complètement complotistes, antisémites, suprématistes blancs… qu’un homme aussi stupide peut se faire élire président. Ce n’est pas tant sa stupidité qui fait qu’on l’a choisi : il symbolise un imaginaire politique qui est devenu majoritaire. Sans faire du conspirationnisme à l’envers, Trump n’aurait pas été élu s’il n’avait pas eu de soutiens au niveau international : c’est une dynamique globale qui s’est mise en place. À partir du moment où il avait été élu, on avait basculé.

Depuis 2016, je continue à faire de la sensibilisation mais je sais très bien qu’on a perdu cette bataille. On a perdu – et là je parle de la gauche – parce qu’on a été gangrenés par notre posture antisystème, qui nous a complètement aveuglés. Rappelons-nous, au moment de l’élection de Trump, le nombre de gens de gauche qui disaient que, de toute façon, Hillary Clinton n’était pas mieux. Il y avait un climat relativiste tellement fort, et pas seulement aux États-Unis. Je ne veux pas dire que Trump symbolise le monde entier, ce serait retomber dans un anti-impérialisme stupide, mais il est évident qu’il y avait un mouvement massif de reniement du « plus jamais ça », de reniement des balises qu’on avait mises en place collectivement.

Pas seulement la gauche, d’ailleurs : reconnaissons qu’il y a des gens de droite qui ont soutenu le « plus jamais ça », qui étaient antifascistes. Pour moi, 2016 est le moment où tout cela explose. Et tout ce qui va suivre, y compris la crise du Covid-19, je ne le vois que comme des symptômes – sans mauvais jeu de mots. En fait, c’est un imaginaire qui a gagné de plus en plus de terrain et qui a été porté par des acteurs politiques (car le conspirationnisme ne naît pas de rien : il est porté par des acteurs politiques). Le conspirationnisme c’est vraiment une vision politique, ce sont des personnes qui défendent un agenda politique et qui ont des convictions. Or ces gens ont investi le web et les réseaux sociaux. Ils ont compris bien avant nous le vecteur qu’était Internet pour diffuser leur vision du monde. Dans les années 2000, c’était beaucoup sous le format vidéo. Pensons par exemple à des figures comme Alain Soral, en France, qui ont construit leur discours autour de ce média. Les conspirationnistes ont été les premiers à comprendre que ce format pouvait être un canal politique, notamment pour politiser les jeunes, dans leur sens évidemment.

Et puis, à partir des années 2010, ce furent les réseaux sociaux. Ceux-ci ont beaucoup participé à la diffusion du complotisme, mais surtout à une appropriation du logiciel complotiste. En fait, ils permettent une horizontalité : grâce aux réseaux sociaux, chacun est en mesure de fabriquer sa propre théorie du complot. Des gens se félicitent sur Twitter que Soral ait pris un an de prison : ils se fourvoient ! Il pourrait même être en prison à vie, il y a aujourd’hui des milliers de Soral, qui font tous leur petite vidéo sur leur petit canal Youtube ou autre. Il y a une massification. C’est une victoire politique, mais avec le volet technologique qui l’accompagne. Avec Trump en 2016, on voit très bien que le complotisme, c’est tout simplement une arme de prise de pouvoir politique.

Jérôme Jamin : Les réseaux sociaux, c’est une évidence, jouent un rôle néfaste majeur. On peut ajouter que les algorithmes sont faits pour vous enfermer dans un monde clos où vous ne recevez que ce à quoi vous adhérez, entouré par ailleurs de gens qui pensent comme vous. Tout est fait pour supprimer le désaccord, le débat et la contradiction, donc un adepte de la théorie du complot sera très rapidement convaincu qu’il est sur la bonne voie. D’une manière générale, on peut aussi rappeler que le problème des moteurs de recherche sur Internet réside dans le fait qu’ils vous permettent de trouver ce que vous cherchez et que, partant, il vous isole de la dissidence.

La présidence Trump a amené au cœur de la Maison blanche une posture qui était jusqu’alors ringardisée et discréditée dans les grands quotidiens et les grands réseaux de télévision. La Maison blanche a été établie pour donner au président la capacité de persuader et donc d’influencer. Le dispositif, par ailleurs renforcé par Hollywood, fonctionne à plein régime depuis la Deuxième Guerre mondiale, même pour des présidents médiocres et sans charisme. En faisant entrer les théories du complot à la Maison blanche, Donald Trump a probablement donné à ces dernières une tribune d’envergure qui restera longtemps inégalée. Quant au Covid-19, il n’y a rien de très nouveau. Les vaccins sont depuis longtemps au cœur de différentes théories du complot.

Il est souvent fait écho à la frustration ressentie par celui ou celle qui croit en une théorie du complot. On l’explique, en partie, par les sentiments d’impuissance – au sens d’incapacité à agir dans un monde qui lui échappe – et d’incompréhension, parce qu’il-elle n’arrive plus à donner de sens à ce qu’il-elle vit, voit et entend. N’est-ce pas là le cœur même de la définition d’une idéologie, donner à interpréter le monde ? L’ampleur de la résurgence du complotisme n’est-elle pas due aussi à une certaine faiblesse idéologique des partis politiques, notamment à gauche, incapables de donner du sens aux crises écologique, sociale et économique ?

Marie Peltier : Ce qui est sûr en tout cas, c’est que durant la deuxième moitié du XXe siècle, il y avait une assez grande confiance dans les institutions démocratiques, de manière générale, que ce soit le pouvoir politique, le pouvoir judiciaire, les médias, bref tout ce qui est vu comme les piliers de la démocratie – c’était sans doute en partie une illusion, mais elle a fonctionné. Il y avait surtout l’idée qu’on progressait vers un « mieux », que la démocratie nous faisait avancer. Je crois que ce qui s’est passé à partir de l’entrée dans les années 2000, c’est la désillusion par rapport à cette idée. C’est surtout l’écart entre les promesses de la démocratie et ce dont elle se rendait capable. Cela s’est cristallisé autour de grosses désillusions symboliques, qui elles-mêmes sont venues toucher de vieilles blessures, une mémoire ancienne. Par exemple, sur le plan de la politique américaine, toute la coloration civilisationnelle et clivante que l’administration Bush et ses alliés ont donnée au 11 septembre 2001, avec tout cet imaginaire autour de « l’axe du mal », les ténèbres et les lumières, cette réactivation du vieux schème « civilisation versus barbarie » qui a vraiment structuré très fortement le débat public depuis lors, avec toute la logique islamophobe, notamment, et la construction du « problème musulman ».

Ce sont des choses qui ont réveillé un sentiment d’injustice et ont donné l’impression que nos démocraties occidentales se targuaient de justice, de défense des droits, d’égalité, mais qu’en fait elles faisaient montre chaque jour de l’inverse. C’est ce qu’il s’est passé après le 11 septembre 2001 : le mensonge de l’administration Bush pour justifier l’intervention en Irak, toutes les politiques sécuritaires, le Patriot Act, et puis les mesures sécuritaires qui ont suivi la vague d’attentats en France et en Belgique. Les interventions occidentales à l’étranger ont été de plus en plus lues à l’aune de cette désillusion. D’ailleurs c’est de ça qu’ont souffert les « révolutions arabes » : des gens ont plaqué sur ces événements le schéma de l’intervention en Irak en 2003, avec les mensonges de l’administration Bush. Là, symboliquement, dans l’imaginaire collectif, on avait eu « la preuve que l’Occident nous ment : s’il nous vend un récit droits-de-l’hommiste, c’est en fait pour servir ses intérêts ». C’est tout l’imaginaire autour du pétrole, etc. Il y a d’ailleurs une certaine gauche que j’appelle « la gauche du pétrole » : c’est la gauche qui lit tout au prisme du potentiel « pétrole » qu’il peut y avoir, même quand il n’y en a pas. Ce sont des réflexes que je trouve profondément « dépolitisants », mais c’est intéressant de voir d’où ils viennent et qu’ils s’inscrivent dans une espèce de désillusion, qui est aussi une désillusion très coloniale.

C’est très paradoxal : c’est à la fois vouloir réduire l’influence de l’Occident qui perpétue sa domination sur les pays extra-occidentaux et en même temps croire que l’Occident est toujours tout-puissant et que tout ce qui peut se passer n’importe où dans le monde, c’est toujours l’Occident qui en est responsable, comme si les citoyens de ces pays n’avaient aucun pouvoir sur leur propre évolution ». Ce logiciel-là est très lié à la mémoire de la domination occidentale et est venu s’imbriquer dans la désillusion à l’égard de la démocratie et à l’égard des droits de l’Homme. Jean-Yves Pranchère2 a beaucoup écrit sur cette question-là. Je pense que ça s’inscrit dans cette séquence politique que j’appellerais post-« plus jamais ça ». Ce qui nous avait portés, cette idée de la défense de la démocratie, de la lutte contre le fascisme, contre l’extrême droite – une idée très structurante – on voit bien que depuis 20 ans elle est beaucoup moins structurante.

Jérôme Jamin : Hélas le problème est bien plus grave. Les partis sont capables de donner du sens mais ne parviennent pas à lutter contre leur impuissance et à donner du sens à cette impuissance. C’est l’impuissance qui est désolante et très vite lorsqu’on essaie de donner du sens à l’impuissance on arrive dans une impasse bien connue depuis 1980 : endettement, réchauffement de la planète, mondialisation et délocalisation, chômage structurel, inégalités, etc. Et puis plus tard dans les années 90 : dépendance au processus de l’Union européenne, dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis, etc. J’ai 46 ans et je ne me souviens pas avoir connu une seule période de ma vie sans avoir entendu « c’est la crise ». Les discours sur les théories du complot ont au moins le mérite de nous dire que s’il n’y avait pas de comploteurs, tout irait mieux ! C’est plus rassurant que de constater que nous avons notre destin en mains mais que nous sommes totalement impuissants.

Le complotisme et ses formes de croyances ont un impact important en matière de débat public, et donc sur la pratique démocratique. Les libertés individuelles sont invoquées à tour de bras, et particulièrement la liberté d’expression, pour justifier de porter des arguments fallacieux dans l’espace public, en refusant le débat argumenté. L’espace ouvert par les réseaux sociaux apparaît de plus en plus comme un espace, non pas de débat ni de confrontation d’arguments construits, mais de pensées subjectives jetées en pâture, de dénigrement et de disqualification de l’autre, voire de harcèlement. Comment organiser un débat démocratique dans ces conditions ? Quelles sont les pistes pour rouvrir des espaces de dialogue sans affrontement constant sur les faits ?

Marie Peltier : Je reprends l’exemple de la pandémie. Les partis politiques eux-mêmes marchent sur des œufs : ils sentent bien qu’aborder certaines questions, c’est comme ouvrir une boîte de Pandore. C’est inquiétant que des débats qui doivent avoir lieu en démocratie soient devenus très compliqués parce que la sémantique antisystème est très présente, parce que, par exemple, le discours antivaccin et d’autres ont gagné énormément de terrain, et qu’il y a donc toute une série de sujets sur lesquels les partis politiques sont plus que prudents. Pour moi, le vaccin, historiquement, c’est vraiment un marqueur d’émancipation et de progrès, c’est une lutte pour la protection des plus faibles. Or je remarque la frilosité des politiques à se positionner sur cette question. Cela veut bien dire quelque chose. Ils pourraient dire : « voilà, ouvrons le débat. » Mais en fait, ils ont tellement peur de ce qu’ils pourraient lever comme lièvre qu’ils n’osent pas se positionner.

Il y a aussi beaucoup de démagogie, des calculs électoraux, un manque de courage politique. Du coup, ça devient de plus en plus difficile. Je suis toujours allée dans tous les milieux (associatifs, universitaires, journalistiques, etc.) discuter de ces questions. Aujourd’hui, si on est dans des cadres bien établis et très fixés, avec des balises et des lignes rouges bien claires, alors on peut parler librement, on ne va pas se heurter à des gens qui, par exemple, vont remettre en question l’existence de la Shoah (parce qu’on en arrive très vite à ce point-là : la logique du relativisme, on sait très bien à quoi elle peut conduire). Mais alors on me dira : « C’est rigide, il n’y a pas de place pour une autre pensée. » Ou alors, très souvent, on est dans des lieux où ça part dans tous les sens et où très vite on en arrive au pugilat. Les conditions du débat démocratique sont donc devenues extrêmement fragiles. Est-ce que le combat est perdu d’avance ? Non. Il faut continuer à travailler sur ces questions et à s’exprimer.

Quant aux réseaux sociaux, je les ai quittés. J’y étais très active, j’étais un troll tweeter pendant longtemps, pratiquement pendant 10 ans, durant les années 2010. J’utilisais les réseaux sociaux comme une interpellation politique. J’ai cru pendant un long moment qu’il s’agissait de lieux où l’on devait mener le combat, porter un contre-discours face aux discours complotistes, propagandistes, racistes, d’extrême droite. Mais à un moment donné, j’ai réalisé qu’on avait perdu cette bataille-là. D’abord parce que ce sont des lieux foncièrement hostiles à l’émancipation et hostiles aux minorités, notamment aux femmes. Et les plateformes ne prennent pas leurs responsabilités, on connaît les problèmes structurels que ça pose. Mais en plus, j’ai pris conscience que les réseaux sociaux eux-mêmes, par leur format, sont en train de tronquer, de biaiser profondément le débat démocratique et de nous imposer une structuration hyperpolarisée, enfermante, de l’échange public. En fait, c’est complètement biaisé, parce que sur les réseaux sociaux il y a toute la composante de validation et de non-validation, des petits groupes à qui on peut prêter beaucoup de pouvoir parce qu’ils sont très actifs alors qu’ils ne représentent pas grand monde, etc. J’ai donc maintenant la conviction qu’il faut quitter ces lieux. Cela peut paraître réactionnaire, mais je crois que ce sont des lieux qui plombent nos luttes, qui ont fait énormément de mal à la gauche, qui ont hyper-concentré les débats sur des personnes, donc qui ont beaucoup participé à la personnalisation des débats autour de figures soit héroïques soit honnies. Bref, des lieux qui ont beaucoup dépolitisé le débat public, qui ont nourri beaucoup d’obsessions qui, pour finir, nous écartent d’une lecture plus globale, d’une dynamique plus démocratique.

On a besoin d’espaces où on peut redonner, disons, une parole unifiée. Je sens que les jeunes ont un énorme besoin de ça. Dans ma pratique de professeur, je leur parle du complotisme, parce que c’est un sujet de société. Et je constate que quand on parle de manière directe et qu’on met les choses à plat, qu’on quitte cette ultra-personnalisation et cette ultra-polarisation, les gens sont bien plus ouverts au vrai débat, au débat profond, qui n’est pas dans la posture.

Jérôme Jamin : D’abord, comme déjà précisé, les réseaux sociaux ne sont pas faits pour favoriser le débat. Celui qui poste un billet sur son compte a le contrôle sur sa parole, il peut refuser des interlocuteurs, et supprimer certains échanges. Il n’y a aucune égalité dans l’échange et aucune règle pour rythmer ce dernier. De surcroît tout est fait pour isoler et enfermer les gens par affinité, ce qui les renforce dans leur position et les écarte des opinions discordantes. Ce qui précède participe à une fragmentation de l’espace public au sens où il est de plus en plus difficile d’identifier des lieux où tout le monde serait le bienvenu et pourrait, en confiance, exprimer son point de vue sans se sentir manipulé.

Cette fragmentation à l’extrême reflète une fragmentation déjà bien présente dans les médias traditionnels. Si en Belgique francophone on échappe encore à ce jour à ce phénomène et qu’on peut encore identifier entre 10 et 15 médias qui forment un espace public plus ou moins cohérent, il est frappant de voir comment le paysage audiovisuel de pays comme l’Italie ou les États-Unis est profondément fragmenté. La démultiplication de centaines de chaînes thématiques, généralistes ou d’info en continu font apparaître des mondes encastrés où il est possible d’évoluer et de s’alimenter en information sans jamais croiser d’autres sources, d’autres explications et d’autres analyses. CNN et Fox News – pour revenir sur un pays que j’étudie – sont emblématiques à cet égard, ces deux chaînes sont dans des positionnement idéologiques très différents, leurs journalistes n’hésitent pas à prendre des positions injurieuses vis-à-vis de leurs adversaires respectifs, et au final, il n’y a aucun débat entre les animateurs et les commentateurs de ces deux mondes qui enferment deux populations dans une polarisation destructrice.

Qu’est-ce qui fait, finalement, le cœur du logiciel complotiste ? Y a-t-il une sémantique bien particulière ? Quels sont les termes auxquels il faut être attentif et qui nous permettent, non seulement de décoder, mais aussi d’être alertés, précisément dans les cas de glissements progressifs, dans la gauche ou dans d’autres dynamiques collectives ?

Marie Peltier : La sémantique complotiste en général part toujours du postulat que la vérité est cachée. Or l’immense majorité de la vérité, dans la vie, n’est pas cachée. Et là encore, parfois, à gauche, on peut entrer dans cette logique-là, une logique de pseudo-lanceur d’alerte qui dit « moi je viens dévoiler la vérité cachée ».

Cela existe aussi chez certains journalistes, qui sont dans cette posture « je vais révéler des secrets ». Ce postulat que la vérité est cachée mérite déjà d’être questionné, surtout quand il devient le logiciel explicatif de tout. Le complotisme, c’est croire que ce que « on » nous dit (les politiques, les médias, tout ce qui est perçu comme parole d’autorité ou officielle) est en fait le fruit d’une mise en scène qui sert les intérêts cachés d’une minorité mal agissante. Cette minorité mal agissante, historiquement, c’est effectivement, « la finance, les Juifs », mais ce peut être aussi, dans des déclinaisons plus contemporaines, le lobby gay, ou toutes les déclinaisons antisémites possibles… Pour le conspirationnisme le plus actuel, il y a un « package sémantique », un ensemble d’obsessions3 qui, prises de manière séparée, peuvent paraître tout à fait déconnectées mais qui sont reliées par cet imaginaire du complot. Ce logiciel est terriblement englobant, il peut relier toutes les thématiques. En fait, c’est une vraie idéologie, assez complète. Souvent, les journalistes voient les théories du complot comme des petites théories indépendantes, évoluant chacune de son côté, sans lien entre elles. Mais elles sont en fait totalement interconnectées.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-SA 2.0 ; photographie de Donald Trump prise en 2015 à Nashua dans le New Hampshire, par Michael Vadon.)

  1. On considère généralement que complotisme et conspirationnisme recouvrent tous les deux la même réalité et que l’émergence et la généralisation de « conspirationnisme » doit surtout à son utilisation massive en langue anglaise.
  2. Professeur de théorie politique à l’ULB. Ses travaux portent sur les mouvements anti-Lumières. Il a récemment publié, avec Justine Lacroix, Les droits de l’homme rendent-ils idiots ? au Seuil (2019), dont une présentation critique a été publiée sur le site de Politique.
  3. Dans son livre Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste (éditions Inculte, 2018), Marie Peltier détaille le narratif autour de certaines polémiques très médiatisées (islamisme, Charlie hebdo, violence contre les femmes…) et ses effets néfastes de binarisation du débat public. Elle y poursuit la réflexion développée dans son précédent ouvrage, L’ère du complotisme, la maladie d’une société malade fracturée (Les Petits matins, 2016).

Jérôme JAMIN

politologue, membre de la revue Politique


Marie PELTIER

Historienne et enseignante à l’Institut supérieur pédagogique Galilée (ISPG).


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