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“Coquelicot” et société civile : quel fond derrière la forme ?

Caroline VAN WYNSBERGHE

Le constat n’est pas récent, la démocratie représentative semble avoir atteint certaines limites. Des solutions créatives, voire disruptives, sont réclamées et parfois déjà mise en œuvre localement (voir mon article “Impasses de la démocratie bis” dans dans le dossier de POL105 sur la particratie en Belgique). Toute piste qui pourrait redonner des couleurs à la démocratie et redorer le blason de la politique semble souhaitable. En général, elles sont lancées et testées en cours de législature, ou annoncées dans un programme de gouvernement (pensons à l’enquête nationale lancée par le gouvernement arc-en-ciel Verhofstadt 11). Cela dit, les ballons d’essai sont monnaie courante en politique, les périodes de formation gouvernementale ne font pas exception. L’idée d’une coalition Coquelicot évoquée par Jean-Marc Nollet rentre probablement plus dans cette dernière catégorie que dans celles des pistes pour rénover de fond en comble la démocratie, mais elle a le mérite de viser à injecter du sang neuf en politique, à défaut de vraiment changer les choses.

Définir la société civile n’est pas nécessairement chose aisée, mais a minima on peut considérer qu’il s’agit d’associations ou de mouvements sociaux indépendants de l’État. En boutade, on pourrait d’ailleurs dire que s’ils intègrent un gouvernement, ils quittent la société civile. La société civile a pour vocation de faire pression sur les partis politiques et les gouvernements pour influencer les politiques publiques en fonction de leurs missions et objectifs. Chacune des associations de la société civile a développé une certaine expertise dans son propre domaine d’action et, le cas échéant (mutuelles, syndicats…), relativement à un positionnement idéologique.

Les organisations dites de la société civile organisée gravitaient de manière explicite et assumée autour des partis politiques correspondants et disposaient de relais plus ou moins institutionnalisés (par exemple un siège au bureau politique). Aujourd’hui, la rupture est consommée presque partout.
Les organisations les plus récentes se sont développées indépendamment des clivages qui structuraient la société belge, mais elles doivent se faire entendre des responsables politiques (au sein des partis et/ou au sein des cabinets) et des responsables des services publics concernés2. Les contacts peuvent se faire à différents moments. Typiquement, avant même la campagne électorale, les associations présentent des mémorandums aux partis politiques, les pressant d’intégrer leurs revendications dans les programmes électoraux. Lors des phases de formation des gouvernements, il est courant qu’elles soient sollicitées en fonction des coalitions pressenties. Leurs intérêts sont alors relayés et éventuellement intégrés dans l’accord de gouvernement. Les associations peuvent également avoir leurs entrées à l’administration dans le cadre de collaborations ou de lobbying.

Une autre manière de jeter des ponts entre la société civile et les partis politiques et/ou les cabinets ministériels est précisément d’engager des responsables associatifs, que ce soit comme candidat.es ou comme ministres. Si la première formule est fréquente, que ce soit en prenant la carte d’un parti ou en restant indépendant.e, la seconde n’est pas exceptionnelle non plus, même si jusqu’alors il s’agissait principalement de personnes issues de la société civile organisée (Kris Peeters, Jean-Pascal Labille, par exemple). Notons qu’elle participe à la même logique que le débauchage de technocrates pour participer à des gouvernements.
Il s’agit également de spécialistes, d’expert.es dans leur domaine de compétences, indépendant.es des partis politiques. C’est ce dernier caractère qui est certainement visé par le co-président d’Ecolo, car les partis regorgent de collaboratrices et de collaborateurs maîtrisant à la perfection des thématiques spécifiques. On peut d’ailleurs se demander si une telle proposition, si elle est mise en œuvre, n’entraînera pas un désinvestissement dans les partis politiques, accroissant ainsi encore un peu le désamour envers le système politique.
Enfin, s’il est courant d’assister à des nominations ministérielles surprises lors de la formation des gouvernements, le président3 de parti débauchant alors un.e novice en politique pour assumer un mandat spécifique, la pratique veut qu’on privilégie les personnes s’étant soumises au jeu électoral et disposant ainsi d’une certaine légitimité. D’ailleurs, les novices ne le restent pas longtemps et leur assimilation est rapide au sein du parti qui les a proposé.es. Il s’agira ici de voir si les ministres issu.es de la société civile réintégreront celle-ci à la fin de leur mandat ou si elles/ils se prendront au jeu politique.

La proposition Coquelicot n’est donc pas totalement une nouveauté. L’ampleur du recrutement au sein de la société civile pourrait néanmoins l’être, s’il s’agit de lui réserver plusieurs portefeuilles. Selon un point de vue optimiste, cela pourrait renouveler la gouvernance, mais il ne faut pas se leurrer les cabinets ministériels continueront d’être peuplés de collaboratrices et de collaborateurs issus des partis et la marge de manœuvre des ministres devrait être somme tout relativement réduite au sein d’un gouvernement orchestré par des mandataires politiques chevronné.es.

Finalement, cette proposition ne semble s’intéresser qu’à la forme alors que l’enjeu ne réside pas dans la nomination de ministres, comme le rappelle fort opportunément La Coordination, mais bien sur le fond, à savoir l’intégration des résolutions de la société civile dans le programme gouvernemental. Cette réaction est issue d’une coordination d’associations dont on pourrait penser qu’elles sont visées par l’idée de coalition Coquelicot. Il va de soi que la société civile est bien plus large, mais on peut supposer que Jean-Marc Nollet ne vise que des organisations compatibles, ce qui est compréhensible en termes de stratégie politique.

En réalité, on peut se demander s’il ne s’agit pas de forcer la main aux partis favorables à un programme de gauche mais ne souhaitant pas se mouiller dans une coalition. En impliquant des actrices et des acteurs extérieur.es aux partis, mais issu.es d’associations gravitant parfois autour de ceux-ci, ne pourrait-on arracher un vote de confiance positif au sein du Parlement wallon et assurer un soutien de l’extérieur à un gouvernement minoritaire ? Jean-Marc Nollet se trompe en affirmant que les ministres issu·es de la société civile seront les garants d’un accord de gouvernement, car ce sont toujours les partis au Parlement qui garderont la main et le droit de vie et de mort sur un gouvernement. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tenter des choix un peu différents, mais sans faire prendre des vessies pour des lanternes aux citoyen.nes à qui on ne la fait plus.

  1. Jean-Marc Nollet débutait sa carrière ministérielle dans la foulée.
  2. Pour plus d’informations : De Winter, Lieven, et Caroline Van Wynsberghe. 2015. « Kingdom of Belgium : Partitocracy, Corporatist Society, and Dissociative Federalism ». In Political Parties and Civil Society in Federal Countries, éd. Klaus Detterbeck, Wolfgang Renzsch, et John Kincaid. Don Mills, Ontario : Oxford University Press, 4069.
  3. Terme volontairement laissé au masculin, tant les femmes sont sous-représentées dans ces postes à responsabilités, particulièrement en Belgique francophone.

Caroline VAN WYNSBERGHE

Politologue, elle enseigne le système politique de la Belgique à l'UCL-Mons


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