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Politique Archives N°112
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Contre le retour à l’anormal, la lutte sociale

Nabil SHEIKH HASSAN

Après le confinement dû au coronavirus, le risque d’un back to business as usual est grand. Renvoyé devant une responsabilité historique, le monde associatif, syndical et militant doit profiter de la situation et organiser la riposte.

Une analyse socioéconomique de la crise déclenchée par le coronavirus montre que des conséquences à moyen terme pour l’emploi, la dégradation des finances publiques ou une contagion vers une crise financière sont probables, mais incertaines quant à leur ampleur1. À court terme, la crise surpasse celle de 2008, à la différence qu’elle commence dans l’économie réelle, en affectant autant la production que la consommation de biens et de services.

Quiconque souhaite une rupture dans les politiques socio-économiques menées ces dernières années espère que ce choc sera le point de départ d’une nouvelle ère. Un espoir ne suffit toutefois pas à transformer la réalité. Il faut regarder en face la menace d’un retour du business as usual et envisager les formes qu’il pourrait épouser. Enfin, il s’agira de prendre appui sur la conscience collective renouvelée de ce qui fait vraiment sens dans la société. C’est sur cette base qu’on pourra organiser la contestation des politiques du passé et conquérir des utopies nouvelles.

Back to business ?

Les responsables économiques et politiques espèrent le scénario le plus optimiste possible : une récession en 2020 et une reprise en 2021. Cela se traduirait en un impact limité à court terme sur l’emploi et les finances publiques et faciliterait surtout le retour au business as usual. Pourquoi ? Il existe un récit prêt à l’emploi pour la perpétuation du monde d’hier : le coronavirus, ce n’est la faute ni de la finance, ni des détenteurs de capitaux. C’est la faute à pas de chance (ou au pangolin, c’est selon), donc il n’y a pas de raison que ce soit aux détenteurs de capitaux de payer le prix. Cela vous paraît logique ? Cela ne l’est pas. Si on suit ce narratif, le capitalisme est un système d’organisation économique et social qui permet de rémunérer adéquatement le risque pris par le détenteur de capital. C’est inexact, mais admettons. Dans ce raisonnement, le capitalisme, c’est le casino. On mise et avec un peu de chance, on gagne. Mais lorsque le risque se retourne contre le détenteur de capital, il doit perdre son argent. Point. Il n’y a aucune raison, quand cela va mal, de demander aux citoyens de payer et, quand tout va bien, de garder les profits tranquillement pour soi. Cette dernière stratégie porte un nom : collectiviser les pertes et privatiser les profits. Et c’est très concret : pendant les épisodes difficiles, on nationalisera une banque ou une compagnie aérienne, on trouvera une solution temporaire pour éponger un trou dans la sécurité sociale. Et dès que tout cela sera terminé, on privatisera à nouveau et on refera pression sur les services collectifs. C’est la voie royale pour perpétuer les politiques du passé et le monde politique sera tenté de la soutenir, à des degrés divers selon son orientation. On assisterait alors à nouveau à la réduction de l’influence de l’État et du collectif, au gel des salaires, à une protection sociale faible pour les indépendants, en décomposition pour les salariés, nulle pour tous les statuts qui ne sont ni indépendants ni salariés, à un financement des soins de santé à la baisse, à une reprise de la recherche de la croissance la plus haute possible et du profit maximal pour les détenteurs de capitaux, à un oubli du dérèglement climatique…

N’écarter aucun danger

Mais un autre risque existe aussi : que le retour des politiques du passé prenne des formes détournées. Une sorte de temporisation à court terme, le temps de laisser passer la crise.

Premier exemple : les dividendes distribués par les grandes banques ou entreprises. Les premières sont sous pression de la Banque centrale européenne pour que des dividendes ne soient pas distribués. Les secondes sont incitées à ne pas rémunérer le capital parce que bien souvent, elles ont mis leurs travailleurs au chômage temporaire, et c’est donc la collectivité qui paie. Le monde politique légifèrera peut-être même pour interdire les dividendes. Victoire ? Fin du capitalisme ? Non. En fait, c’est tout à fait logique, même dans une approche capitaliste. Un actionnaire sensé, qui privilégie la maximisation de ses profits sur le long terme, a intérêt à ce que son entreprise survive, donc à ne pas distribuer de dividendes et à garder des liquidités pour investir. Un débat sur la limitation des dividendes pendant la crise est évidemment indispensable mais insuffisant, car c’est la rémunération du capital qui pose problème.

Second exemple : la sécurité sociale. Les soins de santé sont un pilier de la protection sociale qui – on peut l’espérer – ne sera plus attaqué dans les années à venir. Sauvé ? Non. Le risque est que le discours évolue : si vous voulez des soins de santé financés collectivement, alors ce sont d’autres piliers de la sécurité sociale qu’il faudra revoir. En échange, il faudra flexibiliser le marché du travail, pratiquer un saut d’index, geler les salaires, ou revoir le système de pension (la capitalisation plutôt que la répartition, ne plus valoriser les périodes d’inactivité…). Il ne sera probablement pas question de meilleures rémunérations et de financement accru de la protection sociale.

Tout cela aura sans doute lieu si la crise est brève. Mais si elle est plus profonde et durable ? Alors, il y a fort à parier que le conflit sera encore plus ouvert et plus clair entre travail et capital, que les dérives antidémocratiques, racistes et/ou nationalistes déjà présentes auront devant elles un boulevard2, et que l’opposition sera plus dure, au sein même du monde du travail, entre ceux qui s’en sortiront et les autres. En bref, une aggravation du monde d’hier : toujours moins de solidarité au sein des pays riches, toujours plus d’exploitation des pays plus pauvres3, un regard encore plus dédaigneux pour les questions climatiques et une obscène croyance que les rapports de domination économiques et sociaux se résoudront par la « main invisible ».

Tenir tête et (re)conquérir

Mais, il ne faut pas s’y tromper : sans propositions politiques, sans mobilisation du monde du travail (que ce soient les salariés ou les indépendants), sans combat militant, sans soutien populaire, l’après-coronavirus sera au mieux la continuité de l’avant, au pire une accélération de l’explosion des inégalités, des dominations structurelles et de la destruction de la planète. La condition d’un changement souhaitable, c’est de tirer les leçons, de s’organiser pour tenir tête et repartir à la conquête avec des revendications claires et une stratégie.

Tenir tête d’abord. Les décisions prises dans les semaines et mois à venir vont devoir répondre aux conséquences immédiates de la crise. Elles doivent aussi permettre de dépasser le modèle d’accumulation infini au profit des plus riches. Les responsables politiques ont actuellement le nez dans le guidon, et c’est normal. Celles et ceux qui ne l’ont pas doivent impérativement faire en sorte que les décisions prises ne soient pas un simple pansement pour permettre la continuité du monde d’hier, mais le début d’autre chose. Tenir tête, ce sera enrayer toute tentative de renouvellement des politiques d’austérité. Viser un équilibre budgétaire dans les prochains mois et années – a fortiori s’il est mené par un gel des dépenses – s’effectuerait au détriment des plus faibles. L’État doit pouvoir se donner les moyens de soutenir son économie dans une optique de transition et de justice sociale. Les trente dernières années ont été rythmées par d’incessantes attaques contre le travail, son organisation, son intérêt : son retour en force est l’occasion de siffler la fin de la récréation pour les détenteurs de capitaux. Dans ce cadre, la fiscalité est un levier. En Belgique, la taxation du capital ne permet pas d’identifier comment il est réparti4. Impossible de savoir facilement qui concentre quel patrimoine et comment les revenus de ce patrimoine évoluent dans le temps. Comment, au XXIe siècle, est-il possible de parler de réduction des inégalités sans avoir une telle vue ? Après l’avoir obtenue, il s’agira de modifier notre fiscalité pour corriger les inégalités, en taxant davantage les détenteurs de capitaux via une globalisation des revenus. La fiscalité permet aussi de ne pas s’enfermer dans un endettement, temporairement utile et avantageux, mais insoutenable éternellement. Aussi, les coupes dans la sécurité sociale, peu importe son volet, doivent appartenir au passé. Enfin, les services publics sont un point de départ du redéploiement économique. L’État doit poursuivre un fil étroit : investir dans des institutions qui garantissent une transition post-capitaliste et écologique.

Reconquérir ensuite. Les idées ne manquent pas. La sécurité sociale, lieu emblématique de la socialisation des risques, et les structures collectives (peu importe l’échelle de pouvoir) peuvent être le point de départ de la reconquête. La transition écologique est importante ? L’État peut investir et engager un service public entier chargé de rénover le bâti, proposer des logements sociaux, résoudre la crise du logement. Le chômage risque d’être massif ? Au lieu de forcer des chômeurs à chercher un travail inexistant – du fait que le secteur privé ne propose que des jobs qui puissent rémunérer du capital –, le retour en grâce de l’État comme employeur est central. La protection sociale est indispensable ? La sécurité sociale doit être refinancée et élargie pour des publics non couverts5. Le tax shift6 constitue, avec le recul, autant une faillite idéologique qu’un gouffre budgétaire. L’emploi promis ne viendra plus jamais et la sécurité sociale a perdu des milliards d’euros de cotisations, alors qu’elle n’en a jamais eu autant besoin. Le relèvement des cotisations sociales est un acte central d’une telle reconquête. L’alimentation est un enjeu de la transition ? Des idées émergent pour mutualiser les risques auxquels font face les agriculteurs en créant un nouveau pilier de sécurité sociale consacré à l’agriculture. Si cela a été possible avec la médecine libérale, cela peut l’être pour un secteur aussi essentiel que l’alimentation. Les chaînes de production mondiales montrent notre dépendance totale aux importations ? Incitons à des créations, sur notre territoire, d’activités durables et non délocalisables, et réduisons notre dépendance aux importations.

Oui, les chantiers ne manquent pas. En revanche, il manque un modus operandi. Le monde associatif, syndical et militant est renvoyé devant une responsabilité historique : organiser la riposte en partant de cette expérience collective de la crise du coronavirus. Autant certaines composantes du mouvement social (notamment les collectifs autour de la transition climatique, les mouvements féministes ou les mouvements antiracistes) sont prêtes à durcir le ton et les modes d’action, autant les grandes structures – plutôt actives sur le terrain socioéconomique – semblent hésiter. Leur position n’est pas aisée : syndicats et mutualités doivent à la fois gérer la sécurité sociale et les institutions autour du marché du travail, en négocier les équilibres, et à la fois revendiquer, par l’action s’il le faut, quelques changements. Ces 30 dernières années, le contexte politique belge et international les a poussés vers une posture défensive. Ils sont nombreux, que ce soit dans leurs rangs ou chez leurs adversaires, à croire possible la poursuite de cet équilibre précaire. Dans les grands moments d’optimisme, on imagine même un « nouveau pacte social7 ». Mais sur quelle base d’accord et avec qui ?

Faire converger les solidarités

On oublie un peu vite que le contexte de l’après-guerre a fourni le cadre d’une vision partagée entre patronat et syndicats et d’un accord sur le fond : échanger une part croissante de la richesse produite ainsi qu’une amélioration substantielle des conditions de travail contre l’acceptation du capitalisme et la paix sociale. Il s’agissait d’un compromis considéré à l’époque comme gagnant-gagnant. Aujourd’hui, poussée notamment par les arguments climatiques, une part croissante de la population ne veut plus de la logique productiviste. Pourtant, il ne se trouvera presque personne, dans les rangs patronaux ou de la droite, pour négocier quoi que ce soit sur cette base.

Pour avancer, il faudra que les organisations actives sur le terrain socioéconomique quittent la posture strictement gestionnaire des dégâts de la crise. Cela implique de dépasser leurs divergences de fond autant que les mémorandums et appels en tout genre. Si une partie de leurs moyens humains ne sert pas à renforcer une base sociale prête à revendiquer et lutter, alors, de fait, le retour du business as usual va aggraver les inégalités. Et la colère qui en résultera risque de se matérialiser dans d’autres mouvements, pas forcément progressistes.

Enfin, avancer à plusieurs pays de front sur ces questions serait l’idéal. Mais si, politiquement, c’est infaisable, il faut rappeler aujourd’hui qu’au sein des pays riches, il y a des différences importantes dans l’organisation de la solidarité : une protection sociale la plus universelle et publique possible permet de limiter les dégâts de ce genre de crise. Entre les systèmes de soins de santé belge et américain, il y a un monde : notre capacité à nous soigner ou notre pension ne dépend pas uniquement de notre emploi. La dynamique future peut s’enclencher en partant des bases sociales existantes qui souhaitent l’élargissement de la solidarité. La colère qui existait avant la crise à l’encontre du monde de la finance, des patrons de grands groupes déconnectés de la vie de leurs travailleurs, des responsables politiques qui ont mené des politiques d’austérité, cette colère est toujours là. Elle se retrouve même amplifiée face au système qui se lézarde. Elle doit surtout trouver un débouché dans un projet social, anticapitaliste, écologique, féministe et dé-colonial. Après le coronavirus, le basculement du monde vers plus de solidarité et de soutenabilité n’est en rien automatique. Il s’agit d’un combat idéologique, politique et militant. Pour éviter le retour à l’anormal, nous devons être en lutte.

  1. N. Sheikh Hassan, «  Les impacts socio-économiques de la crise du coronavirus », 31 mars 2020.
  2. En cas de doutes, un tour sur la page Facebook du Vlaams Belang devrait achever de convaincre que la crise est une opportunité historique pour le projet politique de l’extrême droite. Vu la configuration politique avant la crise, cette menace doit être prise très au sérieux. La nature de la crise sanitaire incitant à la fermeture des frontières, l’extrême droite a même les conditions matérielles d’imposer son projet.
  3. À ce titre, on peut s’interroger sur les politiques monétaires des pays riches (dollar, euro, yen). Si les Européens manœuvrent habilement et solidairement (i.e. sans sacrifier l’Italie ou l’Espagne), ils peuvent se diriger vers un scénario à la japonaise : des taux bas, une banque centrale et une zone avec une dette qu’on peut laisser filer sans s’infliger de lourdes politiques d’austérité. La question qui reste est : si les zones riches font cela, n’est-ce pas justement une nouvelle domination/stratégie de survie de leur modèle face à des zones du monde qui n’ont pas cette force de frappe monétaire ?
  4. La plupart des revenus mobiliers (dividendes, comptes en banque, obligations, …) sont soumis à un précompte libératoire. La banque prélève le précompte et le verse à l’administration fiscale. Celle-ci n’a dès lors pas de statistiques par contribuable.
  5. Un débat sur la protection sociale des indépendants doit avoir lieu, car ils doivent pouvoir être protégés. Mais, il n’y a pas de prise en charge collective d’un risque sans mutualisation du financement. Et le débat doit aussi être mené entre eux : 20 % des indépendants cumulent 60 % des revenus générés.
  6. Le tax shift est un glissement fiscal mis en place par le gouvernement Michel. Il consiste en un glissement de taxation : la baisse de l’impôt sur les revenus du travail et la baisse des cotisations sociales patronales contre la hausse de taxes sur la consommation. La hausse étant insuffisante pour financer la baisse, la différence était censée être financée par des créations d’emplois.
  7. Il n’y a, historiquement, pas eu de « pacte social » belge, mais seulement un « pré-accord de solidarité sociale » élaboré par quelques hauts fonctionnaires et représentants syndicaux et patronaux. Ce pré-accord n’a jamais été ratifié par aucune organisation syndicale ou patronale (NDLR).

Nabil SHEIKH HASSAN

Chercheur en sciences économiques à l'UCL


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